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Communication de guerre
La communication de guerre - l'art de la vendre avant et de la rendre sexy pendant-, art de montrer et faire-croire, est un exercice dont nous découvrons chaque jours les limites que ce soit à Bagdad ou à Jerusalem.


« Les images de guerre sont des images qui font la guerre » disait Serge Daney. Le projet d’utiliser des représentations exaltantes de ses propres combats (et si possible de produire des visions caricaturales ou terrifiantes de l’adversaire) n‘est pas neuf. De la colonne Trajan, en passant par la galerie des batailles de Versailles jusqu’aux films « Pourquoi nous combattons » de Frank Capra. Quant au reportage de guerre - en principe reflet du réel - selon qu’il émane d’un journaliste de la presse Hearst pendant la guerre de Cuba, du Petit Parisien en 14-18 ou d’Hemingway en 1936, il ennoblira telle cause, dénoncera telle autre aux yeux du monde. Pour reprendre une terminologie militaire, il porte atteinte au moral de tel ou tel camp.

Employer certains mots, choisir un cadrage ou un montage pour montrer la violence armée, assigner à chaque acteur son rôle - les victimes, les vainqueurs, les civils (enthousiastes, libérés, terrifiés, martyrisés…) -, mettre en œuvre certains stéréotypes, c’est opter, au moins, pour un point de vue.

Désormais la nature des moyens de communication transforme la façon de contrôler le pouvoir des mots et des images. Ce bouleversement technologique (télévisions par satellite, images numériques, Internet, Web 2.0) appelle de nouvelles stratégies chez les acteurs « forts » (notamment les USA, le Royaume Uni et Israël) mais aussi chez les acteurs « faibles » (terroristes, groupes non étatiques). Ces derniers se révèlent capables d’inventer des méthodes souples pour retourner contre l’Occident ce qui fait sa plus grande fierté : ses effigies répandues sur la planète, ses technologies de l’information et de la communication.

La bataille pour la communication a pris une autre dimension. Il ne suffit plus d’établir de bonnes relations avec lesjournalistes sur le terrain, en leur fournissant de bons communiqués ou de monter de bonnes séquences « accrocheuses ».

Des deux côtés, la lutte se développe aussi en amont, dans la préparation, la justification,l’argumentation et le cadrage de la guerre (y compris sa « prévente » idéologique et publicitaire et la mise en place des moyens d’information).
Elle se poursuit en aval dans la circulation et l’interprétation d’images, parfois sauvages, dont les États et leurs grands médias n’ont plus nécessairement le monopole.

Les règles du temps changent, avec une propagation quasi instantanée, les règles de l’espace aussi puisque la planète entière vit en « live » ce qui se passe sur le terrain. Les règles du pouvoir (y compris l’autorité sur la presse, sur les combattants) changent comme celles du savoir. Au binôme militaire/journaliste, se substitue une configuration où l’agence de communication, le « spin doctor », le témoin doté d’une caméra numérique, le média alternatif, l’internaute, le blogueur, etc., jouent aussi leur rôle.

Ces bouleversements se sont produits en deux générations.

Selon la formule de Mc Luhan dès les années 60, la télévision met la guerre dans le living-room. Elle crée un effet de loupe (un individu personnifie une cause) et elle expose la souffrance. Loin d’une vision idéalisée par la photo de guerre ou par Hollywood, la guerre - visible et proche à la fois- heurte de nouvelles mentalités plus individualistes, plus imprégnées de valeurs « douces », mais surtout bouleverse la vision de la guerre par l’arrière.

Après avoir souvent prôné la « diplomatie publique » et l’usage des médias censés répandre l’American Dream et saper la propagande communiste, les militaires US découvrent à leurs dépends le pouvoir de l’image pendant la guerre du Vietnam. Elle montre des réalités désagréables (les boys meurent aussi et retournent au pays dans des « sacs à viande ») et fournissent des icônes aux manifestants pacifistes (telle une petite fille nue sous le napalm résumant les maux des victimes). Dans l’analyse que font après coup certains stratèges de Washington, les médias sont donnés comme responsables du manque de combativité ou du sentiment de culpabilité des Américains Beaucoup en déduisent que la guerre fut perdue par des médias « libéraux » (au sens américain) et faute de contrôler la vision qu’a le public du conflit. La bataille pour l’opinion, y compris hors frontières, aura désormais la priorité.

Première réaction : s’inspirant l’exemple des Britanniques qui ne laissent pas la presse interférer avec les opérations aux Malouines, les Américains visent l’absence de dommage cathodique collatéral. La règle est de pas montrer ses propres morts, de ne pas montrer ceux que l’on fait, de représenter la guerre comme des « frappes chirurgicales » et autres actions « euphémisées » donc télégéniques. Tel est le principe de dissimulation : ne laisser voir de la guerre que ce qui correspond à son modèle idéal, propre, juste, non mortifère.

Quitte à diriger les objectifs des « pools » de journalistes là où il faut comme lors de la première guerre du Golfe.
En 1991, la guerre est, comme dans les images de synthèse que montre CNN ou dans ses reportages nocturnes, vue en contre-plongée (du point de vue du bombardier, non du bombardé) ou réduite à des points lumineux. En dépit des révélationsaprès coup sur les bobards de guerre montés par des « spin doctors » (couveuses de Koweit City, marée noire…) ou malgré toutes les critiques sur la guerre sans image (la guerre » comme jeu vidéo »), le principe est efficace, cela marche, au moins un temps. Le monopole des images de CNN est un atout : les USA qui contrôlent à la fois le contenu et les tuyaux qui répandent sur la planète des flux de séquences de guerre. On théorise la guerre « zéro mort » (en attendant la guerre « humanitaire »), on compte sur les « psyops » et la « guerre de l’image » pendant que, parallèlement, se développe une utopie de la Révolution dans les Affaires Militaires : le bon usage de l’information dispenserait de l’usage de la force et la supériorité technologique garantirait la victoire psychologique.

D’une part l’US Army se dote de structures complexes sensées mener une guerre psychologique ou de l’opinion, y compris en glissant à la presse étrangère des éléments sélectionnés et en produisant ses propres médias. Confiante dans sa technologie, l’armée ne doute pas de savoir rendre la guerre présentable (quitte à la cosmétiser un peu). Et de gagner à coup sûr « les cœurs et les esprits » par des méthodes quasi publicitaires.

D’autre part l’action de propagande est largement privatisée : des agences d’influence (communication, lobbying ou production d’idées comme les think tanks) sont aussi chargées de promouvoir la cause des belligérant (koweitiens en exil, puis bosniaques, réfugiés kosovars, irakiens en exil…) et de dévoiler les crimes des dictateurs punissables au nom du droit des gens. De agences comme Rendon ou Hill and Knowlton assument cette tâche. Le « spin doctor » devient une figure familière.

Cette doctrine semble justifié par de nombreux exemples dans les années 90 (y compris les exemples a contrario comme, sous Clinton, les images « sauvages » d’une opération ratée à Mogadiscio et qui obligent les USA à se retirer).

Tout se passe comme si la communication de guerre confiée à des professionnels pouvait succéder au politique et résoudre les défis posés à une nation en guerre :

- la justifier auprès d’une opinion qui ne réagit plus par un réflexe d’adhésion patriotique dès la déclaration de guerre
- intégrer la dimension de l’opinion internationale,
- rendre le déroulement de la guerre plus acceptable pour une « audience » qui ne se félicite plus systématiquement de voir infliger un dommage maximal aux ennemis (alors que pendant des siècles, on s’est plutôt réjoui que son camp fasse ce que Canetti nomme « un gros tas de morts »).

La dissimulation de l’horreur appelle en complément une action de stimulation (diabolisation, voire « hitlérisation » de l’adversaire comme lors de la guerre « humanitaire » du Kosovo) pour jouer sur les réflexes de l’opinion. Cela suggère aussi une stratégie de simulation (fournir à la presse les images des bonnes victimes ou des bons héros, des scènes presque montées, scénariser la guerre pour la rendre acceptable à des spectateurs habitués aux codes de la fiction).

Parallèlement, le Pentagone se soucie du contenu des films de guerre ou des feuilletons télévisés et encourage matériellement au besoin les bons scénarios. Si Hollywood a su prendre (un peu tard) sa revanche sur le Vietcong, par de multiples Rambo et Missing in action, pourquoi ne pas généraliser le principe ?

Toutes ces méthodes se réclament du concept vague de guerre de l’information (un vocable qui confond renseignement, paralysie informationnelle et désinformation de l’adversaire, utilisation offensive des technologies de l’information et de la communication et enfin action médiatique sur l’opinion). En même temps, s’impose l’idée que les conflits d’après la guerre froide opposeront désormais des armées occidentales high tech à des acteurs non étatiques, souvent mêlés aux civils. Donc que la gestion de la vision et de l’opinion seront fondamentales et que les sociétés de l’information comme les USA y excelleront.

Bien entendu, le 11 Septembre représente un choc immense : visiblement les terroristes, en frappant les « icônes » que sont les Twin Towers (l’expression est de ben Laden en personne) veulent retourner la force de fascination des images traumatiques contre une société que l’on disait du spectacle.

D’où les réflexe qui consiste à créer de nouvelles structure chargées de la communication pour répondre à une situation nouvelle :
- éphémère Office of Srategic Influence,
- -création d’un sous-secrétariat à la diplomatie publique,
- organismes chargés d’étudier les causes et la mesure de l’antiaméricanisme à travers le monde,
- réactivation dans la lutte antiterroriste d’équivalents de ce que fut radio Free Europe contre les soviétiques : Radio Sawa, Télévision al Hurrah…,
- -clips télévisés, publications…

Les vieilles recettes du temps de l’US Information Agency voire de la « guerre culturelle » menée par la CIA retrouvent une nouvelle jeunesse.

La seconde guerre d’Irak est largement préparée par un double phénomène :

-les médias « patriotiques » dont l’engagement est sans ambiguïté et qui acceptent volontiers des règles déontologiques quant à ce qui est montrable ou ne l’est pas (morts, prisonniers de l’un ou l’autre camp..)
- l’action conjointe d’agences privées, de think tanks néo-conservatrices et d’administrations (comme l’Office of Strategic planning) pour promouvoir la guerre « juste » contre Saddam : le dossier des Armes de Destruction Massives et des liens supposés entre Bagdad et al Quaïda.

Le déroulement même de la seconde guerre d’Irak (avec les fameux journalistes « embedded » ou des séquences comme la libération de Jessica Lynch et la chute de la statue de Saddam Hussein) ont confirmé la prédilection des militaires pour ces méthodes. Mais, même remises à jour, avec utilisation d’Internet ou des téléphones mobiles, même améliorées par des attaques informationnelles contre les médias adverses ou par des montages plus sophistiqués, ces opérations restent dans une logique de la persuasion (exaltation des siens et découragement de l’adversaire) pas vraiment neuve.

Il s’agit toujours de vendre » la guerre avant en cristallisant des peurs et des passions sur l’ennemi, de la « cosmétiser » pendant. Sans oublier l’après : la persistance des convictions quand, inévitablement, vient le temps de révélation d’une partie des manipulations médiatiques. À cet égard, la différence entre l’opinion domestique américaine et le reste du monde sera très notable.

Les surprises viendront, surtout quand il faudra « vendre » une occupation contre un adversaire qui connaît les pouvoirs de l’image ou l’usage des technologies. Il s’est doté de ses propres moyens qui ne sont pas des télévisions ou des radios d’État.
Surtout, cet adversaire n’obéit pas au même code : ainsi les vidéos jihadistes ou des insurgés irakiens, qui, loin d’obéir à la loi du zéro mort visible, se délectent de tueries « exemplaires ». Ce qui est tabou pour un camp (montrer l’agonie de l’autre, exhiber ses propres pertes) est pédagogique pour l’autre. Face à cela les tentatives américaines ou britanniques de s’adapter à la culture de l’Autre semblent bien faibles.


Bien plus qu’à un sursaut déontologique ou à une culture critique du récepteur (espérée depuis des décennies) les stratégies se sont heurtées à des phénomènes d’ordre technique, médiologique, notamment :

- les chaînes d’information par satellite ( à commencer par la télévision « arabe » al Jazira)
- et la circulation des images et textes sur Internet. L’exemple le plus frappant est celui des sévices d’Abou Graibh, ou tout récemment les images sauvages de la pendaison de Saddam Hussein qui transformaient le Nuremberg irakien en lynchage sectaire d’un sunnite par des chiites.

Par ailleurs les acteurs non étatiques qui luttent contre les USA (tel le sniper-filmeur de Bagdad, Juba) savent redoubler tout attentat d’une attaque symbolique par numérique interposé. On découvre l’existence d’un étonnant « marché » de l’image jihadiste avec ses sous-genres (testaments-vidéos, cassettes sur l’entraînement des combattants, exécutions de collaborateurs ou d’otages).


L’hypothèse que « le pays qui a inventé Hollywood » puisse perdre la guerre de l’image prend corps. Le vrai pouvoir en cas de guerre n’est plus d’empêcher de montrer (techniquement très difficile), ni de « raconter la meilleure histoire » (ce qui selon un ponte de la Rand serait plus efficace qu’une grosse bombe), il est de diriger en situation de concurrence les flux d’images, donc l’attention vers « ses » images et « son » histoire.

En ce domaine, la Grande-Bretagne a découvert plus vite que son allié américain les limites de cette guerre. Une culture de l’information plus ouverte et plus critique de l’information joue en ce sens (il suffit pour s’en convaincre de comparer BBC International à ses équivalents d’outre Atlantique). Alors que, sur le terrain, la différence entre Radio Nahrain ou les autres opérations des pysops britanniques n’est pas d’avec leurs équivalents américains.



C’est un problème que découvre l’armée israélienne. Tsahal fut longtemps habituée à un accueil plutôt favorable des médias occidentaux (ne serait-ce que parce que ses officiers de communication sont bien rasés et polyglottes), et à jouir d’un capital de sympathie voire de relais dans de nombreux pays.

Or Tsahal, il est vrai sans grande culture de la communication institutionnelle, est désormais menacée par un double péril :

- l’image dure d’une armée policière réprimant les civils et tirant sur les enfants
- -et d’autre part, l’image « faible » d’une armée impuissante au Liban face à la résistance des miliciens du Hamas. Non seulement son image d’armée invincible est plus que compromise, mais elle découvre des problèmes internes avec ses réservistes et les critiques sur la conduite des opérations.

Ses adversaire jouent des deux images et possèdent leurs réseaux. Ainsi, la stratégie de communication de israélienne doit tenir compte de facteurs nouveaux comme l’apparition de al Manar, la télévision du Hezbollah.

L’image de Tsahal n’est pas seulement celle d’une armée ; elle implique celle d’un peuple. Entre la vision d’une nation démocratique de victimes, entourée de voisin hostiles, fanatique et plus nombreux ou celle des sionistes surarmés constructeurs de murs, occupants brutaux, l’évolution a été spectaculaire.
Tous les facteurs que nous avons signalé à propos des États-Unis se retrouvent avec une intensité supplémentaire dans le cas de l’armée israélienne.

D’où la tentation d’un traitement plus en amont, notamment par l’accusation systématique de désinformation contre les médias hostiles à Israël. D’où la multiplication des agences de presse et associations « anti-désinformation » qui manient l’accusation de nouvel antisémitisme victimaire, un antisémitisme inédit qui disqualifierait le Juif non plus comme fourbe, intéressé, comme minorité dangereuse, etc, mais comme raciste et fasciste, par nature. C’est l’enjeu des accusations « en miroir » des médias qui ne montreraient les victimes civiles que d’un seul côté, n’appliqueraient pas les mêmes critères moraux aux sionistes ou aux islamistes, etc. c’est-à-dire la vieille rhétorique de la méta-propagande : l’accusation faite à l’autre camp de truquer la réalité et de mettre en scène systématiquement des victimes pour provoquer l’émotion de l’opinion internationale.

Toute étude de ces questions devra refuser toute vision mécaniste de la communication liée aux opérations militaires (certains messages dotés d’un mystérieux pouvoir de convaincre) et à plus forte raison toute vision privilégiant les recettes technologiques.

Elle replacera la question de l’efficacité - toute relative- de la communication opérationnelle dans un cadre à la fois

- historique (les modes d’action médiatiques obéissent à des périodisations)
- planétaire avec la mondialisation instantanée de l’image de la guerre
- médiologique avec l’influence des modes de circulation de l’information sur ses contenus
- idéologique et culturel, au sens où la réception des mots et des images par différents publics dépend de cadres mentaux et de valeurs
- organisationnel avec, notamment, la privatisation de la communication de guerre (qu’il s’agisse de promouvoir une cause ou les idées en amont qui justifient le recours aux armes)




Sur la propagande voir : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,
8, 9, 10
Voir aussi le résumé de la série sur la propagande et le Bréviaire des propagandistes avec anthologie de citations et bibliographie.

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