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Duels cathodiques et rites socialistes
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Débattra, débattra pas ? Dans un parti où le mot débat fait l’objet d’une mystique et d’un usage totémique, quel tabou a brisé Ségolène Royal ? Elle a déclaré qu’elle se réservait le droit de ne pas participer à l’épreuve rituelle des six débats (voir ici) dont trois télévisés sur les chaînes parlementaires Ou du moins, elle ne le fera qu’à certaines conditions. Ou peut-être pas à tous. Et qu'elle préfère "écouter les gens", de la Réunion où elle voyage en ce moment.

"Les socialistes ne doivent pas se regarder le nombril et le peuple français ne veut pas voir les socialistes se replier sur eux-mêmes" a-t-elle déclaré depuis la Réunion (on notera au passage qu’il s’agit d’une parfaite phrase en langue de coton. Essayez de formuler le contraire : « les socialistes doivent se regarder le nombril, etc. »). Visiblement, il ne lui déplaît pas d’apparaître à la fois comme la victime des deux vieux mâles de la tribu (vieille loi de la télévision : c’est le moins agressif qui gagne) et comme celle qui rompt avec toutes les vieilleries et parlottes dont les Français sont las.

Très significativement Jean-Pierre Elkabach, directeur de LCP, s’est rendu au siège du PS avec des cassettes du débat télévisé G.W. Bush contre John Kerry, comme source d’inspiration « moderne » pour les futures joutes télévisées du parti. La question de forme est donc primordiale. Les négociations continuent.

DSK et Fabius, trépignent. Ségolène Royal leur fournit deux arguments.
D’une part elle marque de plus en plus sa volonté de rupture avec le style habituel du parti. Mais cela, ce n’est pas nouveau : toute sa stratégie est basée sur l’idée de faire contraste (aborder tous les sujets, parler franc, sembler fraîche, bousculer les éléphants, ne jamais faire comme les autres, jouer la presse et les sondages contre les structures et les procédures internes…)

D’autre part, Ségolène aurait « peur » du débat. Et certains de dire mezza voce : si elle refuse la confrontation avec ses petits camarades, elle s’effondrera contre Sarkozy, un vrai « tueur » dans un débat télévisé. Ils ajoutent, qu’elle maîtrise mal les dossiers, qu’elle tente de rester dans le flou le plus médiatique possible, comme sur la Turquie, que la star excelle à produire des images et des petites phrases, mais qu’elle n’est forte ni sur les lettres, ni sur les chiffres. Bref, sa dialectique n’est pas fantastique et son éristique ne casse pas les briques.

Il se pourrait qu’il y ait du vrai dans tout cela, mais on peut analyser autrement la stratégie de la candidate.
Tout d’abord, elle a avantage à susciter l’agressivité de ses adversaires et à refuser leurs codes : plus elle apparaît comme nouvelle et différente, plus cela conforte son image.

Ensuite, Ségolène ne fait qu’imiter son maître. En 1981, François Mitterand, à l’issue d’un premier tour favorable s’était, lui aussi, fait longuement prier avant d’accepter un duel télévisé contre Valéry Giscard d’Estaing. Ce dernier était persuadé que sa dernière était d’affronter le candidat socialiste dans un débat télévisé et de le battre comme dans le débat de 1974. Il ne cessait de défier Mitterand d’accepter la confrontation, presque sur le ton « sors te battre si tu es un homme ». Pendant ce temps, le candidat socialiste, conseillé par Serge Moati, continuait à construire son image (la force tranquille, l’homme qui écoute par contraste avec un adversaire froid, trop pédagogue, agaçant par ses « leçons »). Arguant que la télévision d’État était entre les mains de la droite, Mitterrand imposa des conditions très précises pour accepter le duel :
- le choix des deux journalistes qui les interrogeraient (et dont l’une au moins, Michèle Cotta, ne lui était pas hostile)
- la distance des tables des candidats (pour éviter une trop grande proximité favorable à ceux qui comme VGE aimaient « boxer de près » avec des répliques rapides et des mots qui tuent)
- le choix des plans sur les candidats (Mitterrand avait énormément utilisé les gros plan sur son visage compatissant lors de la campagne du premier tour, et se présentait comme l'homme qui écoute face à Giscard, l'homme qui assène des chiffres)
- le refus de filmer le public, pas de plans de coupe sur la salle (Mitterand se souvenait des spectateurs riant des bons mots de Giscard en 1974)
- etc.

Bref, Mitterrand, fort bien conseillé avait tout fait pour transformer un duel où les candidats échangent des répliques en interview où François Mitterand, déjà presque élu et légitime, répondait souverainement à trois personnes, dont le candidat sortant, sur les intentions et ses priorités. Comme pour faire implicitement admettre son statut dominant.

Ségolène Royal est-elle capable de la même performance ? Pour le moment rien ne l’indique. Mais ses adversaires feraient bien de se méfier d’un jeu qui est plus complexe qu’ils ne le pensent.



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