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Lobbying extrême
Manipulation au service des industries dangereuses

Le film Thank you for smoking décrit le monde du lobbying américain. Chargé de défendre les fabricants de tabac contre toute menace qu'elle vienne de la législation sur la santé publique ou des associations anti-fumeurs, un spin doctor, un séduisant baratineur vend l’indéfendable et défend l’insoutenable.

Cynique, il dîne tous les mois avec ses deux collègues chargés respectivement de l’alcool et les armes à feu : c’est le MDM (le club des Marchands De Mort) où ils comparent joyeusement leurs performances.
Talentueux, il est capable de retourner en sa faveur un jeune homme atteint du cancer du fumeur sur un plateau de télévision.
Inlassable, il démontre à son fils (qui a peut-être les mêmes dons que lui) qu’une bonne dialectique peut amener quelqu’un qui préfère la glace au chocolat à la vanille à se croire dans son tort.
Haï, il désarme ses pires adversaires par quelques pirouettes.

Son slogan : « Jordan jouait au basket, Charles Manson tuait, moi, je parle. ». Son surnom : « spin sultan » à peu près l’équivalent du « roi de la manip ». Il a tiré toute sa philosophie de la fameuse phrase de Barnum : « Chaque minute, une femme met au monde un nouveau pigeon. »

Cette petite comédie épatante est bien sûr, une charge contre une réalité bien connue : depuis des décennies des sociétés dites de relations publiques faussent le processus démocratique et influencent le législateur ; elles emberlificotent la presse et subventionnent des rapports qui relativisent les dangers de leurs industries ; elles servent ceux qui les paient en agissant par tous les moyens pour berner l’opinion publique ; elles aident les intérêts particuliers à l’emporter par la seule force de la « com ».

Bien sûr, tout lobbying ne s’exerce pas forcément au détriment du bien public. Il en est au moins une forme q au service de l’intérêt national et qui défend les entreprises de son pays contre une concurrence qui n’est pas toujours loyale. Une forme que la France pratique très médiocrement qu'il s'agisse des jeux olympiques, des grands marchés ou des normes de Bruxelles .
Mais en notre époque qui se gargarise de principe de précaution et de responsabilité sociale, cette méthode d’influence appliquée à la décision politique prend toute sa dimension spectaculaire quand cela se fait contre le bien public.

Le film est un peu roublard. Il nous incite à une légitime indignation, mais prend bien soin d’humaniser le personnage principal qui cherche à gagner l’amour de son fils. Il sollicite un rire cynique mais respecte les canons du politiquement correct : le seul personnage que l’on voit une cigarette au bec est John Wayne en noir et blanc. Mais au-delà Thank you for smoking révèle plusieurs choses.

D’abord l’inaltérable jeunesse de vieux procédés. Le spin doctor est d’abord un orateur, l’avocat d’une cause qui plonge dans la confusion ses opposants en recourant à des figures de discours.

Trois exemples de ses syllogismes :

- Au cours d’un débat télévisé il soutient l’argument « comment nous producteurs de tabac pourrions-nous vouloir que ce pauvre garçon attrape un cancer en fumant ? Notre intérêt, c’est qu’il reste vivant et qu’il continue à fumer »

- Discutant avec son fils, il lui démontre la technique pour avoir toujours raison. Temps 1 : il lui fait dire qu’il préfère la saveur chocolat à toute autre au monde contrairement à son père qui aime la vanille. Temps 2 : Il fait remarquer au gamin qu’il a besoin de la liberté, donc d’un monde où chacun peut choisir vanille ou chocolat. L’important est d’avoir le choix. Temps 3 : le fils qui n’est pas idiot proteste : ce n’est pas la question. La question est de savoir si la vanille est meilleure que le chocolat. Temps 4 : le père lui explique. Le but n’était pas d’avoir raison, mais de démontrer à son fils qu’il pouvait avoir tort. Bien sûr qu’il a fait glisser le débat, mais cela marcherait sur un plateau de télévision.

- Au cours d’une audition sénatoriale, le spin doctor doit combattre un projet visant à apposer une tête de mort et un avertissement « le tabac tue » sur tous les paquets de cigarette. Il se tourne alors vers le public et dit « Bien sûr que le tabac est dangereux. Y a-t-il ici une seule personne qui l’ignore ? » Puis, profitant de l’effet de surprise, il pousse à l’absurde : puisque tout le monde le sait, pourquoi le rappeler inutilement ? Les avions aussi sont dangereux puisqu’ils ont des accidents, pourtant personne ne fait mettre sur chaque Boeing un écriteau « Attention, cet appareil est susceptible de s’écraser, causant un grave risque pour votre santé ».

Des procédés astucieux, mais pas vraiment nouveaux. En effet et ceux qui suivent ce site savent qu’ils figurent déjà dans une petite anthologie de l’éristique (art de l’emporter dans une controverse) écrite par ce vieil humoriste de Schopenauer, « L’art d’avoir toujours raison » (on peut les retrouver sur Wikipedia). Et tout cela était connu, pratiqué et même vendu (dans la mesure où les sophistes faisaient payer leurs leçons) dans l’Athènes du quatrième siècle avant notre ère.

Simplement, un lobbyiste moderne ajoute à la force de la parole des armes plus récentes, plus lourdes et plus collectives. Le prestige de l’expertise, par exemple, en subventionnant des centres de recherche qui parviennent à faire douter de toute corrélation entre le tabac et la mortalité, tant ils posent de conditions à la preuve. Ou encore en jouant du prestige du rêve hollywoodien pour stimuler l’imaginaire prestigieux de la cigarette.

Mais le lobbying n’est plus un simple art de bien plaider une cause si indéfendable qu’elle soit. Ni celui de s’adresser à un interlocuteur unique, le parlementaire. Ses pratiquants ont bien compris que, dans une société où tout finit en « débat de société » et où tout est soumis au pouvoir de l’opinion, il faut compter avec d’autres forces. Notamment les associations de consommateurs, les ONG, ce qu’il est convenu d’appeler « les représentants de la société civile », sans compter les médias, les groupes militants, …

Il ne s’agit donc pas seulement d’éloquence ou de mauvaise foi, mais aussi de réseaux, d’alliances, de stratégie indirecte.
Elle peut avoir des aspects obscurs – et pas seulement la corruption, le copinage ou l’échange de rhubarbe et de séné dans les cercles du pouvoir –, elle peut mobiliser de l’expertise, des autorités morales, des associations aux buts apparemment altruistes, des appuis politiques…

Un petit livre intitulé « L’industrie du mensonge : lobbying, communication, publicité et médias » ( J. Stauber et S. Rampton, aux éditions Agone) peut utilement compléter le film en insistant sur sa dimension collective et organisationnelle. Elle va bien au-delà des coups d’éclat d’un tchatcheur surdoué. Le livre, véritable anthologie des méthodes des lobbys du tabac, du nucléaire, des armes, des OGM…, complète parfaitement le film.

Si le lobbying est tout sauf nouveau, nous nous trouvons simplement dans une conjonction qui en favorise l’explosion :

- Qui dit société du risque dit croyance en l’éventualité de la catastrophe. En effet, il s’agit systématiquement – par exemple à travers le principe de précaution – de prendre en compte ce qui n’est pas encore advenu et qui est simplement affecté d’un certain degré de probabilité : le nombre de cancers ou d’accidents de la route, l’explosion d’une centrale ou la pollution d’un fleuve… Et la croyance, ça se travaille.
La façon de faire apparaître ou d’évaluer telle ou tel risque, de suggérer ou de nier telle corrélation entre une activité humaine et une catastrophe sanitaire ou autre, tout cela est un terrain idéal pour les campagnes d’opinion. Dans un sens ou dans l’autre, il s’agit de persuader du probable, d’affirmer ou de nier des estimations. Souvenez vous des prédictions chiffrées sur les victimes du Sida ou les morts du fait de la maladie de la vache folle : la plupart se sont révélées ou très minorées ou très surévaluées. Et il n’y a jamais unanimité scientifique sur une relation de causalité portant sur des séries aussi vastes et complexes.
Donc, quand il faut « discourir du probable », il y a place pour l’argumentation et pour les machineries du faire-croire. Il y a donc place pour les lobbyistes et les groupes d’influence, qu’ils cherchent à paniquer ou à rassurer, à accuser ou à absoudre.

- Plus nos sociétés se complexifient, plus leur arsenal réglementaire et législatif s’étend, plus les normes mondiales (ou européennes) se répercutent dans chaque pays et sur chaque marché, plus l’opinion se mondialise comme les produits et les intérêts financiers, plus les professionnels de l’influence ont de rôle à jouer. En situation d’information imparfaite et de pouvoirs instables, ils peuvent déployer tout leur arsenal.

Paradoxe du désir éperdu de sécurité et de contrôle, il est vulnérable à toutes les actions indirectes et à toutes les fonctions parasites.

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