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Anti-libéraux et altermondialistes
Un nouveau militantisme est né ces dernières décennies. Il ne cherche pas à conquérir l’État par la voie légale ou révolutionnaire, tant il est convaincu du caractère secondaire de l’appareil d’État au regard des dominances économiques. Il ne se situe plus vraiment dans une perspective de lutte des classes, puisqu’il prétend mobiliser tous les citoyens contre les « maîtres du monde » et non plus contre une catégorie sociale caractérisée par son rapport aux forces de production. Il ne combat plus sur le terrain national ou du moins jamais sans replacer chaque bataille locale dans le cadre d’une lutte globale.

L’anti mondialisme qui s’est lui-même rebaptisé alter mondialisme en 2001 dit pratiquer une « résistance », autre façon de rompre avec le discours révolutionnaire traditionnel, puisqu’il n’est plus nécessairement question de détruire ou renverser la classe dominante.
Ce contre quoi combat l’altermondialisme est à la fois :

- Un mouvement historique, la mondialisation, en tant que circulation sans frein des capitaux, des marchandises, des modèles culturels, etdes flux d’information, ou plutôt la forme inhumaine de la mondialisation comme « marchandisation » du monde ;
- Une idéologie que les altermondialistes nomment volontiers ultra-libérale, qu’ils décrivent comme dominante voire déterminante et dont ils s’acharnent à déconstruire le discours trompeur ( notamment lorsqu’il invoque une évolution historique inéluctable ou les lois intangibles du marché qui feraient du monde actuel le seul monde possible)
- Des périls écologiques, sociaux, culturels qui menacent la santé de tous les humains, la diversité des cultures, les protections des plus faibles…
- Des intérêts concrets, notamment ceux des capitaux anonymes dont la soif de profits immédiats menace autant les droits sociaux ou humains que l’environnement
- La structure même du marché.

La trilogie des revendications sociales, écologiques et politiques de l’altermondialisme renvoie donc à un processus catastrophique qu’ils entendent combattre, mais où chacun met l’accent sur tel ou tel facteur (la fluidité des capitaux, la destruction des protections sociales, l’intrusion des logiques marchandes dans tous les domaines de l’activité humaine).

L’alter mondialisme ne dispose plus d’un schéma théorique linéaire de type : contradiction entre forces de production et rapports de production déterminant des rapports d’hégémonie politique et idéologique jusqu’à émergence de nouveaux rapports. Par ailleurs, les thèses altermondialistes se prêtent à des interprétations oscillant du radicalisme le plus total à un réformisme soucieux de corriger les excès du capitalisme financier au nom de quelques principes humanistes. Partisans d’une social-démocratie protectrice et moralisatrice à l’échelle mondiale, adeptes de la régulation, centrés sur le contrôle de la globalisation financière, militants d’une véritable « déglobalisation », alternatifs en quête d’espaces « libérés » ou anti impérialistes « à l’ancienne » reconvertis .

Chacun peut ainsi formuler son propre alter mondialisme à se mesure. D’où les multiples visages de l’altermondialisme qui peut ressembler aussi bien à une variante du trotskysme pabliste qu’à un idéal à la Lanza del Vasto. Un aussi large éventail doctrinal constitue une faiblesse mais peut aussi être une force en permettant la rencontre, autour d’objectifs communs, de revendications et d’analyses hétérogènes.

Désormais, loin de se sentir poussé par le mouvement réel de l’histoire et d’appliquer des lois scientifiques de l’économie, l’alter mondialisme se trouve en posture défensive et ce sur des terrains très différents. Tantôt pour conserver un acquis de l’État providence comme un service public, tantôt pour l’application planétaire de la taxe Tobin. Tantôt en réformiste, tantôt en utopiste. Tantôt par l’expérimentation sociale, tantôt par la pure contestation. Tantôt dans l’urgence, tantôt dans une perspective écologique de plusieurs décennies. Tantôt en provoquant la loi (en fauchant des champs d’OGM, par exemple), tantôt en faisant passer ses principes dans les textes juridiques voire dans la pratique des entreprises. Tantôt en affirmant en une sorte de protestation métaphysique qu’un autre monde est possible, tantôt en intervenant dans les conflits sociaux quotidiens.
Le mouvement altermondialiste est traversé de tensions et contradictions largement occultées ou transcendées par des pratiques fédératrices dites de résistance. Parmi celles-ci les mobilisations transnationales permettent à la fois de coaliser des groupes militants polycentriques et d’offrir une scène médiatique à leur cause. En retour, ces démonstrations spectaculaires nourrissent les courants théoriques.

Ce rapport entre pratique et théorie suppose des médiations : modes d’organisation, moyens de communication… Ils favorisent la convergence d’éléments épars géographiquement et parfois idéologiquement, et renforcent l’impact symbolique des démonstrations. Ils encouragent l’abandon du modèle ancien du « parti » ou du « mouvement » unique des opprimés. Ils alimentent la force d’influence d’une « société civile », représentée par des organisations atomisées : leur représentativité se mesure souvent à sa force d’emprise sur l’appareil politique et leur légitimité est spectaculairement incarnée par des rassemblements dont le slogan est « nous sommes le monde, nous sommes les peuples de la planète ». Les mobilisations sont un élément incontournable qui permet à la sphère altermondialiste de s’affirmer dans l’action. Par elles, le mouvement altermondialiste existe sur la scène internationale. « La bataille de à Seattle » en 1999 destinée à paralyser la réunion de l’OMC est ainsi devenue le mythe fondateur de cette dynamique contestataire. Le propos de ce chapitre est – on l’a compris - de démontrer que l’alter mondialisme est d’abord un réseau, par nature pluriel, qui n’existe que par la mobilisation.



Transmission en réseaux et organisation politique en réseaux créent une synergie. Ceux qui la théorisent comme Toni Negri lui attribuent trois avantages majeurs. Tout d’abord ces organisations sont spontanées, peu hiérarchiques et potentiellement plus démocratiques que les vieux partis ou les vieux syndicats avec leurs bureaucraties. Second avantage : à société en réseaux, contestation en réseaux. Il y a donc correspondance entre une forme dominante de production basée sur le travail intellectuel, la circulation des flux d’informations et la réorganisation perpétuelle et la forme de résistance qui la combat. Contre le pouvoir en réseaux des grandes entreprises et des instances internationales, une mobilisation de la « multitude » par les réseaux.

Enfin, et surtout, c’est l’efficacité de cette forme de lutte qui plaide en sa faveur. Quitte à s’inspirer des doctrines de la revolution in military affairs et des chercheurs de la Rand Corporation – gens qu’on peut difficilement traiter de gauchistes subversifs - Negri et Hardt prônent une lutte non frontale, asymétrique, toujours riche en surprises et génératrice d’intelligence collective. Les réseaux offrent une cible plus difficile à combattre aux tenants de la répression ; ils se moquent des frontières, ils rassemblent une multitude de participants qui constituent autant de « cibles » dispersées et fuyantes. Ils permettent une économie maximale de moyens avec une concentration maximale de forces au moment de l’action. La méthode qui fait alterner dispersion et convergence applique le principe de la guérilla à l’échelle de la planète et des nouvelles technologies.

Le plus paradoxal est que les méthodes de lutte altermondialistes adoptent un schéma emprunté à leurs pires adversaires, les militaires américains. En effet, comment mieux qualifier l’alternance de dispersion et de convergence vers un même objectif que pratiquent les protestataires que par le mot d’essaimage ? L’essaimage (swarming en anglais) c’est, dans le jargon des stratèges de pointe made in USA, la capacité de réunir pour attaquer un point sensible du dispositif adverse des unités dispersées géographiquement. Arquilla et Ronfeldt, deux pontes de la « netwar », la guerre en réseaux, définissent ainsi l’essaimage : « Sous une apparence désordonnée, mais en réalité structurée, c’est un moyen stratégique de frapper depuis toutes les directions un ou des points, par l’action durable de forces-et-feux à courte distance, aussi bien que de positions éloignées. Cette notion de « forces-et-feux » peut être entendue littéralement dans le cas d’opération militaires ou de police, mais aussi métaphoriquement dans le cas d’ONG activistes qui peuvent bloquer le centre d’une ville ou lancer une rafale de courriels et de faxs »

On se condamne à ne rien comprendre au mouvement altermondialiste en le résumant à un contenu intellectuel (du type corpus doctrinal) qui chercherait à se propager ou à se réaliser par la médiation de communautés agissantes et des médias de diffusion. Le rapport entre l’idée, l’action, l’organisation, la coordination et la communication ne ressemblent guère à ce à quoi nous avaient habitués des mouvements d’idées ou des partis structurés de façon hiérarchique.

Tout d’abord, le mouvement altermondialiste se situe dans une optique où faire et dire se mêlent. L’action a valeur pédagogique, elle « prouve » (la nocivité du système à travers son visage répressif, l’émergence d’une conscience planétaire, l’isolement des « maîtres du monde », l’inventivité des mouvements issus de la société civile) et elle nourrit la force de critique et de proposition. La théorie se constitue par la pratique sociale, par les rencontres, à travers la diversité, voire les contradictions, des analyses et des revendications. Pour désigner ce phénomène, il faut bien forger le néologisme de « proclam-action », synthèse entre action et proclamation. Disons donc proclam-action avec tout ce que cela sous-entend de théâtral ou de spectaculaire, de défis symboliques et d’exhibition de sa propre force collective.

Par ailleurs dans l’analyse de l’altermondialisme, ce qui importe avant tout, c’est la forme organisationnelle largement déterminée par l’usage des technologies de transmission et communication. Le message altermondialiste, c’est d’abord son medium : le réseau. Dispersion géographique et réactivité instantanée, redondance des liens et des thèmes mais invention perpétuelle, coordination et capacité de former des alliances temporaires contre un objectif, hétérogénéité des composantes, unité des luttes…. Le principe de base de la guérilla -marcher séparément, frapper ensemble – prend toute sa dimension dans la sphère de l’information numérique. Les armes de la critique prolifèrent sur la Toile. Le réseau, difficile à interrompre, se reformant sans cesse, favorise des propagations instantanées d’alertes, de slogans, de consignes, d’analyses, d’argumentaires, d’expressions identitaires. Chacun peut y contribuer en fonction de ses désirs et de ses savoirs. Tous peuvent en bénéficier et l’enrichir.

Enfin, l’altemondialisme a compris que nous sommes passés de sociétés de discipline à des sociétés de contrôle et d’influence. Son pouvoir est un pouvoir d’emprise. Il condamne au nom de valeurs universelles et établit les critères du Bien Commun : sa critique incessante ne peut plus être négligée par le décideur politique toujours menacé par une réaction inattendue de la société civile. Elle commence à être intégrée par l’entreprise qui tente d’afficher son souci de l’intérêt général et se reconnaît responsable des conséquences non économiques (sociales, environnementales…) de son action économique. Une nouvelle forme de pouvoir du faible naît sous nos yeux et grandit sans cesse. En attendant sans doute d’être confronté à un stade quelconque de sa croissance au problème de sa légitimité : ceux qui contestent le pouvoir des « dominants » et sa légitimité, fût-elle démocratiquement acquise par l’élection, n’ont jamais vraiment éclairci le point de savoir qui leur donnait le droit de parler au nom de la planète et de dire quelles valeurs devait guider la vie de la Cité.








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