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Diplomatie publique, le retour
Officiellement la diplomatie publique vise à « promouvoir l’intérêt national des États-Unis par la compréhension, l’information et l’influence des publics étrangers ». Telle est du moins la définition qu’en donnent les sites de l’administration du seul pays au monde qui, à notre connaissance, se soit doté d’un secrétariat d’État « à la diplomatie publique ». La formule sonne bien, mais comment définir cette action sans évoquer de vilains mots comme « propagande » ?

Pour bien comprendre, il faut revenir à un contexte de guerre froide. La première occurrence du terme date de 1965 (même si la chose existait bien avant) lorsqu’Edmund Gullion du Fletcher’s Scholl of Law and Diplomacy définit ce domaine (qui, soi dit en passant, est enseigné dans des universités américaines).

Il y voit tout à la fois :
- une action politique destinée à « influencer les attitudes des publics » à l’étranger dans un sens favorable à la politique étrangère des USA (comprenez : la lutte du monde libre contre le communisme)
- une diplomatie qui, sautant par dessus la tête des diplomates, s’adresserait directement aux opinions publiques (et notamment via des médias attractifs)
- une aide à la circulation internationale des informations et des idées (sous-entendu y compris dans le sens Ouest Est)
- une « interaction » des groupes privés et des intérêts dans d’autres pays (traduction : l’action d’associations, de think tanks, d’Ong mais aussi de sociétés US contribuant par un effort privé à cette politique publique)

La formulation est encore un peu embarrassée, mais on entrevoit de quoi il s’agit. À la fois de diffuser – souvent dans des pays où les médias sont contrôlés par le gouvernement - des informations (au sens de « nouvelles » comme celles que contient un journal) et qui reflètent le point de vue américain et soutiennent sa politique, mais aussi de mener une action que nous pourrions appeler idéologico-culturelle en faveur des « valeurs » de l’Occident ou du mode de vie américain (dont nul ne doutait que chacun désirerait l’imiter s’il en avait une image juste).

Trois sources nourrissent cette politique :

- L’expérience des grandes campagnes pour « gagner les cœurs et les esprits » menée par des structures souvent privées comme des agences de communication ou des associations, et dont l’objectif serve la politique US. L’archétype en est l’action des Comités pour l’Information du Public, créés pendant la guerre de 14-18pour soutenir d’abord l’entrée en guerre des USA, puis l’effort de guerre en général. Cette véritable campagne multimédia., de l’affiche au cinéma, mobilisa des gens du show business, des intellectuels et des artistes, des publicitaires et des journalistes, mais aussi des simples citoyens désireux de répandre la bonne parole, le tout sous l’impulsion de professionnels de la communication.

- L’action médiatique menée pendant la seconde guerre mondiale, s’adressant aux Américains, aux alliés, voire aux ennemis (que l’on songe à la série de films de Frank Capra « Pourquoi nous combattons » ou aux radios émettant en direction de territoires occupés ou libérés).

- L’expérience de la CIA transposant ses acquis de la lutte médiatique antinazie dans la lutte contre l’URSS et sa pratique de ce qu’il faut bien nommer « guerre froide culturelle ». Via le Congrès pour la Liberté Culturelle, la CIA subventionnait indistinctement les traductions de Malraux ou Orwell, le jazz ou Stravinski, quand elle ne favorisait pas l’action painting de Jackson Pollock comme antidote au réalisme socialiste.

En 1953, l’USIA (U.S. Information Agency), fut créée par Eisenhower, soucieux de retirer la charge de cette guerre des idées et des images aux espions pour la confier à une agence fédérale. Outre ses nombreux programmes d’échange pour les élites étrangères (Giscard d’Estaing et Margaret Tatcher en bénéficièrent en leur jeune temps) l’action de feu l’U.S.IA est surtout illustrée par la Voix de l’Amérique, Radio Europe Libre et autres programmes qui eurent un impact indéniable sur les pays socialistes soumis au monopole de l’information.

L’USIA était par excellence l’organisme spécialisé dans la diplomatie publique, ce qui à l’époque signifiait lutte contre l’influence soviétique et l’idéologie marxiste à la fois sur le plan de la présentation des faits par les médias, mais aussi sur le plan des valeurs et croyances, voire des goûts.

La diplomatie publique a donc plusieurs dimensions : outre un axe privé-public, elle se déroule sur un axe opposant l’information pure (créer ou subventionner des médias destinées à répandre les bonnes news auprès des populations ciblées) à l’action « de formatage » pure (former les élites internationales, répandre une image positive des USA par la formation, la coopération culturelle, la promotion des bonnes œuvres et des bonnes valeurs..

Après avoir trouvé sa désignation officielle dans les années 60, la diplomatie publique (certains parlent aussi d’ »affaires publiques » au sens de promotion internationales de l’Amérique comme on promeut une firme) subit divers avatars bureaucratiques qui reflètent des changements stratégiques :

- en 1978, elle fusionna avec le Bureau d’État aux Affaires Éducatives et Culturelles, pour bien marquer qu’il s’agissait de réunir ses fonctions de relations publiques et de promotion médiatique de l’USIA avec celles des attachés culturels des ambassades, censés agir plus en amont ou plus en profondeur sur les populations locales.

- Reagan rendit son autonomie à l’agence, mais elle perdit de son importance après la chute du communisme. Pendant les années Clinton où la doctrine était plutôt «l’élargissement» du modèle de gouvernance, de prospérité, de communication et de gestion US, elle passa au second plan. Rattachée au Département d’État en 99, elle fut négligée : qui avait encore besoin d’une Radio Free Europe puisque Hollywood et la télé avaient fait le travail de promotion de l’Amérique et puisque CNN contrôlait les flux d’informations sans avoir besoin d’espions ou de bureaucrates ? Sous Clinton, fleurit un concept à la fois concurrent et complémentaire inventé par le doyen Nye : le soft power. Le soft power est celui de l’attraction du modèles américain de sa politique de coopération et de négociation qui séduit les pays, bref, elle est l’action d’influence qui rend la puissance supportable aux autres.

- Tout recommence après le 11 Septembre. Les cercles dirigeants US sont persuadés d’avoir gagné la guerre froide en grande partie sur le plan culturel et idéologique, mais ils ont désormais peur de perdre la guerre face au terrorisme s’ils ne parviennent à séduire les opinions étrangères, à commencer par les populations arabo-musulmannes. Du coup, on s’empresse de créer un Secrétariat d’État à la Diplomatie Publique, d’abord confiée à une publicitaire de renom, Charlotte Beers. Le message : désarmer la haine des musulmans, les persuader que les USA menaient une guerre contre le terrorisme, pas une guerre de civilisation et que ce pays profondément religieux respectait l’islam.

Les néo-conservateurs se sont surtout juré de ne plus rééditer les erreurs des années Clinton : compter sur l’exemple de la prospérité et la mondialisation heureuse. Et ils sont obsédés par la question : «Comment se fait-il qu'un pays qui a inventé Hollywood et Madison Avenue ne sache pas répandre une meilleure image hors frontières ?». D'où l'accent sur la diplomatie publique. De plus, formés à la guerre des idées contre les libéraux sur le plan intérieur, ils pensent immédiatement qu'il faut reprendre l'offensive idéologique. Tel Irving Krisol, ils sont persuadés que : « De grandes nations dont l’identité est idéologique comme l’Union Soviétique d’hier et les Etats-Unis d’aujourd’hui ont inévitablement des intérêts idéologiques outre leurs intérêts matériels ».

Cette fois il s'agit donc de réorienter le monde islamique. Et, dans tous les cas de répandre une culture dite démocratique pour assécher les sources de la haine terroriste (dans la phraséologie néo-conservatrice, l'ennemi est rituellement désigné comme «les extrémistes qui haïssent la liberté»). Une tâche immense à en juger par la progression de l'antiaméricanisme dans le monde.

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