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Prolifération III
Attaque contre l'Iran ?

Bombarder l'Iran ? Pendant que ce pays teste sa première fuséespatiale et que le Conseil de Sécurité plus l'Allemagne (5+1) se réunissent à Londres, les Américains multiplient les signaux contradictoires. Suite de 1 et 2, quelles sont les données ?



Selon le premier ministre iranien Manouchehr Mottaki, les USA ne peuvent pas s’offrir le luxe d’une intervention contre son pays.


Les arguments en ce sens sont nombreux :

- difficultés techniques de l’opération dans la mesure où les centrifugeuses utilisées pour enrichir l’uranium sont peu volumineuses et dispersées : les Iraniens, certainement pas stupides, n’ont pas mis tous leurs œufs dans le même panier (entendez dans la même usine susceptible d’être bombardée comme ce fut le cas en Irak pour l’aviation israélienne)
- opposition plus que probable de la Russie et de la Chine (au moins) au sein du Conseil de sécurité
- absence de preuve matérielle que l’Iran viole ses obligations dans le cadre du traité de non prolifération ( traité que ce pays peut d’ailleurs dénoncer), mais qui donne la seule base possible pour des inspections.
- difficulté de trouver des alliés hors Israël pour une aventure de ce genre, au moment où même Tony « caniche » Blair commence à avoir l’ombre d’un doute sur l’efficacité de l’intervention en Irak
- réaction négative de l’opinion américaine, sans parler de l’opposition démocrate majoritaire
- perte de crédibilité US : qui croirait aujourd’hui à un discours sur les Armes de destruction massives iraniennes après celui sur les ADM en Irak ?
- perte d’efficacité du renseignement américain. Les récents rapports de l’AIEA sont très sceptiques sur les informations fournies par les USA quant à l’avancement du projet nucléaire iranien. Pourquoi des services qui sont incapables de savoir ce qui se passe en Irak, pays qu’ils contrôlent, le seraient-ils lorsqu’il s’agit de l’Iran où ils n’ont pas, c’est le moins que l’on puisse dire, beaucoup de facilité ? Et, au fait, dans combien d’années les Iraniens peuvent-ils avoir la bombe ?
- Contagion probable du désordre en Irak où le bourbier militaire pose suffisamment de problèmes
- contradiction évidente avec l’attitude adoptée à l’égard de la Corée du Nord
- une attaque suivie d’une invasion de l’Iran est impensable. Une frappe aérienne non suivie d’invasion ne ferait que renforcer le gouvernement d’Amhaninejad
- risque de s’aliéner définitivement le monde musulman, voire d’ouvrir un «front chiite » après le front salafiste, et de payer le prix de l’opération en opérations terroristes


À toutes ces raisons, s’en opposent d’autres non moins valides :

- GW Bush peut il finir son mandat en laissant l’Iran, membre de l’Axe du Mal, triompher ainsi ?
- Les USA peuvent-ils accepter un tel encouragement à la prolifération ?
- Les idéologues US peuvent-ils accepter de voir se réaliser leur pire crainte : voir leur pays passer pour un tigre en papier ?
- Les Israéliens peuvent-ils ne rien faire ?
- Les discours de G.W.B renouvelant son refus de négocier avec l’Iran et accusant ce pays d’être complice de l’insurrection en Irak ne seraient-il destinés qu’à la galerie ? Les multiples déclarations de Cheyney et autres sur « l’option de l’usage de la force » qui resterait ouverte ?
- Les préparatifs américains récemment découverts sont-ils uniquement destinés « au cas où… » ?

Si, comme l’auteur, vous avez répondu non à au moins une de ces questions, vous êtes probablement dans la même indécision que lui.


La vraisemblance de cette guerre (car il s’agirait bien alors d’une guerre) ne peut être évaluée seulement suivant des critères classiques.


Les premiers sont des critères politiques et stratégiques : qui a intérêt à l’affrontement ? sur quoi porte le différent entre les acteurs ? quelles forces en présences ? les alliances ? qui peut mener quelle guerre avec quelle espérance de succès ? quels sont les motifs juridiques ou prétextes de guerre ? et surtout, le chercheur se demande avant, comme le feront les historiens après : quels sont les mécanismes qui conduisent d’un désaccord ou d’un différend à une guerre ouverte ?
La réponse à ces questions suppose un schéma de type clausewitzien : la guerre est le duel de deux volontés. Ces volontés obéissent pour une part à la logique des intérêts et des objectifs (s’emparer de telle ressource ou de telle province, par exemple) et pour une autre part elles sont le jeu d’interactions (initiatives de l’adversaire, des tiers, d’instances internationales) d’enchaînements, d’espérances ou de craintes plus ou moins trompeuses… Le résultat de ce jeu complexe est que l’on décide ou pas de sauter le pas et d’ouvrir les portes du temple de Janus, ce qui équivalait à ouvrir les hostilités pour les Romains. Raisonner ainsi sur ce que peuvent, ce que veulent, et quelles forces entraînent les belligérants reste une démarche absolument indispensable.




Certes il faut se garde de toute ardeur prophétique. La première raison est que nous ignorons la nature de la réaction du monde iranien et chiite à une frappe américaine, et partant le degré d’extension que prendrait la guerre et le terrain où elle se déroulerait. Il faut en effet envisager un schéma différent de la guerre en Irak : une première frappe « préemptive » contre l’Iran suscitant des représailles difficiles à mesurer. Nous sommes à la fois hors de mesure d’estimer la capacité réelle de riposte (y compris envers Israël) de l’armée iranienne : quels missiles chargés de quelles armes pourraient frapper jusqu’où ? Il y a pour le moins des réponses contrastées à cette question. Mais c’est surtout la capacité psychologique, politique voire spirituelle des autorités iraniennes à mobiliser les masses chiites en Iran et hors de ses frontières qui semble difficile à estimer sérieusement, sauf à jouer les iranologues pour plateaux de TV

. Sans oublier la très sérieuse question de fond : peut-on imaginer à long terme qu’une puissance régionale comme l’Iran ne devienne pas une puissance atomique, après que la Corée du Nord, l’Inde et le Pakistan le soient devenus (et ne parlons pas d’Israël vis-à-vis de qui on n’a pas exactement usé de la même vigilance) ? Ne parlons pas non plus de la liste des pays qui ont été soupçonnés à un moment ou à un autre de tenter de «proliférer » : Algérie, Arabie saoudite, Afrique du sud (qui a renoncé à son programme), Brésil, Syrie, Irak et Libye en leur temps, …


En d’autres termes : est-il possible de freiner le mouvement de diffusion de l’arme atomique ? Certainement pas en restreignant les connaissances sur la fabrication de la bombe (qui sont probablement maintenant dispersées dans toute bonne librairie universitaire) de filtrer ni en empêchant les gens un peu bronzés et musulmans d’acquérir les diplômes suffisants pour reproduire les exploits de leurs collègues atomistes occidentaux quelques décennies plus tôt. Ce qu’un cerveau humain a découvert, un autre peut le reconstituer. Plus besoin aujourd’hui de Fuchs ou de Rosenberg.
La seule solution alternative semble d’empêcher par des obligations juridiques ou des menaces tout nouveau pays d’entrer dans le club en surveillant sa capacité d’acquérir du plutonium, des installations d’enrichissement, des vecteurs…, ce qui est peu ou prou la voie choisie par le traité de non prolifération (sans oublier d’autres traités dans le même esprit : de Pelindaba, de Tlatelolco, de Bangkok, de Rarotonga et le Traité d'interdiction complète des essais nucléaires. Même en tenant compte qu’un traité n’oblige que ceux qui le signent, et encore, cela semble obéir à une logique minimale.

Comment cette logique du droit peut-elle se concilier avec une logique du fait, dont nous avons décrit la genèse dans « Prolifération II » et qui est celle de la dissuasion ?
Réponse dans le prochain article de cette série.

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