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Pendaison de Saddam : la corde et la caméra
L'exécution, l'image, le symbole

Ce 30 décembre 2006, la pendaison filmée de Saddam Hussein, spectaculairement capturé en 2003 puis moins triomphalement jugé, dernier épisode d'une guerre symbolique commencée en 2001 et que la pays qui a inventé Hollywwod et CNN ne parvient pas à gagner.

Peu de gens prétendront que c’est un innocent qui a été pendu ce matin à Bagdad à la sauvette. Peu de gens prétendront –même aux USA – que Saddam a bénéficié d’un procès équitable : juges changés, avocats assassinés… Finalement, en l’exécutant rapidement pour des crimes qu’il avait commis en 1982, les autorités irakiennes se débarrassent d’un problème au lieu de sceller par un acte symbolique l’instauration d’une autorité incontestée. Accessoirement, elles évitent ainsi d’avoir à juger pour le massacre de 100 à 180.000 Kurdes en 1987-1988 et à poser des questions embarrassantes sur le sort des Kurdes et le soutien que leur ont apporté les démocraties. Les curieux reliront avec profit des livres comme "Saddam Hussein, un gaullisme arabe" ou "Notre allié Saddam" (1)…

Seuls quelques esprits chagrins feront remarquer qu’à l’époque où il faisait massacrer le village chiite de Doujaïl, le raïs irakien était l’ami de l’Occident et du Progrès. Chef du Baas (le parti socialiste de la Renaissance arabe), membre de la seconde internationale (au même titre que François Mitterrand ou que n’importe quel dirigeant social-démocrate européen), récompensé par l’Unesco en 1982 d’un prix pour son action d’alphabétisation, laïc, protecteur des droits de la femme et du pluralisme religieux, ayant vaincu la pénurie alimentaire, réclamant qu’une partie de la manne pétrolière aille aux pays les plus pauvres de la région, incarnant un nationalisme arabe de gauche, Saddam Hussein était notre ami. De plus il nous défendait contre l’Iran, pays peuplé de chiites archaïques et sexistes, gens qu’il était parfaitement licite de vouer aux gémonies, sans craindre d’être accusé d’être islamophobe ou de pousser à la guerre des civilisations.

Au moment où vous lirez ces lignes, les télévisions occidentales auront diffusé les images de la télévision irakienne : l’ancien dirigeant en chemise blanche mené à la potence par des hommes masqués, portant son Coran et refusant d’avoir la tête recouverte d’une cagoule… Pendant que la séquence était annoncée par les médias irakiens sur fond de « musique patriotique », … Depuis la chute de Ceaucescu l'exécution des despotes exige la preuve par l'image, supposée décourager leurs derniers partisans et offrit une compensation à leurs vicictimes

La mise en scène de Bagdad nous en rappellera irrésistiblement deux autres :

- les images de la chute de la statue de Saddam lors de la prise de Badgad par les troupes US, une séquence dont on apprit très vite qu’elle était mise en scène avec intendance US, figurants amenés en camion et caméras dirigées suivant le bon angle

- les images de sa capture, il y a trois ans, avec exhibition de ses amygdales face à l’objectif et volonté affichée de « bestialiser » le dictateur dont on disait alors qu’il inspirait aux Irakiens une peur dont il fallait les guérir. Accessoirement, on disait aussi à l’époque qu’il inspirait depuis son trou à rat la révolte contre l’occupant, révolte menée essentiellement par d’ancien militaires qui avaient profité de son régime et qui ne tarderaient pas à rendre les armes en voyant leur chef capturé. Difficile, pourtant, de croire qu'un clochard hébété et sans téléphone dirigeait une armée secrète d'anciens tortionnaires.

Cette scénarisation devait donc fonctionner en trois épisodes : la revanche symbolique du peuple abattant un monument de l’oppression, la capture du tyran qui devait avoir un effet cathartique sur les Irakiens, et maintenant le Nuremberg…

Mais que vaudront ces images-là face à des dizaines d’autres qui circulent dans le monde arabe : sévices sur les prisonniers d’Abbou Graïb, cassette jihadistes, explosions à Bagdad, exploits de « Juba », le sniper qui filme ses exploits chaque fois qu’il abat un G.I ?

Le problème quand on entame un guerre des images et des symboles, c’est qu’il faut la gagner !

1) # Saddam Hussein, un gaullisme arabe par Charles Saint-Prot, éd. Albin Michel, 1987, Notre allié Saddam par Angeli et Mesnier, éd. Orban Olivier, 1992

 Version locale et version CNN de la vidéo
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