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Pendaison, version béta
Des images pirates changent le sens de l'exécution

Comme le montrent les images video pirates de l'exécution de Saddam Hussein, il n'y a plus de version officielle d'un événement qui ne soit menacée par des images numériques incontrôlables. Elles peuvent retourner une mise en scène contre ses auteurs.


Glauque, mais révélateur. Un journée après la mise en scène de la pendaison de Saddam, des images pirates circulent déjà.
Et dans la seule journée du dimanche 31 décembre, un million d'internautes les auraient chargées sur Google video. Les images « officielles » de l’exécution de l’ancien président étaient muettes. Dans la version diffusée à la télévision irakienne, elles étaient même accompagnées d’une musique kitsch qui rendait l’exécution plus horrible encore.

Mais voici que se produit un phénomène typique de l’ère du « tous journalistes » : une version pirate de l’événement circule déjà. Elle a été filmée, sans doute clandestinement, par un assistant pourvu d’un appareil numérique (un téléphone mobile de troisième génération ?). L’immonde personnage a tout aussi probablement revendu les images.

Si quelqu'un doute encore qu'une image ne prouve rien et ne signifie rien en dehors de son commentaire, de son montage et de son contexte, nous l'invitions à comparer.
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Il existe trois versions de la pendaisons A, B et C :

- A version télévision irakienne : musique tonitruante, Saddam pâle et soumis subit passivement son châtiment en quelques plans

- B version télévisions internationales (celle diffusée par CNN, par exemple : pas de musique, on voit que Saddam refuse de porter une cagoule et qu'on lui met une écharpe autour du cou
(sans doute pour éviter qu'il ne soit déchiré par la corde et ne présente des blessures spectaculaires). le commentaire explique brièvement comment il s'est comporté

- C version clandestine : un abominable lynchage sur fond de cris de haine
Première leçon : désormais, grâce aux appareils numériques nomades, il n’y a plus de version officielle. À toute image léchée, organisée, pensée pour produire un effet rhétorique s’oppose au moins une image sauvage prise n’importe comment par n’importe qui en amateur. Et ces images si faciles à prendre (combien d’entre nous se promènent avec un appareil numérique, ne serait-ce que dans leur GSM ?) circulent vite surtout sur Internet.

Rappelez-vous l’affaire des sévices à la prison d’Abou Graibh, elle avait commencé parce que des matons sadiques aimaient filmer leurs exploits, les humiliations de prisonniers nus, sans doute pour pimenter leurs ébats sexuels. Puis ces images ont fait le tour du monde et contribué à décrédibiliser l’action américaine en Irak. Bref aucune autorité n’est certaine de contrôler la vision d’un événement. Sur les blogs ou grâce aux images numériques le citoyen est devenu journaliste, capable parfois de trouver un écho planétaire à ses propos ou à ses images, pour le meilleur ou pour le pire.

Seconde leçon : la bande son enregistrée révèle une toute autre réalité de l’exécution et en change complètement l’interprétation. On entend des assistant invoquer le mollah Moktada (père de l’actuel chef chiite) puis des cris de haine et des malédictions pour le supplicié. D’après des témoignages qui commencent à circuler, on peut reconstituer la scène où un des bourreaux injurie et maudit Saddam au moment de l’exécuter. Saddam dit qu'il n'a pas peur de mourir, lance des slogans anti-américains, se défend en disant qu’il a préservé son peuple de ses ennemis, les USA et les "Perses". Juste avant que le corps ne tombe dans la trappe, le bourreau voue Saddam Hussein au diable et dernier lui rend sa malédiction avant d'entamer la prière des morts musulmans qui sera interrompue par la chute du corps. On entend des slogans, des cris. Bref, c'est ignoble de bout en bout.

Les détails diffèrent suivant les versions. Mais l’essentiel est là : l’acte d’une justice impartiale exécutant un criminel contre l’humanité afin de contribuer à la progression de la démocratie dans le pays est un leurre. Avec d’autres images et du son on voit une tout autre scène : une vengeance sinistre, des hommes qui injurient celui qui va mourir, et surtout on voit des chiites qui se réjouissent de tuer un sunnite qui meurt en bon musulsman. Tout le contraire de ce qu'était censé suggérer la scène.

Quelle interprétation en donneront les sunnites irakiens ? Feront-ils de Saddam exécuté un jour de fête religieuse un martyr des mollahs pro-iraniens valets des Américains ? Un héros ? Ce n’est pas à nous de répondre. Mais une chose est certaine : à l’ère numérique, toute image est imprévisible. C’est une arme mais elle peut se retourner comme un boomerang.

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