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Démocratie d'autorité, démocratie d'influence
En quoi consistent les nouveaux pouvoirs ?

Nous avions suggéré que nos sociétés tendaient à passer d’une démocratie d’autorité à une démocratie d’influence.
Ce phénomène se traduit par de multiples indices :

- Ce qu’il est convenu d’appeler la crise du politique. Sur fond de confusion idéologique, elle se manifeste par le discrédit des discours doctrinaux, l’invocation perpétuelle de la complexité des enjeux ou des contraintes de la mondialisation, la crainte des politiciens de ne plus être en phase avec les vrais problèmes ou les « vraies demandes » des électeurs, leurs appels à une vision plus modeste, leur timidité dans toute tentative de réforme, leur recherche de la négociation et du consensus avant toute décision…, mais aussi par la tentation de se défausser sur l’expert, de justifier leur décision en se référant à la science et aux tendances de la modernité voire à la force des choses. Quand ils ne prétendent pas faire rédiger leur programme par leurs électeurs, gouverner à vue en mélangeant pragmatisme et populisme et s’abriter perpétuellement derrière les exigences de l’opinion.

- Corollairement se développent des pouvoirs de surveillance, de protestation et de censure (non pas au sens de la restriction de la liberté de la presse, mais en référence aux censeurs antiques qui surveillaient les mœurs et flétrissaient publiquement la réputation d’un citoyen par une nota censoria). Des organisations dites représentatives de la société civile, de nouveaux mouvements militants, voire de simples citoyens tendent de plus en plus à intervenir dans les affaires publiques en exerçant un pouvoir indirect. Autrement dit, ces nouvelles instances ne visent pas à la conquête du pouvoir (que ce soit par les urnes ou par la révolution) ni à faire appliquer un programme en s’emparant de l’appareil d’État.
Elles tendent à exposer tout pouvoir, qu’il soit politique ou économique, à la critique des citoyens, des experts et des autorités morales, et exigent de lui une totale transparence. Elles exposent sur un pilori médiatique tout responsable ( y compris virtuel ou hypothétique en vertu du principe de précaution). Elles révèlent spectaculairement des fautes ou des dangers et détruisent des réputations. Elles imposent aux dirigeants des critères de sécurité, de moralité, de responsabilité…, parfois en demandent la sanction devant les tribunaux. Elles organisent des actions de protestation, boycott, blocage… y compris contre des lois déjà votées.
Bref, du consommateur exigeant qui met en cause un produit d’une valeur minime aux gigantesques rassemblements de Seattle et Porto Allegre qui veulent démontrer qu’un « autre monde est possible », une tendance générale à la dénonciation active et spectaculaire de tous les pouvoirs. Un même modèle de militantisme à la carte (chacun choisit sa cause et son moment), polycentrique (une multiplicité d’organisations se regroupant sur tel ou tel thème) et sporadique, se manifestant brusquement et pour un thème ou une campagne. Une même utilisation des médias.

- La montée des ONG et des associations dites représentatives de la société civile. Elles affirment parler au nom de valeurs universelles (par exemple le souci planétaire de l’écologie ou les droits de l’homme) mais se spécialisent dans une cause et adressent des revendications au politique sans prétendre à l’exercice pouvoir.

Leurs stratégies de protestation s’accompagnent souvent de tactiques de réfutation, d’anticipation ou de proposition. Les ONG mobilisent de l’expertise pour évaluer des dangers ou contester le discours des États et des entreprises sur l’économie, l’écologie, les technologies etc.. Parallèlement, elles inspirent des normes et mesures, des chartes, ou ce que l’on nomme la « soft law » : des critères techniques, écologiques, sociaux, économiques, moraux… qui sont établis par les ONG et auxquels se réfèrent les autorités politiques et les entreprises, mêmes s’ils ne sont pas vraiment obligatoires ; enfin, les ONG interviennent très médiatiquement dans les grands débats, soit en agissant sur le terrain pour se substituer aux autorités défaillantes ou dépassées, soit en dénonçant des abus, des scandales, notamment grâce à des réseaux militants coordonnées par Internet.


- Parallèlement, les lobbies cherchent à obtenir des décisions précises des services publics d’où découleront des avantages pour telle entreprise ou telles catégorie. Or le lobbying ne repose pas uniquement sur la stratégie de la carotte et du bâton : promettre des soutiens aux politiciens et administrateurs qui adoptent la bonne loi (contrepartie financière, soutien politique, échange de bons services) ou menacer (de grèves, d’actions en justice, de dénonciation médiatique…). Ni sur la simple « com ». Les lobbyistes efficaces savent argumenter et infléchir la démarche en fournissant des solutions, des suggestions, des facilités, une documentation pour pousser le décideur dans le sens qu’ils espèrent. Ce travail rhétorique et presque programmatique repose sur de la recherche et de la réflexion, pas seulement de belles brochures sur papier glacé. Les lobbyistes aiment rechercher le soutien des experts et personnalités pour appuyer leur point de vue devant l’opinion. C’est ainsi que des think tanks subventionnées par des compagnies pétrolières ont une furieuse tendance à douter du réchauffement climatique.


Or tout cela fonctionne en grande partie grâce aux technologies de l’information et de la communication.

Nous commençons seulement à réaliser en quoi une forme technologique (Internet) modifie une forme politique.

Selon un schéma classique, les nouvelles technologies devaient faciliter la pratique démocratique :
- en permettant à chaque citoyen de s’exprimer et de publier son opinion sans risque de censure (y compris la censure par l’argent que représentait le coût de la presse)
- en rapprochant les gouvernants des gouvernés par une information directe et permanente sur les affaires touchant au bien commun (administration « en ligne » par exemple)
- en rendant la consultation des citoyens infiniment plus facile et plus fréquente, voire en instaurant le vote électronique, et, dans tous les cas en allégeant les médiations nécessaires à l’exercice démocratique.

Or les vrais pouvoirs d’Internet dans l’émergence de cette nouvelle militance pourraient bien se situer ailleurs :

- instauration d’une surveillance permanente, par les sources ouvertes, par la circulation des flux d’information, par l’interconnexion de la presse en ligne, des blogs, forums…. Cette surveillance est renforcée par la disponibilité d’une expertise gratuite et de communautés d’intelligence en ligne. Chacun peut devenir un veilleur dans le domaine qu’il choisit librement en vertu de ses passions ou de ses indignations
- propagation quasi contagieuse des discours de protestation ou de dénonciation. L’exposition sur la place publique des scandales vrais ou supposés fonctionne suivant le principe de la révélation brusque et de la construction collective du dossier d’accusation.
- Intervention à distance des communautés virtuelles. Cette intervention peut prendre de multiples formes : rassemblement protestataires réels ou virtuels, campagnes de boycott et de critique, y compris humoristique ou parodique, mais aussi notation, évaluation, négociation….


Nous assistons donc moins à une nouvelle répartition du pouvoir qu’à une mutation de la nature du pouvoir, y compris sous sa forme la plus constante mais aussi la plus mystérieuse (quant à ses mécanismes) : le pouvoir d’attirer l’attention.




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