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Mid Term spectacle
Quand la communication politique menace la démocratie

Si, comme l’annoncent déjà les sondages les élections du mid-term américain sont caractérisées par un vague démocrate, leur donnant une majorité relative et contraignant G.W. Bush à la cohabitation, à qui en attribuer le mérite ?
Beaucoup répondront l’impopularité de la guerre en Irak, et ils n’auront pas tort. Les démocrates ont largement joué sur son bilan catastrophique en termes de pertes humaines, d’image et de crédibilité du pays, de montée des sentiments anti-américains dans le monde et de contre-productivité politique…Il ne reste plus que 44% d’Américains pour soutenir encore cette guerre pour laquelle, pourtant, nombre de représentants démocrates ont voté. Mais l’argument des Républicains reprochant à leurs adversaires de ne pas avoir de plan de rechange et d’être « mous sur le terrorisme » ne porte guère. Même certains néoconservateurs célèbres comme Perle, Adelman et Frum expriment leurs regrets d’avoir préconisé cette aventure (même s’ils condamnent seulement la mauvaise exécution du programme).
Les scandales ? Il est vrai qu’ils n’ont pas manqué dans un pays où quinze membres du Congrès, pour la plupart républicains, sont inculpés.
Le soutien des évangélistes et de la droite chrétienne en général qui s’affaiblirait, même s’ils restent majoritairement républicains ? Ce n’est pas faux non plus.
Dans tous les cas, un facteur qui n’a pas pu être sans effet, c’est le marketing politique. Cette fois, contrairement à une opinion établie qui voulait que les Républicains soient meilleurs que les Démocrates pour trouver l’argent des campagnes électorales et que les leurs soient plus agressives, il se pourrait bien que l’opposition soit devenue la meilleure à ce jeu. Et pas forcément plus élégante que les Républicains quand il s’agit d’attaques personnelles.
Dans tous le cas, deux tendances lourdes se confirment (sans parler du rôle d’Internet sur lequel nous reviendrons) :
A) Le coût des campagnes électorales US monte régulièrement – notamment en raison du prix des spots télévisés- à tel point que le marketing politique est en train de changer la nature même de la démocratie américaine, la transformant en oligo-médiarchie.

B) La nature même de la communication politique évolue, et pas dans le bon sens.

A L’argent
Aux USA comme en France les campagnes électorales coûtent de plus en plus cher et là-bas comme chez nous, les pouvoirs publics tentent plutôt vainement de freiner cette inflation et de contrôler l’origine des fonds. Mais l’ordre de grandeur n’a rigoureusement aucun rapport .
Pourtant, une loi adoptée en 2002 et connue comme le Bipartisan Campaign Reform Act » (BCRA), la « loi McCain-Feingol » limitait le rôle du « soft money » pour certaines élections et interdisait la diffusion de spots - payés par lui dans les dernière semaines des campagnes. Le « soft money » est, rappelons-le, l’argent qui est versé à un parti sans être directement destiné à faire élire son candidat.

Mais il existe de multiples manières de dépasser les limitations de contributions individuelles au budget d’un candidat ou de lui faire parvenir des dons de sociétés ou d’associations de façon détournée. Surtout les limitations sont tournées par diverses associations. Ainsi, lorsqu’une association promeut un thème (comme la nécessité de mettre fin à la guerre d’Irak ou de défendre le droit à conserver des armes à feu, ou l’impérieuse nécessité de choisir un président qui défende les valeurs religieuses…, ou tout autre sujet qui a un impact sur le choix des électeurs, comment limiter son droit d’expression garanti par la constitution. Ainsi, pour l’élection présidentielle de 2004 une association de « vétérans pour la vérité » dépensa beaucoup de temps et d’argent pour diffuser des informations et des publicités sur la conduite de Kerry pendant la guerre du Vietnam. Du coup, le sénateur Kerry fut obligé de dépenser lui-même beaucoup d’énergie pour réfuter ces accusations qui occupaient de plus en plus l’agenda des médias. Pourtant, officiellement (et même si on a pu démontrer l’engagement d’un membre important de cette association dans la campagne en faveur de G.W. Bush), tout cela ne faisait pas partie de la campagne de ce dernier.
Résultat au final : l’actuelle campagne va probablement coûter 2, 6 milliards de dollars d’après le Center for responsive politics. Un autre calcul fait par la Federal Election Commission donne des chiffres inférieurs, mais en croissance de 36 à 44% par rapport à 2004. À comparer avec le coût de l’élection présidentielle en France : 133,5 millions d'euros. À peine moitié plus que le budget de la seule Hillary Clinton pour être élue sénatrice, 100 millions de dollars.
Dans ces conditions, le « ticket d’entrée » pour devenir représentant ou sénateur est à plusieurs millions de dollars. Non seulement ces coûts pharaoniques mettent les élus en position de dépendance par rapport à leurs financiers, mais la sélection même de la classe politique en est affectée. Si vous devez jouer de telles sommes pour un cheval, vous avez intérêt à le sélectionner le plus tôt possible. Pourquoi pas au berceau ? Du coup, il se constitue des dynasties d’hommes politiques (époux Clinton, père et frères Bush, contre Gore fils d’un ténor démocrate qui avait failli être candidat aux présidentielles) ou, comme Kerry, il faut au moins s’allier à une dynastie financière de l’importance de celle des Forbes.

B) La publicité négative. Dans un pays où il n’existe de restriction ni contre la publicité comparative, ni contre l’achat de minutes de télévision à des fins politiques, la solution s’est très vite imposée : pourquoi dépenser tant d’argent à promouvoir son candidat ? Faire des spots ou acheter des annonces contre l’adversaire n’est-il pas plus rentable dans un système bipartisan ? Il faut moins d’effort ou de talent pour dénigrer que pour convaincre.
Un des premiers exemples est celui du fameux « spot à la marguerite » contre Barry Golswater, démocrate, mais à la manière du Sud, comme on pouvait l’être dans les années 60. Un spot télévisé, avec en fond sonore ses déclarations les plus va-t-en-guerre, montrait une petite fille effeuillant une marguerite tandis que commençait un terrifiant compte à rebours. À la dernière image, un champignon atomique pour ceux qui n’avaient pas compris que la politique de Goldwater mènerait à l’apocalypse nucléaire s’il était élu. Dukakis candidat démocrate contre Bush père en 1988 fut aussi la victime de cette technique. Une grande partie de la campagne républicaine consistait à lui reprocher ses options « gauchistes », son laxisme en matière de criminalité, ses options pacifistes. Le tout largement illustré par des films – plutôt bien faits – mais assez caricaturaux.
Pendant les mandats de Clinton, ses adversaires, totalement exaspérés par le côté « libéraux chics » du couple, se livrèrent aux attaques dont tout le monde se souvient. Certains spots télévisés indiquaient à quel numéro on pouvait téléphoner pour connaître les scandales sexuels de Monsieur et lequel pour ceux de Madame.
Tout le monde se souvient aussi des spots contre Kerry le montrant comme un « flip flop », expression anglaise correspondant à notre « girouette », suivant le vent sur une planche à voile où il se retrouvait en bermuda grâce à un montage.
Or les dernières campagnes deviennent de plus en plus agressives. D’après certains, le budget négatif des campagnes , donc celui destiné à décrédibiliser ou ridiculiser l’adversaire – excéderait maintenant celui des campagnes positives que chaque parti prévoit pour son candidat, son programme.
Quelques exemples : une campagne jouant sur le fait que G.W. Bush éméché aurait failli se bagarrer avec son père il y a quelques années. Une autre contre le président Cheyney qui avait blessé un ami en manipulant maladroitement une arme à feu. Objectif des deux campagnes payées par des groupes favorables à la légalisation de la marijuana : suggérer que le Président et le vice-président sont alcooliques. Et les allusions à la cure de désintoxication de G.W. B. font florès.
Dans d’autres cas on joue sur le registre du politiquement correct (le sénateur X aurait une attitude négative envers les femmes ou les Noirs), sur le puritanisme sexuel (on représente un candidat avec une blonde sexy pour rappeler ses liens avec le magazine Playboy ou on l’accuse d’appeler des téléphones roses).
Ces spots dont il existe des anthologies sur Internet (nous ne mettons délibérément pas de lien) témoignent pour le moins d’un abaissement du débat. D’autant plus redoutable que le désintérêt pour la politique augmente et que l’unique façon de s’informer sur ce sujet de certaines catégories de la population sont les « talk shows » où les candidats essayent de se montrer « sympas » face aux animateurs. Le mouvement inverse des jeunes générations se tournant de plus en plus vers Internet pour s’informer n’en offre qu’une piètre compensation.

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