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Dernière séance au PS
Le dernier débat télévisé du PS s’achève sans vraie surprise. Il est vrai que l’exercice était aussi abstrus que confus. Il s’agissait d’être en compétition sans paraître agressif. De marquer sa différence tout en respectant le cadre du programme du PS. De s’adresser aux militants qui voteront, tout en sachant que l’exercice serait un test de la capacité de l’élu (e) pour mener la campagne présidentielle. De faire vibrer des camarades tout en suggérant que l’on saurait ratisser large et séduire des modérés. De paraître sexy dans une pièce folichonne comme du Strindberg.

L’exercice fut particulièrement difficile dans le débat sur la politique étrangère où la gauche peine elle-même à se distinguer de la tradition gaulliste. Sauf peut-être sur l’Europe (par la gauche pour Fabius, par la « remise à plat » et l’axe franco-allemand pour DSK, par « la preuve » pour Ségolène Royal). L’Europe invoquée comme joker (surtout par cette dernière) apparut au cours du débat comme la panacée qu’il s’agisse de défense, de conflit israélo-palestinien, de stabilisation de l’Irak… La Turquie fournit également un critère pertinent : Fabius se prononça nettement contre son entrée dans l’Europe trop élargie tandis que Ségolène Royal rattrapait sa gaffe sur son opinion qui serait celle des Français : elle voulait simplement dire que si un jour la Turquie remplissait les critères exigées par l’Europe, il y aurait referendum en France et que la présidente serait obligée de soutenir la position de son pays.

Pour le reste, ce fut plutôt le concours de Messieurs et Madame Plus : plus d'écologie, plus de social, plus de valeurs, plus de lutte contre les inégalités, plus d'aide (aux Palestiniens, aux Irakiens..), mais sur un fond visiblement commun.

Chacun a vécu les impératifs contradictoires de l’exercice à sa façon. Pour Fabius, la stratégie était relativement simple : apparaître comme le vrai représentant du vrai parti de la vraie gauche. Son passé ne l’y prédisposait pas particulièrement et il ne semble avoir gagné ni voix, ni clarification de son image en dépit d’une bonne prestation dans le dernier débat télévisé.

Pour DSK, bordé sur sa gauche et sur sa droite, la voie semblait tracée. C’était d’abord la stratégie ni-ni : ni girouette, ni people, ni archaïque ni mode, ni doctrinaire ni populiste… Il devait s’affirmer comme social-démocrate sans complexe, mais surtout incarner le sérieux, la détermination, l’expérience et la compétence. Et, bien sûr, la modernité.

Ce choix correspond sans doute à son tempérament. En affirmant que la cause de tous les malheurs du pays relève de l’économique et du social, il ne tente pas seulement de placer un débat sur un terrain où il se croit imbattable, celui des chiffres et des faits, plutôt que de choisir le lyrisme et le discours sur les valeurs. Il semble sincèrement persuadé que le monde est constitué par un nombre fini de problèmes destinés à être résolus par les experts.

L’ancien ministre des Finances n’est pas sans évoquer un Giscard de gauche : incollable sur les statistiques, avec de bonnes répliques, pédagogue, sûr de lui, toujours premier de la classe. Si l’on en croit les sondages, cette stratégie lui aurait fait gagner des points, si bien qu’il se plaît à rêver l’impossible : contraindre Ségolène Royal à un second tour, fédérer toutes les oppositions et battre celle que ses amis surnomment affectueusement la Chinkungunya.

A-t-il réussi ? Tous les commentateurs s’accordent à lui accorder la palme du meilleur débatteur, ce qui est indéniable. Et les sondages le créditent d’une spectaculaire remontée. Encore faut-il les regarder plus en détail puisqu’ils varient de plus de 5% en plus ou en moins pour DSK suivant l’institut et qu’ils sont faits à partir d’un échantillon de «sympathisants». Absolument personne ne sait comment il faut corriger l’opinion des sympathisants (ni dans quel sens) pour obtenir l’opinion des militants à jour de cotisation. Un bruit insistant veut que les militants récemment inscrits au PS (>70.000 dit-on) et pour la plupart recrutés sur Internet soient très majoritairement royalistes. Même si cela semble logique, nous n’avons aucun moyen scientifique de le vérifier ni surtout de prédire le comportement de gens qui vont faire (ou ne pas faire : combien s’abstiendront ?) une chose qu’il n’ont jamais faite de leur vie : voter pour désigner le candidat de leur tout nouveau parti. Au final Ségolène Royal déjà intronisée avait plus à perdre que ses concurrents dans cet exercice. En politique étrangère, hors quelques petites confusions sur nucléaire civil et militaire iranien, et quelques appels plus lyriques au partage de nos valeurs par le reste du monde, elle ne fut pas très différente de ses rivaux.

Si une remontée de DSK est prévisible, rien ne prouve qu’elle suffira à rattraper un énorme retard sur Ségolène. Par ailleurs, quand bien même cela l’aiderait à vaincre Ségolène, l’image de DSK super gestionnaire, maître des statistiques et des prévisions n’est sans doute pas la meilleure pour affronter un Sarkozy qui se présentera comme l’homme de la rupture, du volontarisme et du refus du politiquement correct.

Ségolène, enfin ? Elle a commis exactement les erreurs que tout le monde attendait : elle s’énerve facilement, perd vite son contrôle, n’est pas à l’aise face à la contradiction (et ne parlons pas des sifflets), ne sait pas argumenter face à un débatteur pugnace. Et le discours de ceux qui prédisent que Sarkozy n’en fera qu’une bouchée dès qu’ils se trouveront sur le même plateau de télévision s’en trouve renforcé. Il est vrai que la position de la candidate n’était pas la plus aisée : visiblement agacée de devoir se prêter à une cérémonie qu’elle jugeait inutile, pressée de savoir le vote des socialistes acquis pour s’attaquer à un électorat indécis ou flottant sur lequel son charme fonctionne davantage. Nous avons comparé plus haut DSK à Giscard. S’il fallait comparer Ségolène à un candidat de droite, ce serait à Balladur. Il était imbattable tant qu’il n’était pas candidat. La presse l’adorait et il surpassait tout le monde tant qu’il n’affrontait personne . On a vu ce qu’il en a été quand il fallut se collecter avec des rivaux qui savaient taper le cul des vaches.

Ségolène subira-t-elle le même sort lorsqu’elle cessera d’être une icône ? Son meilleur atout jusqu’à présent est ce qu’elle n’est pas : pas comme les vieux socialistes pas un homme, pas doctrinaire, pas très précise, pas très contrariante, pas très discriminante. S’exprimer et à plus forte raison débattre, c’est justement discriminer, dire ce dont on se distingue. Et elle ne s’est pas facilité la tâche avec quelques formules attrape-tout comme les jurys populaires, ses citoyens experts, sa réconciliation de la France du oui et de celle du non ou sa France du respect. Ces expressions offrent une cible facile à l’ironie d’un contradicteur.
Voir la dernière et très surréaliste controverse pour savoir si Ségolène a un copyright sur « ordre juste », si Sarkozy n’est rien qu’un copieur, ou si cette formule innovante (les partisans d’un ordre injuste ou d’un désordre juste ont du être bien embêtés !) remonte à Benoît XVI, voire Saint Thomas d’Aquin… tout cela montre à quel point nous sommes rentrés dans le domaine de la pensée magique : dire c’est faire. Qualifier c’est réfuter.


Pendant que les sondages nous montrent la montée de Bayrou et le Pen qui pourraient bien être de sérieux compétiteurs au titre de troisième homme, les médias sont prêts à s’enthousiasmer pour n’importe quel rebondissement dans le feuilleton qu’ils ont eux-mêmes monter (voir la coluchisation de Nicolas Hulot) ; la magie du verbe restera-t-elle longtemps efficace ?


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