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Marchands, soldats et prédicateurs sur la route
On peut d’abord suggérer une opposition millénaire de route de relais et route impériale. La route que nous appelons de relais est avant tout commerciale, transfrontalière, souvent consacrée à la circulation d’une marchandise privilégiée, avec fréquemment un pôle producteur et un pôle consommateur.

Elle est comme formée de fragments qui peuvent s’interrompre, se doubler, se reconstituer, se couper là et repousser ailleurs mais son activité principale est le passage d’une quantité de marchandises venues du lointain (passage pouvant aussi s’entendre du passage de mains en mains des marchandises et de l’intervention d’intermédiaires parfois si nombreux ou si soucieux de cacher la source de leur approvisionnement que la connaissance du trajet global se perd en route et que le terme a quo ou ad quem en devient mythique).

L’étape, les villes/marchés et entrepôts ou autres centres de stockage, échange ou redistribution sur des zones environnantes jouent évidemment un rôle énorme. C’est à peu près selon ce schéma que fonctionne longtemps l'échange lointain, avec ce caractère exceptionnel, saisonnier ou du moins irrégulier du passage des convois ou groupes marchands. De ce point de vue, les routes maritimes ( ou les relais maritimes de routes terrestres) ne sont guère différentes.

C’est à peu près ainsi que se déroulent pendant des siècles voire des millénaires l’approvisionnement en étain, en fer, en fourrures et c’est à de tels modèles qu’on se réfère en parlant de route de l’encens, du fer africain, de l’ambre, de l’étain, etc.. même si l’on sait que la référence à la marchandise emblématique recouvre une circulation plus complexe et que celle-ci est plutôt prise comme un marqueur révélant l’existence de grands courants (l'archéologie utilise ainsi les céramiques, un artefact imputrescible, facile à dater et d'origine relativement identifiable comme "caillou de Poucet" des routes). Le type de la route "politique" nous appelons impériale (de type de la route royale perse ou de la via romana) répond, de par son organisation et sa conception unitaire, à des impératifs stratégiques ou administratifs. Notamment la circulation rapide des ordres et rapports, ces remèdes au désordre périphérique, notés plus haut, font partie d'un projet de contrôle de vastes territoires continentaux. Cela ne veut pas dire que les deux type de routes soient indépendants, ainsi, l'empire peut se soumettre le réseau commercial voire l’organiser systématiquement comme dans le cas des caravansérails.

Sur le double entrecroisement des grands axes marchands et politiques (et sur le maillage de routes moins importantes reliant villages, villes etc..) se superpose une autre carte, évidemment dépendante du fonctionnement des grands axes économico-politiques, celle des centres d'attraction spirituelle. Pour une bonne part ce sont des centres de pèlerinage. Dans ce cas, le lieu même qui donne son objectif à la pérégrination, le mode de cheminement, notamment par l'insertion au sein d'une communauté de marcheurs/croyants et enfin la transformation de soi attendue du voyage (guérison, sanctification, purification, rédemption..) forment une triple médiation entre monde sacré et monde profane, suggèrent un triple code où lieu, route et accomplissement cérémoniel du pèlerinage renvoient à une temporelle, à une réalité supérieure et à une réalité intérieure. Mais, outre ces centres, il existe aussi des lieux qui ne sont pas nécessairement insérés de façon aussi explicite dans un système religieux au sens étymologique et qui attirent pourtant au long des siècles des voyageurs en quête de satisfactions d'ordre intérieur fut-ce connaissance pure, savoir professionnel, délectation ou simple curiosité (spectacles jeux et fêtes, oracles, centres cérémoniels, enseignement d'un maître ou d'une université, atelier..). `

Il semble, en somme, que la façon dont des lieux aussi divers qu'Olympie, Cusco, la Sorbonne, Nalanda, Saint Jacques ou la Mecque suscitent des déplacements à finalité symbolique ou intellectuelle, définisse un grand type de circulation qui dépasse suffisamment les limites d'une seule culture, et pour former une catégorie autonome. Aux grandes routes structurantes d'ouverture et contrôle, traduisant un équilibre global de forces et par où circulent visiblement pouvoir et biens, s'ajoutent donc des cheminements plus individuels et moins organisés mais dont la signification peut-être cruciale. Pour faire image, si la topographie apparaît comme un fond de la carte et les axes marchands et politiques comme un grand dessin surimposé, la carte de ces centres d'attraction ne serait lisible que sur une sorte de calque translucide, portant de lignes fines et compréhensible seulement pour qui connaît les couches antérieures. Une ultime lecture, à la fois en surface et en profondeur permettrait alors enfin de voir les dernières "routes", celles de propagation des idées et croyances.

C'est le schéma qui est totalement bouleversé par les temps modernes. Bien entendu il existe toujours des convois et caravanes, des axes stratégiques, on continue à se rendre en pèlerinage à pied (peut-être même davantage ces dernières années), etc, mais tout ce qui vient d'être dit ne rend absolument plus compte de la réalité de la route, ni du mouvement d'accélération, réticulation, régularisation, systématisation, et presque de banalisation voire de désenchantement de la route, sans compter l'apparition de réseaux purement technologies (chemin de fer, avion) et les systèmes de transmission d'information sans transport (télégraphe puis téléphone).







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