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FRANCE 24
Débuts le 6 décembre

Après Telesur et les
télévisions arabes, France 24 chaîne internationale d'information continue commence à émettre. Son ambition initiale était d'être une CNN, mais
à la française. Quels résultats et quelle influence ?

Le 6 décembre, quelques jours seulement après le lancement d’al Jazira an anglais, France 24 commencera à émettre. Notre pays se lance ainsi dans la bataille des télévisions internationales. Après les USA (CNN et Fox News international), le Royaume Uni (BBC International), l’Allemagne (Deutsche Welle), la Chine (CCTV et Channel New Asia), la Russie (Russia Today), mais aussi après le Quatar (al Jazira, maintenant concurrencée par deux chaînes arabophones d’information continue : al Arabyia la saoudienne et al Hurrah l’américaine, plus bientôt Medi 1 Sat marocaine également francophone), après le Venezuela de Chavez (Telesur)...

Le temps est loin où CNN avait le quasi monopole des images de la première guerre du Golfe (1991) et semblait annoncer un monde unifié partageant la même vision du monde. La lutte d’influence passe par la maîtrise des flux d’images, que ce soit pour répandre une vision positive de son pays et attirer les investisseurs étrangers, favoriser sa propre expansion économique, rassembler des diasporas de même culture et de même langue, défendre une « vision du monde » ou propager une idéologie…

À ce jeu, toutes les chaînes ne sont pas égales : avec son budget annuel de 80 millions d’euros, France 24 fait pâle figure par rapport au milliard six cents millions de CNN. La nouvelle venue doit couvrir en français et en anglais, puis très vite en arabe (et en attendant l’espagnol) toute l’Europe, le Proche et le Moyen Orient, l’Afrique et quelques points de diffusion symboliques comme New Yotk et Washington D.C. La chaîne appartient pour moitié au groupe TF1 et pour moitié France Télévision (les chaînes publiques) avec des partenariats avec l’AFP, RFI, TV5 Monde, Reuters, etc. Elle n’est pas dépourvue d’atouts, même si, jusqu’à présent les médias ne se sont guère intéressés à un projet qui paraissait pourtant indispensable : comment aurait-on pu admettre qu’il n’y ait pas de chaîne française d’information ? ou plutôt que les francophones soient réduits à écouter RFI (excellent radio au demeurant, mais radio quand même) ou à regarder des anthologies de JT nationaux sur TV 5 ?
La chaîne qui vise un public de 80 millions de foyers (le même nombre que celui d’al Jazira en anglais) pourra être captée par Internet, dans certains bouquets par satellite, bientôt sur la TNT et par divers réseaux filaires non hertziens


La chaîne, dotée d’un personnel de 170 journalistes et à peu près autant de techniciens pour ses débuts devrait être reçue dans toute l’Europe, en Afrique et dans le monde arabe. Ses langues seront l’anglais, l’arabe, puis l’espagnol. Sans oublier le français, ce qui n’était pas une évidence dès l’origine. En effet, à certains stades du projet, la chaîne ne devait pas être diffusée sur le territoire national. Un moment, il avait été question que France 24 (qui, à l’époque devait s’appeler Chaîne Française d’Information Internationale ne couvre pas la France, pour ne pas gêner les intérêts de TF1 qui ne désirait pas voir concurrencer sa propre chaîne d’information continue LCI, disaient les mauvaises langues).
Ce n’est qu’un exemple entre autres des ordres, contre-ordres et controverses qui ont émaillé l’histoire de la chaîne depuis ses lointains débuts.

Sa fonction devait être selon la formule de Jacques Chirac de «porter partout dans le monde les valeurs de la France et sa vision du monde». L’idée remonte sans doute à une étude commandée en 1987 par le premier ministre Chirac, et faisait, en tout cas, partie du programme du candidat Chirac en 2002.

Après le déclenchement de guerre d’Irak et les diplo-shows au conseil de Sécurité de l’Onu de Février 2003, la fonction politique de cette chaîne est devenue plus évidente encore. Elle devrait soutenir une « diplomatie d’influence » et mobiliser toutes les ressources de l’image et de la communication pour « projeter » une image de notre pays qui ne soit ni celle de l’uniformisation par les grands médias anglo-saxons, ni celle de la réaction « identitaire » des télévisions arabes. En clair : n’étant ni CNN, ni al-Jazira, cette télévision internationale ferait de la France le porte-parole d’un monde « multipolaire ». Au moment des émeutes des banlieues, certains députés de la majorité ont regretté que CFII n’existe pas encore pour compenser les caricatures de notre pays diffusées par les TV étrangères.

Par ailleurs, l’intérêt économique de la chaîne n’était pas négligé. Dans un rapport sur le sujet, remis en 2003 le député UMP Brochand envisageait la possibilité de créer ainsi une « marque » qui valoriserait les entreprises françaises et pourrait être appuyée par un club d’annonceurs.

Alors pourquoi tant de retards ?

La réponse tient aux rapports qui existent chez nous entre privé et public, des rapports de la carpe et du lapin. En 2003, dans sa première version, la « CNN à la française » devait être une société anonyme au capital partagé entre TF1 et France Télévision, la présidence passant alternativement aux deux groupes. La chaîne devait être diffusée à l’étranger seulement et aurait pu du coup échapper à l’autorité du CSA. Au cours des deux années qui suivirent, protestations politiques et syndicales se multiplient contre cette « prise de pouvoir » par TF1 avec des fonds publics. D’autres s’étonnent que Radio France Internationale et l’AFP n’aient pas été associées au projet. Le dossier traîne…

En 2004 même Donnedieu de Vabres et Dominique de Villepin expriment leur crainte que TF1 ne joue un rôle excessif dans l’affaire. Patrick de Carolis, tout nouveau président de France Télévision, se bat pour une chaîne entièrement publique. L’Élysée doit insister lourdement pour imposer son projet.

Finalement, en Novembre 2005, un accord est trouvé.. L'AFP, RFI ,TV5, Arte , EuroNews et les chaînes parlementaires seront partenaires. La CFII sera diffusée gratuitement et en clair de façon à être accessible à terme à tous les téléspectateurs français. P. de Carolis sera président du Conseil et Etienne Mougeotte de TF1 son vice-président. Alain de Pouzilhac, ancien PDG d’Havas, dirigera le conseil de direction. La chaîne commence déjà à recruter son personnel, en priorité à TF1 et France Télévisions.

Restera une question de fond : que signifieront ce regard différent et cette « autre voix » que représentera France 24 dans les concert des télévisions d’information ? que dira cette chaîne qui sera celle de la France et non d’une majorité ? Le ninisme (ni americanomorphe, ni chauvine, ou ni mondialiste, ni identitaire) n’est pas une politique. Mais l’unanimisme non plus qui voudrait faire de cette chaîne « autre » une représentante de toutes les altérités et toutes les diversités. À juger sur pièces, donc, même si c’est avec un préjugé favorable.

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