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Image, violence et contagion
La critique de l'islam et sa spécificité

Les derniers mois ont été marqués par ce que nous nommerons des contagions victimaires au sein de l’Oumma. Le phénomène repose sur la propagation planétaire et presque virale d’une nouvelle d’abord discrète (concours de dessins dans un journal en danois (1) , phrase de Benoît XVI tirée d’analyses doctrinales (2) , tribune libre d’un professeur de philosophie à Saint-Orens-de-Gameville (3) ), et qui entraîne la réaction que l’on sait.

Des manifestations contre les caricatures firent plusieurs dizaines de mort et il y eut des assassinats de chrétiens du Nigéria, gens qui avaient sans doute peu à voir dans les affaires du Danemark. Pour les déclarations de Benoît XVI, ce fut celui d’une religieuse septuagénaire de Mogadiscio qui ne se souciait sans doute guère des propos de l’empereur Manuel II Paléologue datant de 1391 mais cités par l’actuel pontife.

Certes, des organisations favorisèrent cette tension. Dans des pays autoritaires, les rassemblements purent difficilement s’organiser sans l’accord de gouvernements. Il a été diffusé une version truquée des caricatures danoises auxquelles en étaient ajoutées de fausses particulièrement ignobles (4) . Inversement, certains ont sauté sur l’occasion de dénoncer le « fascisme vert » (5) et de mêler cette affaire à leur « guerre globale contre le terrorisme ».

Quand bien même il y aurait eu complot ou tentative de complot de part ou d’autre, cela supposait un milieu réceptif et des conditions favorables. Ce qui nous ramène à la « conductivité » d’un milieu musulman au thème de l’offense.

Un mot est revenu de façon obsessive : « offense ». Une offense est une « injure de fait ou de parole » pour le dictionnaire de l’Académie française. Cela touche à la fierté, à l’image de soi (ou ce qui est tenu pour estimable et sacré) et suppose une blessure psychique. Cette blessure de l’offensé est fonction de sa sensibilité comme du contexte de l’offense. Une atteinte symbolique et une souffrance morale sont donc difficiles à juger de l’extérieur.

Cela entraîne de multiples questions. Comment examiner, contester ou critiquer la croyance sans offenser le croyant ? Faire des caricatures qui n’évoquent pas un ridicule et ne blessent personne ? Affirmer une idée fausse ou ses conséquences négatives, sans suggérer ipso facto que ses partisans sont inférieurs à ses critiques ? Utiliser des mots, destinés à distinguer donc discriminer, sans que leurs connotations soient incontrôlables ? Soutenir une affirmation sans paraître mépriser celle qui la contredit ? Les offenses et autres « violences psychiques » dépendent de la sensibilité de la victime présumée dont la souffrance par nature subjective rend la parole ou l’image « blessantes ». L’intensité de la réaction détermine le délit, non une norme objective ou une preuve de l’intention nocive.

Notre propos n’est pas de traiter du caractère licite ou illicite de la chose ( jusqu’où peut on critiquer des idées ou des comportements de certains musulmans sans stigmatiser tous les croyants) ; nous nous intéresserons plutôt au mode de propagation d’un tel « sentiment ».

Il se produit par le biais d’interprétations métonymiques qui prennent la partie pour le tout. Elles élargissent une critique ponctuelle pour y voir une haine générale envers la catégorie « musulmans », confondent les terroristes islamistes avec l’Oumma, une image avec l’opinion de millions de gens, l’énonciation d’un individu pour une intention globale (l’Occident haïssant l’Islam), ou, dans l’autre sens, la réaction d’une partie des musulmans avec une essence supposée de leur religion.

Toute propension à ressentir une persécution est idéologique et médiologique au sens littéral. Par «sens littéral», entendons : elle suit la logique des idées et celle de leur médiation. L’apparente disproportion entre la cause et ses effets suggère des phénomènes d’interprétation (en termes d’islamophobie ou d’injure) mais aussi de propagation.

Deux éléments se combinent pour favoriser l’interprétation « idéologique ». Il y a d’une part une expérience historique. Elle nourrit la nostalgie d’un passé glorieux, âge d’or d’avant la chute du califat de Bagdad en 1295 ou el Andalous, modèle de coexistence des trois monothéismes. Ou encore elle exacerbe l’humiliation de la période coloniale et de la faiblesse des pays arabes face à Israël. Nombre de musulmans se voient comme une communauté méprisée et opprimée. Cela les pousse parfois à imiter le modèle des discours victimaires qui prolifèrent en Occident : minorités ethniques ou sexuelles, anciens colonisés ou descendants d’esclaves…, qui tous expriment leur grief pour une oppression passée et une inégalité présente. D’autant que certains musulmans interprètent le discours sur la Shoah comme une rhétorique instrumentalisée au service des intérêts d’Israël, mais une rhétorique efficace et qu’il faut compenser.

L’autre élément tient au thème même de l’offense. Ici, elle ne consiste pas en l’imputation d’une infériorité, mais en l’expression d’une crainte.

Un caractère commun aux affaires - caricatures, déclarations pontificales et article dans le Figaro - les distingue, par exemple, de celle des « Versets sataniques ». Ce livre entraîna une fatwa qui condamnait à mort comme blasphémateur et apostat, Salman Rushdie. L’écrivain musulman reçut, à l’époque, un soutien unanime des intellectuels et politiques, guère inquiets d’être accusés d’islamophobie, catégorie alors inexistante … Par ailleurs, la mobilisation anti-Rusdie se fit de haut en bas, sur initiative de l’ayatollah Khomeini et fut repérée par des relais institutionnels bien connus.

Le caractère nouveau des affaires actuelles est le reproche de violence et d’intolérance à l’islam (ou à ses adeptes, ou à certains d’entre eux). Par un jeu de miroir, des musulmans éprouvent eux-mêmes ces affirmations comme violence et intolérance (à leur égard, à l’égard de ce qui leur est le plus cher, voire à l’égard de leur « race » imaginaire). Pour eux, en critiquant le message du Prophète comme dangereux ou en « essentialisant » les musulmans, présentés comme « par nature » agressifs, ce sont les propos ou dessins qui auraient constitué une agression collective.

Cette affirmation a, à son tour, déclenché une spirale. D’abord une réaction de protestation qui vire à la prophétie autoréalisatrice ou à l’affirmation autoprobante (au départ, le journal danois avait décidé de publier des caricatures de Mahomet pour réagir au fait que personne n’osait apparemment illustrer un livre sur le prophète et donc pour « tester » s’il y avait censure ou autocensure sur le sujet).

Il y eut ensuite des réactions embarrassées de nombre de non musulmans : excuses, considérations sur le juste équilibre entre liberté d’expression et nécessité de respecter la sensibilité des croyants. Il n’est pas certain que les secondes aient apaisé les premières. La récitation du mantra « il ne faut rien faire qui encourage la guerre des civilisations » (y compris par G.W. Bush) semble avoir eu un effet aussi lénifiant que de commencer un discours par « je ne suis pas raciste… ». Dans un quatrième temps, certains se sont élevés contre la « lâcheté » occidentale face au « fascisme islamique », favorisant à leur tour toutes les interprétations en termes de complot et relançant le processus. Nous sommes donc confrontés à un enchaînement mimétique de projection d’agressivité sur l’autre qui peut se développer sans fin.

Il existe des dizaines de façons de caricaturer une foi et ses adeptes (6) . Ainsi, les guerres de religion européennes sont accompagnées de pamphlets et gravures satiriques où chaque camp taxait l’autre de superstition, de stupidité, de simonie, de vol, de fornication, d’oppression, de crimes… Toute l’histoire de la République est marquée par la caricature des prêtres lubriques, gourmands, corrompus, des bigots et bigotes ahuris, coincés, hypocrites. Il existe abondance de livres ridiculisant le contenu de dogmes, souvent le christianisme, et les soumettant à une critique historique qui en relativise l’ancienneté, la constance ou la cohérence. Nombre d’auteurs ont expliqué pourquoi les assertions de telle religion (une alliance passée entre Dieu et une tribu nomade, la divinité du Christ, la nature d’émanation divine ultime et parfaite d’un livre) leur semblaient illogiques, grotesques ou contradictoires. Or ici rien de tout cela… Rien non plus du discours raciste classique qui dénonce un groupe comme stupide, sale, malhonnête, paresseux, trompeur, avide…, bref dépourvu par nature de qualité que notre groupe posséderait non moins naturellement.

Les trois coupables se sont « bornés », avec divers degrés de cohérence et de finesse, à supposer un lien entre une idée et des faits historiques. Comme d’autres en leur temps ont questionné le rapport entre persécution des hérétiques et Évangiles ou Goulag et doctrine marxiste.
Allégoriquement, dans la caricature, indirectement dans les propos commentés par le pape, et très explicitement dans le texte de Redeker, il est reproché à l’islam (ou à certains musulmans) quelque chose de l’ordre de la violence ou de l’intolérance. Le problème concerne un lien supposé entre un message – le Coran – et une force, brutale en l’occurrence.

Certes, il y a des différences.
Redeker affirme que « haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué, le Coran ».
Le pape, se réfère à une controverse entre un érudit persan et une empereur byzantin reprochant au prophète « son mandat de diffuser par l'épée la foi qu'il prêchait ».
Quant à la fameuse caricature danoise - un Mahomet dont le turban devenait une bombe à mèche - outre le sens apparent (« le risque du terrorisme dans le discours de Mahomet »), il s’y mêle d’autres éléments : le blasphème que constituerait une image du Prophète. Certes, l’argument est discutable: il n’y a rien dans le Coran qui interdise à des non-musulmans de représenter Mahomet, par ailleurs déjà figuré par des miniaturistes chiites.
Il y a ensuite l’injure faite à tous les musulmans : le reproche de fanatisme devenu pour la « rue arabe » - si tant est qu’elle existe – une volonté de les rabaisser comme tels, de les traiter comme on n’oserait pas traiter d’autres religions. La violence de la caricature serait donc triple : représentation de l’irreprésentable, connotation insultante et tonalité de l’adresse à une communauté.

Cette problématique de la violence est déjà latente dans l’emploi du mot « islamophobie » (7) . Une phobie, catégorie psychanalytique et psychiatrique, est une peur irrationnelle et excessive. Criminaliser ou interdire la « phobie » semble d’autant plus bizarre que la répression effective ou la menace contre celui qui ressent cette crainte ne peut que la nourrir et la justifier.

Second caractère des réactions aux trois « affaires » : elle se produit instantanément ou du moins très vite ; elle se répand à l’échelle de la planète simultanément grâce à un contagion médiatique sans frontières (y compris via Internet). Elle se fait presque spontanément, c’est-à-dire sans qu’il soit possible de retracer l’action d’instances ou autorités centrales. L’alerte sur le thème provocateur et la mise en place de la riposte se font par des réseaux : des ensembles dispersés et non hiérarchisés mais reliés par des systèmes de communication. L’étonnante réactivité d’une partie du monde musulman tient aussi à cette structure.

Surtout la réaction est directe : le sentiment de l’injure ou de l’offense est immédiatement exprimé par la base (parfois sur la foi de rapports de seconde main). Il échappe vite à tout contrôle.

À titre de comparaison, rappelons diverses répercussions dans le monde chrétien d’images présumées offensantes : le film « la dernière tentation du Christ » de Scorcese en 1988, puis les réinterprétations de la Cène de Vinci (par l’artiste Renée Cox en 2001, par une publicité de Volkswagen en 1996 ou par des créateurs de mode Girbaud, en 2005 (8) ). Le tout sans même parler du « da Vinci code » dont l’intrigue suppose une descendance du Christ et de Marie Madeleine. Dans tous ces cas, les questions qui se posèrent furent celles de la licence artistique (problème tout à fait réel dans le cas du film de Scorcese tiré d’un grand livre de Kasantzakis plus douteuse pour les publicités qui se réclamaient d’une intention esthétique ou d’un « message » féministe…), et de la représentation du Christ (sexualisé et menant une vie profane dans le film de Scorcese, remplacé par une femme dans l’œuvre de Cox et dans la publicité pour des vêtements…).

Le scandale reposait sur détournement d’une image sacrée ou thème sacrés à des fins commerciales (reproche formulé dans les plaintes d’associations catholiques contre ces images) et sur l’imposition d’une souffrance « inutile » (entendez : non justifiée par un « vrai » propos) aux catholiques passant dans la rue. Cette notion de recherche du scandale pour le scandale justifiera dans deux cas (deux publicités) une limitation du droit d’affichage. Car, second élément fondamental la réaction passa chaque fois par l’intermédiaire d’associations qui portèrent l’affaire devant les tribunaux (9) .

Qu’en déduire ? Que le catholicisme serait par essence plus tolérant ou plus modéré que l’Islam ? Il se trouverait facilement des exemples historiques pour le démentir.
Simplement, dans le cas du catholicisme contemporain plusieurs médiations ont joué entre le choc des images et leur réception : médiation d’une culture de l’image, médiation organisationnelle (les associations, les représentants de l’épiscopat) et surtout médiation du recours aux tribunaux républicains.
Ce sont de tels mécanismes tampons contre l’éruption de la violence qui manquent. Elle ne pourra être combattue sans un double travail de déconstruction des mécanismes mentaux « victimaires », mais aussi par l’interposition d’institutions symboliques dans la contagion des peurs.

NOTES

1) En septembre 2005, face à l’incapacité où était l’écrivain Klare Buitgen de faire illustrer son livre racontant la vie du Prophète aux enfants, le quotidien danois Jyttens-Post organise un concours de caricatures de Mahomet. Douze sont publiées le 30 septembre. Il s’ensuit un enchaînement de manifestations populaires, protestations officielles, reprise ou non reprise des dessins par certains journaux, actions de boycott, menaces, etc. que l’on retrouvera rappelés à l’article « Chronologie de la controverse des caricatures de Mahomet » sur http://wikipedia.org
2) La « controverse de Ratisbonne » du nom du discours du pape le 12 Septembre 2006 porte sur les rapports entre violence et religion. Benoît XVI y citait notamment les propos (qu’il qualifie « d’une rudesse surprenante » )de Manuel II Paléologue condamnant le jihad et la conversion par la violence. Ces propos remontaient à un dialogue de 1391 avec un érudit persan. Le verbatim des propos de Benoît est disponible sur le site de LCI à la date du 20 Septembre
3) Robert Redeker dans sa tribune libre dans le Figaro du 19 Septembre 2006
En Novembre 2005 une délégation de la société islamique du Danemark fit une tournée au Moyen Orient pour présenter et dénoncer les caricatures dont plusieurs étaient des faux manifestes, jamais publiés par le quotidien danois.
5) Voir l’emploi à ce propos de l’expression « nazislamisme » par Ivan Riouffol, « fasislamisme » par Bernard-Henri Lévy ou encore « islamofascisme » par Frank Gafney, qui renvoient toutes à l’idée chère aux néo-conservateurs, qu’après avoir vaincu le fascisme « brun » d’Hitler, puis le « rouge » soviétique, le camp des démocraties était maintenant confronté au fascisme « vert » des islamistes. En France A. Glucksmann reprend notamment cette phraséologie.
6) Voir notamment dans le Dictionnaire culturel des Images (Nouveau Monde 2006) les articles Caricature et Circulation des pamphlets ainsi que notre propre article La violence des images.
7) On mettra en parallèle avec le nouvel emploi du mot « judéophobie », préconisé notamment par André Taguieff pour désigner, non pas le vieil antisémitisme contre le Juif déicide, fourbe, comploteur ou aimant l’argent, mais contre le Juif moderne assimilé à un sioniste agressif, donc raciste, fasciste et dominateur…
8) Voir à ce sujet le dossier dans le n° 6 de la revue Medium « La croyance, l’outrage et la loi », Janvier Mars 2006, Éditions Babylone
9) Il est juste de rappeler qu’une manifestation isolée et unanimement de violence d’extrémistes contre le film de Scorcese provoqua cependant un décès par accident.

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