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Quelle stratégie pour les USA ?
Les élections du mid term américain en Novembre se présentent dans des conditions défavorables pour les Républicains, et notamment pour des raisons de politique étrangère. Les mauvaises nouvelles ne cessent de tomber d’Irak ou d’Afghanistan.

Exemple : d’après une étude de l’Université John Hopkins menée auprès de 13.000 Irakiens (et d’après une projection statisque du nombre de décès déclarés par eux et vérifiés) la guerre d’Irak aurait en réalité fait 655.000 morts (dont ceux dus à l’augmentation de certaines maladies). La méthode est-elle valable ? Parlera-t-on un jour du « génocide irakien » et de sa négation ? Nous n’enterrons pas dans ces considérations macabres. Constatons simplement que le coût de la guerre d’Irak est immense et la progression du désordre telle que les Américains vont bientôt se réfugier derrière des murs construits au cœur de Bagdad. Et cela au moment où l’Otan avoue manquer d’hommes en Afghanistan.

Le problème n’est pas de savoir si la politique de « guerre préemptive » et de « démocratisation du Grand Moyen Orient » est contre-productive. Les visiteurs de ce site en sont problablement persuadés et ce n’est pas une thèse très orignale au moins en France. Le problème est de savoir quelle politique alternative peuvent mener d’éventuels remplaçants des Républicains (chez qui, du reste, l’influence des néo-conservateurs, responsables de cette spirale infernale, est à la baisse).

Une des questions les plus cruciales porte sur la capacité matérielle mais aussi intellectuelle (nous serions tentés de dire : spirituelle) d’adopter une autre stratégie. Par «autre », nous entendons autre qu’un repli-catastrophe des USA, ou autre que les formules magiques sur le mutilatéralime, le soft power, la conquête des cœurs et des esprits, le dialogue et le refus de la guerre des civilisations.

Matériellement, les USA en sont-ils capables ? Les Soviétiques en savaient quelque chose : l’Empire ne recule pas sans dommage. Renoncer à la puissance, par exemple en se retirant vite et mal d’Irak, voire d’Afghanistan, c’est laisser ce développer le plus contagieux des chaos. Employer plus de puissance ? Plus de soldats, plus de tanks, plus de missiles ? Ce n’est ni efficace dans des guerres asymétriques, ni possible en termes de coûts financiers, humains, politiques. L’expérience des conflits actuels montre que la plus puissante armée de tous les temps, face à de mouhadjiidnes ou à des milices, n’a pas la maîtrise de l’espace (elle se concentre dans quelques villes et ne sait rien de ce qui passe dans certaines vallées). Elle n’a pas la maîtrise du temps dans cette guerre sans fin : se déplacer de façon ultra-rapide, mener une guerre en réseaux avec satellites et frappes instantanées ne sert à rien quand l’ennemi dicte le calendrier des offensives. Elle n’a pas la maîtrise de l’information : ses services de renseignement n’ont rien prévu et ne savent jamais où est l’ennemi (à commencer par le plus célèbre : ben Laden). Elle n’a pas le contrôle de l’action, puisqu’elle se contente de réagir aux offensives adverses et de tenter de colmater les brèches. Cela s’appelle échouer dans toutes les dimensions de la stratégie.

« Spirituellement », les Américains, gentils démocrates partisans du multilatéralisme compris, peuvent-ils comprendre la nature du conflit ? Dans tous les cas, il est urgent qu’ils renoncent à un certain nombre d’illusions. La principale est celle de l’unicité du mal et de ses remèdes.

Toute la politique de l’après onze septembre (et dans une certaine mesure, celle d’avant, de l’ère de l’élargissement et du « shaping the world « ) repose sur l’identification du mal (« ceux qui haïssent la liberté »), du nihilisme, du terrorisme, de l’islamisme, etc. comme sous-produit des régimes autoritaires. C’est une logique largement héritée de la Guerre Froide (l’idée que les peuples ne demandent qu’à se libérer d’institutions oppressives pour devenir « comme nous »). Le corollaire est qu’il suffit de répandre des institutions démocratiques pour assécher les sources du mal.

L’unicité des périls menaçant les États Unis (donc l’Occident, donc les démocraties, donc la mondialisation) est déjà douteuse. États voyous, haine religieuse, valeurs anti-démocratiques, armes de destruction massive, organisations terroristes ne sont pas des poupées russes qui s’emboîtent dans un ordre ou dans l’autre.
Mais l’unicité du remède (utiliser la force pour contrer les menaces, créer les conditions de la démocratie pour en détruire la tentation, quitte à renoncer à une tradition de complicité avec les régimes autoritaires pro-américains) est pire encore. Le risque est soit d’amener des islamistes au pouvoir par les urnes, soit de négliger la dimension ethnique, clanique, traditionnelle, culturelle, sociologique, etc… du passage à la démocratie à l’occidentale (ou de son refus). Donc de postuler que le désir de rentrer dans la mondialisation heureuse et de vivre à l’occidentale est inhérent à la nature humaine, nature réprimée, surtout dans les pays arabes, par une poignée de tyrans. La promotion de la démocratie par le changement de régime suivi d’une phase de « construction d’une Nation » est un incroyable optimisme. Or il est partagé par presque toute la classe politique d’outre-Atlantique. Certains peuvent l’enrober de discours moralisateurs sur l’usage excessif de la force ou la nécessité de convaincre ses alliés, mais le fond reste le même. Renoncer au mythe de la destruction créative (chasser les méchants pour laisser s’épanouir des démocraties forcément pacifiques) est un premier pas.

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