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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Affrontements, stratégies et images
État, guerre, médias

L'État est censé avoir le monopole de la violence légitime, donc de la guerre ; longtemps, il contrôla ce qui se disait ou se voyait de la violence armée. Deux privilèges remis en cause à l'époque où prolifèrent des groupes et milices dotés de leurs propres armes, mais aussi de leurs tv et médias propres


La guerre (violence armée, durable, collective, visant paradoxalement à un état normatif stable, la paix, même si c’est celle du vainqueur) est, dans la tradition occidentale, un monopole de l’État ou d’entités souveraines jouant le même rôle. Certes, il y avait parfois guerre civile ou « de partisans » et des groupes privés mettaient en cause cette exclusivité, mais cela fut longtemps considérée comme une situation provisoire et exceptionnelle. Dans de tels cas, les acteurs étaient censés vouloir s’emparer de l’État ou créer leur propre État jusqu’à devenir en mesure d’exercer à leur tour la souveraineté, donc d’acquérir un nouveau monopole territorial sur l’affrontement armé.
Bien entendu, l’Histoire récente réfute cette conception. Des notions comme celles de guerre asymétrique, guerre de quatrième génération, zones grises, conflits de faible intensité, guerre du pauvre… en témoignent, exactement au même titre que des phénomènes comme la floraison des mouvements de libération, des insurrections, des milices, des groupes armés ethniques, mafieux, sectaires, des armées privées, des groupes de guérilla ou de terrorisme, …, Les différences entre civils et militaires s’estompent comme s’efface la séparation entre l’autorité politique qui détermine les objectifs et l’armée qui met en œuvre la violence matérielle.

Tout cela fait que la guerre étatique, classique est devenue plus une exception qu’une règle… Difficile de soutenir que l’État à le monopole des armes létales. Difficile de définir précisément ce qu’est une arme quand les virus (biologiques ou informatiques), les attaques contre les infrastructures critiques, le sabotage économique, l’action psychologique par la terreur ou la désinformation, la manipulation idéologique font partie des panoplies énumérées par les stratèges.

Mais la guerre des armes s’est toujours redoublée d’une guerre des symboles, des images, des mots, des médias. Impossible de diriger des masses humaines et de les amener à tuer et à mourir sans employer d’autres genres de panoplies. Ces dernières servent à les exalter, les motiver, les justifier, les commander, les coordonner (et, a contrario, défier, dévaloriser, diaboliser, démoraliser l’adversaire).

Donc pas de guerre sans médias : même les plus primitives supposent des peintures rituelles, des chants, des cérémonies, des invocations. Longtemps qui possédait le territoire contrôlait les moyens d’information disponibles (une notion déjà bien entamée par la guerre des ondes pendant la seconde guerre mondiale et la guerre froide). L’État surveillait les capacités d’expression (voire de codage donc de secret) à la disposition des citoyens comme les moyens de violence qu’ils avaient le droit de posséder : il autorisait ou non. Cela aussi, c’est du passé.

Car, là aussi, le monopole étatique, si tant est qu’il ait vraiment existé, est remis en cause.

Pour poursuivre le parallèle, le contrôle de la communication en temps de guerre a longtemps semblé ressortir au domaine du souverain. Cela allait de soi, qu’il s’agisse
- de la censure (décider ce qui se dit et se voit de la violence armée),
- de la propagande destinée à ses propres troupes et à sa population (pour maintenir leur moral),
- éventuellement d’un art officiel ou patriotique, du contenu de la fiction et des messages distractifs
- de la communication à l’égard des populations occupées,
- du discours à l’égard de l’opinion internationale (voire de l’Histoire),
- de la commémoration et de l’interprétation de la guerre après coup (par le monument par exemple)…
Or en ce domaine -communication et transmission-, l’ancien privilège n’est pas moins menacé que dans celui des armes et des forces. Ne serait-ce que parce que les armées n’arrêtent ni les ondes, ni les électrons.

L’intervention des acteurs non-étatiques a pris une double dimension : stratégique/idéologique (ce qu’ils veulent dire) et technologique (ce qu’ils peuvent dire). Les deux, contenu et contenant, sont en interactions constante : on ne fait pas le jihad sur Internet comme on menait des luttes de libération en écrivant des in-quarto de doctrine en exil et en imprimant des tracts dans une cave.

La stratégie et l’idéologie (deux notions difficiles à distinguer quand la communication vise à des effets pragmatiques, qui changent le réel) commandent toute une variété de messages visant chacun à des effets spécifiques :
- identification communautaire (proclamer qui l’on est) et qui l’on représente ( le peuple, le prolétariat, une minorité persécutée, la communauté des vrais croyants)
- justification de sa guerre (un discours qui s’adresse à la fois aux acteurs présents, y compris les neutres et aux générations futures, dans un registre héroïque ou sublime). On notera que cette justification peut prendre des accents théologiques ou casuistiques (considérations sur les morts « innocents » et violences licites)
- de défi et de proclamation à l’égard de l’adversaire, désigné et provoqué (à cet égard, l’humiliation symbolique suprême a lieu le 11 septembre)
- de dénonciation de l’ennemi à l’égard des tiers (sur le plan de la légitimité de sa cause et des atrocités qu’il commet)
- de prise à témoin de l’opinion internationale et des organisations ou autorités jouissant de prestige auprès de cette opinion
- de recrutement, d’exaltation de ses propres combattants
- de messagerie pour répandre des informations pratiques (éventuellement une formation ou une documentation pour les combattants),
- parfois d’agence de presse, etc…, le cas échéant de désinformation de l’adversaire ou des neutres…

Il serait simpliste de réduire la communication des acteurs non étatiques à une tentative de persuasion (faire partager la croyance en ses thèses) ni à discours sur la vérité de l’événement (le visage de la guerre) en concurrence celui de l’État ennemi. Le jeu ne se joue pas à deux, ni sur un seul plan.
Chez les acteurs non-étatiques, style et vecteurs de la communication se déterminent mutuellement (comme dans une certaine mesure style et outils de la violence). D’autant que l’action violente elle-même est souvent scénarisée et pensée pour son impact symbolique : elle est devenue un média. Le geste, fait propagation comme il vaut signification, y compris le geste du kamikaze qui transforme sa propre mort en message (avant, par les cassettes testaments, pendant par l’action qui frappe une cible symbolique et après par la célébration de sa mémoire),

De plus les stratégies non étatiques ont une histoire et s’inscrivent dans une culture : depuis la propagande par le fait de la fin du XIX° siècle, en passant par les mouvements de libération ou d’indépendance, jusqu’aux partisans d’une lutte planétaire contre les « juifs et les croisés », chacun développe son mode de communication et transmission suivant ses croyances, ses valeurs, sa vision de l’Histoire.
Il n’emploie pas les mêmes mots ou les mêmes arguments en fonction de sa structure mentale (et les enjeux sémantiques, le droit de nommer et désigner les acteurs et les actes, est énorme).
Il ne respecte les mêmes impératifs ou les mêmes interdits (notamment pour les images violentes, cruelles, humiliantes pour l’acteur « fort »). Aucune recette systématique de la propagande ou de la guerre dite psychologique ou de l’image ne se transpose systématiquement ni ne produit automatiquement les mêmes résultats.


Mais la question technologique n’est pas moins importante. Là encore les facilités d’édition et de diffusion des différents médias, leur technicité et leur coût, leur portée (au sens géographique, chronologique pour ne pas dire psychologique), transforment la stratégie et sont déterminés en retour.
La presse à imprimer des révolutionnaires,
-la radio des luttes de libération et des indépendantistes,
-la télévision (d’abord contrôlée par les puissants et qu’il faut « détourner » par des actions spectaculaires,
-puis la télévision numérique bon marché, « self-media » léger et omniprésent),
-l’enregistrement numérique de ses propres « exploits » ou des fautes de l’adversaire faciles à faire circuler,
-et, bien sûr Internet qui fait rentrer dans un logique de propagation partout et de partout (et non plus de diffusion à partir d’un centre émetteur unique)…,
tout cela change les règles du combat.

Un jeu auquel se rajoute l’interférence d’autres acteurs que les belligérants : télévisions internationales d’information, médias étrangers, tribunes qu’offrent les ONG et les OIG, rumeurs et influence plus ou moins spontanées sur la Toile…
Tandis que les belligérants eux-mêmes, loin de constituer un simple groupe armé sur le terrain, disposent de relais, organisations et institutions où ils sont représentés, quand il ne s’agit pas de médias, de services sociaux, d’organisations filles ou paravents qu’ils gèrent directement. D’où, chaque fois un nouveau niveau de discours.

D’où des méthodes différentes suivant que l’acteur jouit de sympathie dans les médias nationaux, dans des chaînes internationales d’informations ou si, comme le Hezbollah, il possède sa propre chaîne, relayée par satellite, al Manar.

Dans une logique influence contre puissance, l’asymétrie de l’information peut être aussi redoutable pour les armées et les acteurs étatiques que l’asymétrie des forces (guérilla, émeute, manifestation). Elle l’est d’autant plus quand les épidémies numériques mettent en quelques instants des images à la disposition d’un public sans frontière.
Le double impératif
- ne montrer ni la brutalité de sa force (prisonniers maltraités, répression de manifestants, exécutions, victimes civiles),
- -ni sa faiblesse (perte de face de Tsahal au Liban, cafouillage sur le modèle de Mogadsicio, soldats pris ou tués, exploits de la résistance)…, l
pose un dilemme difficile. Pendant qu’en arrière-plan toute guerre est vécue en direct dans le reste du monde.

Et le public en général ne se fait plus la même représentation de l’affrontement armé maintenant qu’il peut télécharger des séquences ultra violentes et qu’il y a autant de caméras que de fusils d’assaut sur les théâtres d’opérations. Certainement pas la même qu’à l’époque des guerres filmées en 16 mm (comme le Vietnam) ou à celle des photographies de guerre posées, esthétisées, parfois truquées…


La vieille logique des groupes révolutionnaires (fournir aux médias du système des séquences spectaculaires pour les obliger à relayer malgré eux l’image de la lutte et des idées qui l’inspirent) s’insère désormais dans des relations plus compliquées :
- pluralité des médias « extérieurs » s’adressant à des audiences plus ou moins engagées symboliquement dans le conflit
- logique d’Internet où il importe moins d’avoir d’importants moyens de production de l’information que d’exercer une « e-influence » et d’attirer l’attention des utilisateurs sur ses thèmes et son « agenda ».
- multiplicité des groupes, témoins et acteurs s’exprimant sur divers médias et dans divers pays.


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