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Médias et violence
Image de violence, violence vécue

• Années 20 premières mises en cause du cinéma comme facteur de délinquance et enquêtes scientifiques sous l’égide du Payne Fund
• 1963 études behaviouristes (Bandura et Walters) incriminant le pouvoir criminogène des image
• 1988 le film La tentation du Christ provoque des violences
• 1996 Tueurs nés d’Oliver Stone est accusé d’avoir inspiré un crime réel
• 1999 tuerie de Columbine High aux USA, : mise en cause de l’influence des médias
• 2001, 11 Septembre l’attentat contre les Twin Towers est l’événement le plus filmé de l’Histoire
• 2001 L’ Encyclopedia of the social and behavioural sciences recense plus de 3.500 études par an en anglais sur le thème de l’image et de la violence qu’elle provoquerait
• 2002 l’administration française commande trois rapports sur la violence médiatique
• 2004 Theo van Gogh assassiné à la suite de son film Soumission
• 2005 l’affaire des caricatures de Mahomet publiées par Jyllands-Poste provoque plus de quarante morts

Voir tuer fait-il tuer ? Des représentations de violence engendrent-elles de la violence réelle ? Ces questions sont étudiées depuis au moins la fin des années 20. Pourtant le débat revient de façon récurrente comme si ces milliers d’études et de livres n’apportaient aucune conclusion irréfutable. Le moindre problème n’est d’ailleurs pas de définir la violence, qu’il s’agisse de celle des images ou de leur résultat présumé. Des définitions limitent la violence aux atteintes et menaces physiques, quasiment à la délinquance brutale. D’autres y incluent les rapports de contrainte qui attentent à la dignité ou traumatisent psychologiquement. Quant aux mécanismes qui expliqueraient le rapport entre le voir et le faire, ils sont souvent réduits caricaturalement à l’alternative entre mimésis (la violence en image imitée par le spectateur) et catharsis (contempler la violence fictive purge ou défoule de son agressivité potentielle), la première opinion étant censée s’inspirer de Platon et la seconde d’Aristote.

L’image criminogène

Certes, une thèse minoritaire se référant à la catharsis, est soutenue essentiellement par Seymour Fesbach : la violence par procuration des images pourrait abaisser provisoirement les pulsions agressives. Face à cette opinion, plusieurs théories expliquent la relation entre voir et faire par de multiples facteurs : contagion, fascination, imitation, excitation ou simplement banalisation (par leur omniprésence, ces images brutales abaisseraient nos défenses et faciliteraient le passage à l’acte des plus agressifs ou des plus frustrés)… Pour les psychologues behaviouristes les images violentes fonctionnent comme un système d’apprentissage : le spectateur adopte le comportement sauvage qu’il voit récompensé à l’écran. Pour des chercheurs comme L. Berkowitz l’image a plutôt un effet d’amorçage ; elle abaisse l’inhibition envers le crime.. D’autres encore, tel G. Gerbner, se réfèrent à la peur : les médias persuadent que le monde est redoutable ce qui ne débouche pas obligatoirement sur une réaction violente.
L’accusation portée contre les images s’en prend souvent à leur force propre, cette présumée capacité de terrifier ou de stimuler des instincts (souvent on reproche aussi à l’image de « rendre passif » non sans contradiction). Parfois aussi, on incrimine le sens, quasiment moral ou idéologique qui s’en dégage, la façon dont les images présentent tel comportement comme normal, souhaitable ou rentable. Des analyses plus fines, comme celles de Serge Tisseron, font intervenir des facteurs a posteriori comme la capacité des enfants de réagir en groupe aux images de violence et à les interpréter ou symboliser par le verbe.


La preuve expérimentale » d’un lien causal entre image et violence reste douteuse en dépit de dizaines d’études en laboratoire. Outre qu’il serait moralement inacceptable de mener le cobaye jusqu’à une authentique réaction sanglante, il est difficile de prolonger des conclusions tirées de l’énervement d’un sujet en laboratoire ou de son agressivité verbale après projection d’un film, au point d’en tirer une explication des meurtres et des guerres.
Il est quasi impossible d’isoler une variable – image, séquence ou œuvre -comme cause d’un acte de violence. Si certains criminels se sont inspirés de films ou émissions pour mettre en scène leurs actes, ce n’est pas pour autant l’image qui les a rendus criminels. Et la corrélation entre le goût de certains pour la brutalité (voire leur délinquance) et leur goût pour les films violents pourrait s’interpréter dans les deux sens. Fait-on ce que l’on voit ou aime-t-on voir ce que l’on aime faire ? Conséquence ou appétence ?
Certes, personne ne soutient sérieusement qu’il soit psychologiquement indifférent de visionner des images sanglantes à longueur de journée, mais la cause de la violence est à rechercher dans bien d’autres variables que la seule exposition à ses représentations visuelles.

Images de violence, images faisant violence

Mais la violence des images ne se résume pas aux images de violence : il en est d’autres qui semblent infliger comme des blessures psychiques à des populations entières. De telles représentations peuvent engendrer une violence physique en réaction, mais toujours vécue par ses auteurs comme la réponse à une violence première et insupportable.

Ces images peuvent montrer des faits objectivement violents : l’effondrement des Twin Towers, par exemple avec leurs milliers de morts carbonisés. Mais il s’y ajoutait une violence intentionnelle et emblématique. Comme l’avait déclaré ben Laden lui-même, il s’agissait de frapper les « icônes » de l’Occident, renverser ses idoles, détruire ses nouvelles tours de Babel, mettre à bas les symboles de l’orgueil, de l’argent, de la mondialisation…

Des représentations en apparence plus innocentes, et qui prétendent jouer du second degré : caricature, détournement, parodie…, peuvent aussi être des sources de conflits

Les fameuses caricatures danoises de Mahomet le démontrent à l’envi. Elles ont suscité trois sortes de griefs. Il y a d’abord le blasphème que constituerait une figuration du Prophète (argument discutable en théologie : le Coran n’interdit pas à des non musulmans de représenter Mahomet).
Il y a ensuite l’injure faite à l’Oumma Celle-ci repose pour une part sur l’imputation faite (ou présumée) aux musulmans d’être « tous des terroristes » (le turban de Mahomet transformé en bombe).
Enfin, la « rue arabe », à tort ou à raison, a très douloureusement ressenti dans ces images la volonté de rabaisser musulmans, de les traiter comme on n’oserait pas traiter d’autres religions. La violence éprouvée à travers la caricature tient donc à ce qu’elle représente ce qui est irreprésentable, aux valeurs qu’elle donne à cette représentation et à la façon dont elle s’adresse à une communauté.

Dans d’autres cas, des croyants sont de plus en plus nombreux à se déclarer choqués par une certaine figuration de l’objet de leur foi ou par son contexte. Ainsi, le très sensuel détournement de la Cène de Léonard de Vinci par la photographe Brigitte Nidermaier dans une publicité pour des vêtements.Un arrêt du tribunal l’a qualifiée d’ « intrusion agressive et gratuite dans les tréfonds des croyances intimes (des catholiques). »

L’agression ressentie dans les deux cas révélerait donc le pouvoir allégorique de l’image (nous éviterons le mot « symbolique » pour ne pas créer de confusion avec la fameuse « violence symbolique » de Bourdieu). Une façon imagée de représenter une idée abstraite (l’islam, l’Oumma, le christianisme, la communion…) exercerait donc une violence.à mesure de la blessure psychique de ceux qui s’identifient à certaines figures ou se projettent dans une identité collective.

Un des aspects les plus délicats de l’interprétation de ces images, notamment par les tribunaux, est le passage de l’un à l’autre niveau. Où commence la libre expression d’une opinion, par des icônes et non par des mots, opinion relative au statut de la femme dans le christianisme ou à la guerre sainte dans certains le Coran ? Où commence l’injure et la diffamation d’une collectivité qui tient pour sacré ce que le dessin présente comme représentable et critiquable ?


Bibliographie

• Dossier La croyance, l’outrage et la loi in Médium n° 6, 2006, Editions Babylone
• François-Bernard Huyghe Ecran/ennemi Terrorismes et guerres de l’information, 002, Éditions 00h00
• Marie-José Mondzain, L’image peut-elle tuer ?, Bayard 2002
• Monique Dagnaud (dir.) Médias et violence L’état du débat, Problèmes politiques et sociaux N° 886, Mars 2003, Documentation française
• Serge Tisseron, Enfants sous influence ? 2000, Armand Colin


Voir aussi les textes d 'une anthologie consultable ici

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