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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Images du 11 Septembre
Twin Towers, nos icônes

Que nous reste-t-il du 11 Septembre ? Surtout des images mille fois repassées : elles étaient mises en scène par les terroristes jihadistes conscients du pouvoir des images dans nos sociétés pour leur infliger une humiliation symbolique.
Reprise d'un article publié à l'époque dans "les écrits de l'image



Le 11 Septembre, tout commence par des images violentes. Chacun se souvient de ce qu’il faisait ce jour là : nous sommes des millions à nous être précipités vers les écrans dans les mêmes minutes pour voir et revoir s’effondrer les Twin Towers.

Quelques heures plus tard, le temps des premiers commentaires, une lecture s’imposait : c'était une guerre de la foi et des icônes ; ces scènes étaient symboliques et stratégiques. Symboliques, elles voulaient nous dire quelque chose. Les tours " signifiaient " l’Amérique, la Mondialisation, l’Argent, la Culture mondiale (y compris celle des films catastrophe), l’Orgueil humain, la Tour de Babel…, et c’est en tant que telles qu’elles étaient visées. Stratégiques, ces images devaient nous faire quelque chose. Elles avaient été délibérément produites, mises en scène par une puissante intelligence, consciente du pouvoir des médias. Et ce en vue d’un effet psychique et panique. Après tout, c’est la définition du terrorisme que de viser à un retentissement psychologique bien supérieur à sa puissance de destruction physique.

Or, cette fois, dans ce grand live planétaire, la mort trouvait un théâtre aux dimension inédites : les possédés contre les possédants. Bien sûr, on pouvait discuter la nature exacte de l’impact mental recherché et produit : menace, contrainte, trauma, humiliation, blessure symbolique, rage, jouissance perverse peut-être (Baudrillard l’a suggéré, non sans faire scandale). Bien sûr, on pouvait épiloguer sur les vecteurs et les mécanismes de propagation de ces images, sur leur ressassement en boucle, sur leur esthétique liée au montage. Voire spéculer sur le pouvoir celles dont nous avions été privées (les séquences des cadavres new-yorkais notamment). Mais il semblait difficile de nier cette double dimension de l’événement. Avec le recul, elle semble plus riche encore.


L’escalade symbolique



Une lecture " plus " symbolique encore ? Certes, l’interprétation d’un symbole n’est pas comme la traduction correcte d’un mot dans un dictionnaire : chacun apporte du sens au symbole autant qu’il en retire de signification. Mais quand il question de terrorisme, le choix du bon décodage est lui-même un enjeu majeur. Le terroriste tend à le tirer vers le haut, son adversaire vers le bas. Le premier veut s’élever et élever son acte à des hauteurs métaphysiques (il s’en prend au principe de tout pouvoir comme l’anarchiste, il se réclame de l’essence éternelle d’un peuple comme le nationaliste, quand il n’applique pas les décrets divins ou ceux du sens de l’histoire). À rebours, l’ennemi du terroriste veut réduire ses motivations au crime, au lucre, à un déséquilibre psychique, aux intérêts d’un immonde marchandage, à un cynisme sanglant.

Mais ici, nous sommes en présence de quelque chose de si surprenant que nous ne trouvons plus la bonne distance. De quoi les Twin Towers étaient-elles les " icônes " (c’est le terme qu’emploie Ben Laden dans la traduction d’une de ses cassettes) sinon du temporel ? Comment interpréter un acte terroriste qui ne revendique rien, ne demande rien (sinon peut-être que nous, occidentaux, disparaissions de la surface du globe) ? Est-il totalement nihiliste ou, ce qui revient peut-être au même, réclame-t-il tout : quelque chose comme l’utopie totale, la fin de l’histoire, la fusion du politique et du religieux, la règne de Dieu sur terre ? Dans tous les cas, les attentats du 11 septembre nous obligent à réviser nos catégories.

Auparavant, nous considérions le terrorisme comme subsidiaire ou secondaire (on le pratiquait à la place de la guerre ou de la Révolution, comme moment sur le chemin des fins idéologiques, voire en attendant d’avoir les moyens de mener un véritable conflit). L’image elle-même était au service de l’acte terroriste : elle amplifiait, souvent en empruntant les moyens et les médias de l’adversaire, la force de nuisance de l’attentat. Elle en augmentait l’impact, paralysait l’opinion, et exerçait sur les acteurs une contrainte insupportable. Mais elle restait un multiplicateur. Aux yeux des terroristes, l’essentiel était souvent de faire diffuser leur message écrit. Il y eut même des attentats dont l’unique revendication était la publication par la presse ennemie d’un texte : sa seule lecture était censée réveiller les masses de leur sommeil. Est-ce toujours si simple ? Y a-t-il maintenant équivalence de la terreur et de la guerre, mais aussi de la fin, la victoire, et du moyen, l’humiliation et la revanche symbolique ? Bref on touche ici au statut de la guerre et du terrorisme.

La surprise stratégique

Pour comprendre, il faut se faire stratèges : redescendre des hauteurs, pour examiner les choses insérées dans le déroulement d’interactions adverses. Autrement dit, le 11 septembre s’inscrit dans une refonte des règles du jeu stratégique. La redéfinition des statuts de la guerre et du terrorisme, entraîne celle de la violence et de l’information.
En ce domaine la supériorité stratégique repose souvent sur l’avance technologique. Du moins, c’est ce qui se croyait jusque récemment. Le Pentagone rêvait d’atteindre une telle perfection dans les moyens de collecter les données, de diriger les armes intelligentes, de gérer les opinions que la puissance de l’information deviendrait dissuasive : seuls les insensés, vite repérés par les moyens de détection et d’intelligence pourraient se risquer à provoquer des troubles. Bref, l’avancée technique devait produire un changement essentiel : sinon l’abolition du conflit par la prévention, au moins sa réduction au statut de trouble homéostatique.

Premier constat : on découvre les limites des moyens de tout-voir, tout-savoir, tout-anticiper. D’où l’incertitude, en amont, de cette première guerre de l’image. Son enjeu est la capacité de mailler la terre d’un réseau de caméras, de satellites, de senseurs, ou autres moyens sophistiqués de contrôler toutes les communications et tout ce qui se passe dans le cybermonde. Or, ce que les stratèges nomment significativement " panoptisme " apparaît comme un mythe. Celui qui peut tout voir ne sait rien, en réalité. Les 120 satellites du système Echelon, les treize agences U.S. dites "de la communauté de l’intelligence " (traduisez d’espionnage) avec leurs budgets de milliards de dollars, tous ces moyens de traçage et de croisement des données pour laisser passer dix-neuf bonshommes armés de cutter. Toutes ces caméras stratosphériques qui sont capables, dit-on, de lire une plaque d’immatriculation n’aperçoivent pas une garde prétorienne de plusieurs centaines d’hommes. Tous ces moyens d’interception et ces logiciels sémantiques ne permettent pas de savoir ce que font des gens qui parlent arabe ou pachtou et s’appellent frères et cousins.

Les fameuses sociétés de contrôle prophétisées par Deleuze ne contrôlent pas mieux le prion que les terroristes. Ces gens qui croient tous aux rêves prémonitoires et argumentent par fables, apologues et proverbes sont capables de mettre en échec les systèmes high tech. Il y a des explications rationnelles à tout cela : trop d’information tue l’information. Trop d’alertes tue la vigilance. Trop d’anticipation tue la prévision. Plus une machine gère de données, plus elle est sujette aux fausses alertes (par auto-emballement ou parce que ses ennemis sont assez habiles pour l’intoxiquer et la leurrer). Plus il y a de données, moins on se décide à temps. Plus on étudie de scenarii, moins on est prêts. La vision totale multiplie les points aveugles. Le problème n’est pas seulement d’avoir des moyens de surveillance, il est de ne réagir qu’aux bons signaux, de n’être ni intoxiqué, ni auto intoxiqué, ni surexcité. Et surtout de savoir à temps : reconstituer après coup le moindre déplacement ou la moindre dépense d’un suspect ne sert guère.


Inversement, le problème de l’organisation terroriste est d’être à la fois secrète et spectaculaire. Secrète, elle doit, malgré sa lourdeur, échapper aux détecteurs maillant la planète. Spectaculaire, elle doit elle-même se coordonner pour produire une surprise maximale aux points de visibilité maximale. La solution de cette équation c’est le terrorisme en réseaux, double négatif de la société en réseaux. Il y gagne la capacité de coordonner des acteurs épars, de faire circuler leurs messages, de leurs désigner des objectifs communs, de respecter des règles et protocoles sans que ses adversaires puissent l’interrompre ou en reconstituer la structure. Ici le faible marque un point contre le fort tantôt en lui empruntant sa technologie, tantôt en profitant de ses défauts. C’est une illustration parfaite du caractère principal du terrorisme : l’asymétrie

- asymétrie des forces : c’est un rapport du faible au fort. Même si le faible en apparence peut avoir derrière lui tout un État, une internationale ou des réseaux mondiaux.
asymétrie de l’information : le terroriste est clandestin. Il se manifeste par son acte qui équivaut à un discours/proclamation. Son adversaire est visible et cherche à interpréter, sur la base de connaissances imparfaites et parfois délibérément faussées. Certains assimilent le terrorisme à un facteur d’entropie. Ses finalité seraient de créer un « climat d’insécurité » ou simplement un désordre. Ainsi cette définition d’une encyclopédie : « Le terrorisme est donc essentiellement une stratégie destinée à déséquilibrer un pays ou un régime, utilisant la subversion et la violence sur un milieu ou une institution en crise pour contribuer au désordre, à la veille d'une "remise en ordre" révolutionnaire ou d'une guerre de conquête menée par une puissance étrangère. ».

Dans le contexte de l’après 11 septembre, cette notion d’asymétrie informationnelle prend un relief particulier. L’hyperpuissance se préparait pour une " guerre de l’information propre et politiquement correcte, gérée par ordinateurs et satellites interposés). Les stratèges développaient l’utopie de la dominance informationnelle totale, de l’intelligence absolue et du soft power. La guerre deviendrait cool et séduisante. Les spin doctors qui présentent les opérations militaro-humanitaires comme des promotions publicitaires étaient là pour cela. Pas de cadavres visibles, de bons réfugiés, de belles images, résultat : zéro dommage cathodique collatéral.

Or, à l’évidence, c’est une tout autre « guerre de l’information » que fait al Qaïda : sidération du village global par la force des images symboliques que véhicule la télévision, contagion de la panique boursière via les réseaux informatiques (terrorisme en réseaux contre société en réseaux), utilisation des moyens techniques adverses pour donner un répercussion maximale à son discours, etc.

- asymétrie des statuts : un des acteurs est illégal, l’autre officiel. L’un parle au nom de l’État, l’autre au nom du peuple, l’un se réclame de la Démocratie, l’autre de Dieu. Il ne peut y avoir de terrorisme entre égaux ou semblables.

- asymétrie des territoires : l’un cherche à être partout ou nulle part pour frapper « où il veut, quand il veut », l’autre tente de contrôler une zone où s’exerce son autorité. L’un cherche à identifier politiquement, repérer topologiquement et faire taire pratiquement son adversaire. L’autre vise à se manifester à son gré, parfois n’importe où dans le monde, sans souci de frontières ou de proximité géographique.

- asymétrie du temps : l’un se projette dans le futur, l’autre cherche le maintien de l’état présent. Le terroriste est l’homme de l’urgence et profite souvent de la vitesse du transport ou de l’immédiateté de l’information pour amplifier les effets de l’acte. Le contre-terroriste est lent, pataud, condamné à l’après-coup, à la reconstitution après la catastrophe.

- asymétrie des objectifs : le terroriste attend quelque chose de son adversaire, mais celui-ci espère que le terroriste cesse de l’être, qu’il soit éliminé ou satisfait. L’un escompte des gains et veut changer l’ordre du monde, l’autre lutte pour le maintenir ou simplement pour durer.
asymétrie des moyens. Ce dernier point semble évident : l’un a l’armée, la police, l’autre se cache, etc.

Cette asymétrie a une autre implication : le terroriste peut s’approprier ou retourner les moyens techniques (souvent publics) de l’autre, sans que l’inverse soit vrai. Un combattant de la foi peut apprendre à piloter un avion ou à fabriquer une bombe atomique artisanale. Il peut saisir le défaut d’un logiciel ou d’un système de contrôle et le réseau de surveillance adverse ne vaudra que ce que vaudra son maillon le plus faible. Un terroriste peut s’en prendre aux moyens de communication. Il peut produire une image télévisée qui provoquera un effet de sidération maximale et gérer son planning attentats comme un planning média. Il peut profiter au maximum de l’effet de contagion des paniques numériques « en temps réel . Le terrorisme peut s’en prendre aux nœuds d’échange (gares, aéroports, Bourses) parce qu’il a compris la logique d’une société basée sur la facilité de l’échange et la facilité des flux. Mais pour autant le terrorisé n’acquiert ni connaissance, ni moyen de rétorsion sur le terroriste. Aucune réversibilité dans ce sens là. Il ne pénètre ni sa mentalité, ni ses motivations.

Contrôler les flux


Second temps de la guerre des images : la bataille du contrôle. Nous étions habitués à l’idée que nous, Occidentaux, possédions le monopole de la vision et de la représentation de la guerre. Depuis le Vietnam, les Américains ont compris la force d’évocation (et de paralysie) que possède l’image des victimes : les siennes (les boys dans leurs body bags, les sacs à viande) et celles qu’on fait (les petites filles sous le napalm). La guerre du Golfe a illustré le monopole dans la gestion de la chaîne des images, depuis le missile qui partait jusqu’au missile qui arrivait. Au Kosovo, les spin doctors, les communicateurs du Pentagone, merchandisaient fort bien une guerre humanitairement correcte. Dans les exercices et séminaires de l’Otan on apprenait à gérer les caméras aussi bien que les canons. Où était le problème ?

Le problème s’est révélé quand ont commencé à circuler des cassettes mal filmées, les prêches d’un barbu dans sa grotte qui citait des sourates et ne lisait pas un prompteur ni n’écoutait les conseils d’un speech writer. Le problème s’est révélé dans le match Al Jazira contre CNN. L’arroseur d’images était arrosé. L’Occident se félicitait de ce que les images télévisées de sa prospérité et de sa démocratie aient contribué à fissurer le mur de Berlin. Il se moquait des derniers réduits d’obscurantisme, tel l’Iran, qui prohibaient les antennes dites paradiaboliques et tentaient d’empêcher les masses de subir l’influence délétère des feuilletons U.S. Il fallut soudain réaliser que quelques fonds et quelques satellites suffisaient à imposer d’autres règles, une autre vision. Les images d’Al Jazira, les communiqués d’Al Qaïda, les séquences sur les dégâts collatéraux, leur impact sur les masses islamiques qui, à l’évidence ne décryptaient pas la réalité avec les mêmes codes que nous…, tout cela pouvait-il constituer un réel danger ?

Il semble bien que les stratèges américain s’en soient persuadés. La réaction ne s’est pas fait attendre. Aujourd’hui, les bureaux d’Al Jazira à Kaboul sont fermés. Les images télévisées adverses sont filtrées, les grandes chaînes d’information se sont mises d’accord sur un code de bonne conduite. Les représentants d’Hollywood discutent avec ceux du gouvernement de ce que devraient être des fictions acceptables : comment représenter guerre et violence d’une façon qui ne porte pas atteinte aux valeurs américaines fondamentales. En temps de guerre, rien d’étrange dans le retour de ces méthodes, d’ailleurs largement soutenues ou souhaitées par l’opinion publique. Les arguments ne sont pas nouveaux : ne pas fournir d’information à l’ennemi, ne pas lui accorder la parole, ne pas porter atteinte au moral des militaires et des civils, ne nourrir aucun imaginaire suspect.

Est-ce efficace ? En réponse, dans un entretien à la Brookings, James Schlesinger résumait " Donnez sa chance à la guerre " (Give war a chance, allusion au give peace a chance des pacifistes).

Traduisez : gagnez la guerre et les médias vous soutiendront. Alors fin de la parenthèse ? Il faudrait une bonne dose d’optimisme pour le croire. Ou une bonne dose de cécité. Ce n’est pas – pardon de rappeler ces évidences - parce que les gens portent des Nike ou achètent des magnétoscopes qu’ils partagent des valeurs. Et sur le marché de Peshawar où l’on vend d’autres icônes (tee-shirts ou porte-clefs Ben Laden, posters kitsch le représentant chargeant sabre au clair sur son chameau ) le monopole reconquis de CNN ne trouble guère les esprits.

Voir aussi sur le et le anniversaires



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