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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Affrontements, stratégies et images
Saddam se venge par l'image
La vidéo clandestine de la pendaison crée un fantôme

Une image peut-elle faire perdre une guerre ? Elle peut, en tout cas, avoir des conséquences stratégiques et politiques surprenantes. Un seul appareil numérique présent sur une scène historique et tout change...



L’affaire de la vidéo clandestine montrant la pendaison de Saddam continue à développer ses conséquences. L’exécution de son demi-frère Barzan al-Tikriti, et de Awad al-Bandar sont reportées. On arrête un garde suspect d’avoir pris les images clandestines, tandis que des témoignages affirment que seuls deux hauts fonctionnaires présents à la pendaison avaient des téléphones portables. Le gouvernement irakien est secoué et il ferme des télévisions irakiennes qui ont diffusé des images de pèlerins sur la tombe de Saddam.

La réaction américaine est mitigée : la Maison Blanche refuse de condamner les conditions de l’exécution, mais des responsables américains sur place expriment leurs réserves. Même l’Onu est secoué quand le nouveau Directeur Général déclare que la peine de mort est l’affaire des États, à rebours de l’attitude abolitionniste de son prédécesseur. Les mêmes experts qui nous expliquaient il y a quelques semaines que le terrorisme en Irak était le fait de séides slafistes d’al Quaïda infiltrés de l’étranger, nous disent à présent que le vrai danger, ce sont les anciens baassistes dispersés dans la nature avec armes et fonds.

Bref, c’est la confusion et elle tourne à la vengeance d’outre-tombe de l’ancien président irakien. Son courage au moment du supplice fait presque oublier les nombreuses exécutions qu’il a lui-même ordonnées et le Nuremberg irakien voulu par les Américains afin montrer au monde entier que les tyrans ne seraient plus à l’abri nulle part devient contre-productif.
Les images font d’abord mal à leurs alliés irakiens. Difficile désormais de soutenir qu’ils sont de gentils démocrates participant à la conversion du grand Moyen Orient aux valeurs universelles des droits de l’homme. Beaucoup se demande si, sous les cagoules ou dans la foule, il n'y avait pas des miliciens chiites de Sadr.
Des millions de sunnites voient dans la pendaison de Saddam une vengeance des chiites voire des Iraniens et une menace contre leur minorité.

Mais les images font aussi des dégâts à Washington. La justification morale de la guerre (justification venue en recours quand les thèmes des armes de destruction massive et celui de la complicité Saddam ben Laden n’ont plus fait recette) en prend un sérieux coup. Même si «techniquement» les Américains ont livré aux autorités judiciaires indépendantes du pays un prisonnier qu’elles ne gardaient que « physiquement » et pas "juridiquement", tout le monde les tient pour responsables.

Une nouvelle fois se pose la question de l’usage stratégique des images. Les réseaux du village global leur ont donné un impact plus rapide qu’aux grandes icônes du siècle précédent : petite vietnamienne sous le napalm, ou portrait de Guevara. Mais les réactions culturelles sont très différentes.

La répugnance pour la vision des supplices en Occident (en Amérique, qu’on se souvienne des photographies de lynchages de Noirs avant la Seconde Guerre Mondiale) n’est pas très ancienne. Elle est à peine moins récente que l’idée de faire des guerres pour des raisons « humanitaires ». Mais désormais le tabou du zéro mort visible s’est imposé. Y compris contre un adversaire qui lui croit à la valeur cathartique et symbolique des scènes de mort.

Sans même parler des cassettes testaments des futurs kamikazes, les djihadistes se régalent de filmer égorgements et décapitations (le GIA algérien et les indépendantistes tchétchènes avaient déjà produit des exécutions tournées en live). Il leur a fallu pour cela contourner une ancienne répugnance islamique envers l’image. Il faut donc qu’ils considèrent de telles images comme « licites », c’est-à-dire théologiquement susceptibles d’aider à la propagation de la foi et non de favoriser la fascination des sens. Ce qui ne veut pas dire que leur efficacité soit prouvée : si beaucoup de musulmans se sont identifiés aux prisonniers irakiens d’Abou Graibh, en tant qu’Arabes humiliés, combien s’identifient aux hommes cagoulés qui tranchent des gorges ? Combien verront en Saddam un martyr ?

Nous pensions que les médias véhiculaient un imaginaire commun, que les industries culturelles planétaires fabriquaient un type d’homme, consommateur d’images pacifié et repu. Nous redécouvrons combien les idéologies et les cultures font obstacle à l’unification de la planète par ces médias et ces marchandises.

Quant à la méthode de contrôle de la vision de la guerre qu’ont développé les stratèges après le Vietnam - cacher les morts comme pendant la première guerre du Golfe, diriger les caméras sur les bonnes victimes comme au Kosovo, «intégrer » les journalistes sur le front comme en 2003 - elles révèlent leurs limites. Elles sont d’une part l’impossibilité de censurer le flux des informations (que ce soit sur les télévisions arabes ou sur Internet) et d’autre part l’effet « de loupe » du visuel qui individualise tout : une victime vaut une idée, un homme, une cause.

 Une excellente analyse sur Dedefensa
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