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Prolifération I
La stratégie de l'espion

L'Iran reste intraitable sur la question de l'enrichissement de l'uranium et la politique américaine - frappes militaires ou pas - devient plus floue. Mais quel danger présenterait un Iran atomique, qu'il frappe Israël ou qu'il encourage la prolifération ? Pour commencer revenons sur la notion de prolifération.

La stratégie de l'espion
Retour en arrière


Très vite après les explosions d'Hiroshima et de Nagasaki se révèle une situation inédite : l'existence du secret atomique est devenue publique. Pour la première fois tout le monde sait qu'une puissance possède la clef d'une supériorité absolue. La formule de la bombe devient un objet mythique, à la fois emblème de la science pénétrant au plus intime de la matière et symbole d'un pouvoir immense résumé en quelques équations. Dans la réalité, il n'y a pas une équation magique de la bombe quelque part dans un coffre et, pour la posséder, il faut bien davantage que la copie de quelques pages : il faut des ingénieurs, des connaissances théoriques, un niveau général de la recherche, des moyens matériels, des matériaux (ne serait-ce que de l'uranium ou du plutonium)... Mais dans l'imaginaire collectif, le traître absolu, l'espion atomique joue un rôle incomparable.



La guerre froide impose des notions nouvelles. Par exemple, on croit que la compétition pour la domination de la Terre dépend du niveau technologique d'un pays, ou que la recherche est une course de vitesse pour acquérir un avantage avant son rival, deux banalités aujourd'hui mais qui ne l'étaient pas à l'époque. Une troisième nouveauté, c'est l'apparition de l'espion par conviction : un individu peut jouer un rôle historique immense lorsqu'il se trouve en possession d'informations confidentielles. Il peut trahir au profit d'un camp dont il partage l'idéologie, ou, plus subtilement il éprouve la tentation de jouer de son secret pour tenter de modifier l'équilibre entre les puissances.

Le premier syndrome est l'affaire Oppenheimer. Dès 1943, le brillant physicien qui dirigea le projet, ancien professeur à Berkeley et au California Institute of Technology a été soumis à une enquête du F.B.I. L'agence fédérale le soupçonne en effet de trahison au profit de l'U.R.S.S. en raison de ses sympathies pour des mouvements d'extrême-gauche avant-guerre. L'accusation tourne court, mais c'est un signe avant-coureur. Pendant la guerre et immédiatement après, les États-Unis sont persuadés de posséder une supériorité militaire durable. Le contrôle de l'énergie atomique passe aux civils par une loi de Juillet 1946, tout en édictant des interdictions concernant l'exportation de matières fissibles et de secrets nucléaires, au moment même où les essais de l'atoll de Bikini montrent que l'U.S. Army entend bien conserver le monopole de la bombe. Quelques semaines plus tôt, Churchill a prononcé le discours de Fulton, considéré comme l'acte de naissance de la guerre froide. Il prône une politique de fermeté face à l'U.R.S.S. qui n'a pas l'intention de respecter les accords de Yalta, et chacun sait que ce discours est prononcé avec la bénédiction de Truman.

Toujours en cette même période clef, les États-Unis proposent à la Commission de l’énergie atomique de l’O.N.U. un plan dit plan Baruch, du nom de son promoteur, un financier qui avait joué un rôle important dans l'économie de guerre américaine. Baruch propose la création d'une autorité internationale chargée de gérer l'énergie atomique et les ressources stratégiques qu'elle requiert, minerais et industries, puis la destruction du stock de bombes américaines. Le préalable d'un contrôle international, donc d'un droit de regard sur les activités des Soviétiques est inacceptable pour Staline. Pour lui tout observateur serait forcément un espion. Le premier plan de dénucléarisation vient d'échouer. Les débuts de la guerre froide, la prise de pouvoir communiste dans leur zone d'influence, les deux camps s'affrontant indirectement dans les pays comme la Grèce, les faucons et les colombes, la logique des blocs, la course aux armements... : les règles du jeu qui va durer quarante-cinq ans sont établies. Il n'y manque qu'un élément l'équilibre de la terreur. En 1949, les services américains révèlent que les Soviétiques qui avaient construit un réacteur nucléaire à peu près similaire à celui qu'avait réalisé Fermi en 1938 ont rattrapé leur retard. Ils ont expérimenté une bombe A. Aux États-Unis la stupeur est immense et le soupçon immédiat : seule une trahison peut expliquer ce miracle technologique. Du reste, dès 1946, les Américains avaient démantelé un premier réseau d'espionnage scientifique. Alan Nunn May, membre du groupe anglo-canadien de recherche sur le nucléaire, avait transmis aux Soviétiques de l'uranium 235 en faibles quantité et quelques informations. Assez pour prendre dix ans de prison, mais pas assez pour inquiéter l'Amérique.

Chaque modification stratégique des rapports entre les deux Grands correspond à un saut technologique. La prochaine étape est la bombe H, dont Churchill dit qu'elle change "les fondements même de l'humanité", tant sa puissance de destruction semble excéder celle de la bombe A. La fusion thermonucléaire basée sur le mélange des deux isotopes de l’hydrogène, le deutérium, le tritium à très haute température semble imiter le principe même de l'énergie solaire. La possibilité de produire des bombes H plusieurs dizaines de fois plus puissantes que celle d'Hiroshima semble proche Mais cette fois l'atmosphère a changé : certains anciens du projet Manhattan comme Edward Telle défendent le programme, d'autres comme Fermi ou Oppenheimer devenu entre temps président du General Advisory Committee pour l’énergie atomique, s'y opposent totalement.

En Janvier 1950, éclate l'affaire Fuchs, le premier grand espion atomique, l'homme qui a peut être fait gagner des années décisives aux Soviétiques. C'est l'épisode le plus spectaculaire d'une opération qui dure au moins depuis 1941 et à laquelle le N.K.V.D. a donné, sans humour, le nom de code d'Enormoz : deux cents agents ou informateurs soviétiques auraient participé, en Angleterre ou en Amérique à la transmission des secrets atomiques vers la patrie du socialisme. Le plus brillant de ces agents, Fuchs était d'origine allemande. Il avait fui le nazisme en Angleterre et y avait obtenu sa naturalisation, il était resté membre du parti communiste clandestin. Physicien atomiste, il avait d'abord participé aux recherches anglaises avant d'être intégré à l'équipe du projet Manhattan en 1943, alors qu'il transmettait déjà des informations aux Soviétiques depuis deux ans. Prototype du savant agissant par idéologie, Fuchs proclame que "Le secret partagé signifiait la fin de la guerre ou du moins la fin de la guerre de destruction totale pour l'humanité." Il se réclame d'une éthique du savant qui lui fait obligation de ne pas être complice du mal latent de ses inventions, mais il affiche aussi son adhésion au marxisme-léninisme le plus orthodoxe. Il avoue avec une certaine complaisance, ce qui soulage le F.B.I. En effet, la preuve de la culpabilité de Fuchs résultait de l'interception et du décryptage des messages de l'ambassade d'U.R.S.S. En faire état aurait indiqué implicitement aux soviétiques qu'il fallait changer leurs codes. La National Security Agency déjà très en pointe dans le domaine de l'interception et de la cryptanalyse se trouvait confrontée à un problème classique : l'exploitation d'une information décodée, dans la mesure où elle prouve que l'on sait, peut se payer d'une perte d'informations futures.
La prise de Fuchs amène celle de son correspondant, Harry Gold qui passe lui-même aux aveux et livre, entre autres, le nom de Greenglass un mécanicien qui était en service à Los Alamos comme sergent. À son tour Greenglass dénonce des agents. Et parmi ceux-ci, ceux de sa sœur Ethel et de son beau-frère, Julius, les époux Rosenberg. Pendant la guerre Julius était ingénieur à l'U.S. Army Signal Corps. Nous sommes maintenant au printemps 1950, et la peur des "espions atomiques" est à son comble. Le sénateur Joseph McCarthy a commencé sa campagne contre le State Departement qu'il croit infiltré par les rouges. En pleine politique de containment de l'avancée communiste, au moment où une guerre atomique semble plus menaçante que jamais, tous ces éléments pèsent.
Le procès des Rosenberg devient un enjeu symbolique : les aveux de Greenglass et de sa femme, les désignent comme les coordonateurs de la fuite des secrets atomiques et, contrairement aux autres, ils refusent d'avouer et de négocier leurs révélations avec le FBI. De surcroît, les aveux de Greenglass, au cours du procès, décrivent une scène frappante dans l'appartement des Rosenberg à New York, au cours de laquelle il aurait dessiné le schéma de la bombe devant Julius Rosenberg qui l'aurait retransmise à Moscou. La valeur technique d'un tel schéma dessiné de mémoire par un non spécialiste est plus que contestable, mais la scène a une valeur emblématique : les traîtres, citoyens américains, mais rouges - nul ne conteste leurs convictions communistes - livrant le secret.

On connaît la suite : tandis que Greenglass s'en tire avec quinze ans de prison, les Rosenberg sont condamnés à mort en dépit d'une campagne d'opinion internationale sans précédent où le pape, le président de la République Française, Einstein et quelques milliers d'intellectuels ou d'anonymes réclament leurs grâces. Sept recours sont rejetés, y compris par Eisonhower qui a pris la succession de Truman et les Rosenberg seront exécutés le 19 Juin 1953. Ils sont les premiers civils américains exécutés pour espionnage.

Depuis la publication en 1995 d'une quarantaine de télégrammes du résident new-yorkais du N.K.V.D., qui étaient dans les archives du KGB, il est difficile de douter que Julius, connu sous le pseudonyme de Libéral ait été un agent soviétique ni qu'il ait retransmis à Moscou des informations techniques. En revanche, il semble moins évident qu'Ethel, même si elle était au courant des activités de son mari, ait été à proprement parler un agent, et moins évident encore que les informations transmises par Julius Rosenberg ait réellement donné la bombe à Staline.

L'année même de l'exécution des Rosenberg, Oppenheimer se voit une seconde fois suspecté, alors que l'atmosphère de chasse aux sorcières s'est alourdie. Lewis Straus qui préside la commission atomique américaine l'attaque sur ses convictions politiques et lui fait retirer son autorisation d'accès aux documents confidentiels. Oppenheimer demande la constitution d'une commission d'enquête. L'affaire rendue publique en 1954 soulève divers épisodes de la vie du savant, ses anciennes amitiés politiques, des indiscrétions qu'il aurait commises dix ans auparavant, son opposition de principe à la bombe à hydrogène. L'opinion est très frappée par la mise en cause de celui qui incarnait à ses yeux le savant idéal et un des pères de la victoire contre le Japon. Le tout se déroule sur fond de maccarthysme, mais aussi de montée des mouvements pacifistes auxquels participent Einstein et Bertrand Russel. La course aux armements s'est accélérée : depuis 1952 les États-Unis disposent d'un explosif thermonucléaire, mais il s'agit d'un engin de 65 tonnes inutilisable pour un usage militaire.

En 1953, il semble que les Soviétiques reprennent la tête en produisant une bombe H plus légère, par un procédé différent de celui des Américains, cet exploit doit plus à leurs capacités scientifiques qu'à l'espionnage. En 1954, les U.S.A. refont l'équilibre avec un engin mille fois plus puissant que celui qu'ils ont lancé sur Hiroshima... Le public achète des abris, se prépare au pire.. L'affaire Oppenheimer prend valeur exemplaire, même si aucun acte d'espionnage ne peut être prouvé et si le savant est réhabilité dix ans plus tard lorsque l'Atomic Energy Commission lui remet un prix. Du reste, le S.V.R., le service de renseignement russe qui a hérité des archives du K.G.B. démentira en 1994 qu'Oppenheimer, pas plus que Szilard ou Fermi ait fourni des renseignements sur la bombe atomique.

Après les années de spectaculaires révélations, l'espion de la guerre froide se professionnalisera. Après les savants atomistes torturés par l'angoisse de la fin du monde, l'espion devient un technicien. Et surtout, le secret atomique n'est plus une connaissance interdite ou à une supériorité militaire décisive, mais une simple avance : un peu de temps, un moment de déséquilibre avant le rétablissement prévisible de la symétrie.


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