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Prolifération IV
Un pas en avant, un pas en arrière, dansons dans le brouillard Les délégués américains et iraniens (et accessoirement syriens) se croisent à Bagdad durant la conférence sur l’Irak. Mais sans se parler officiellement. Les cinq membres du conseil de sécurité ont renvoyé à plus tard la question de sanctions contre l’Iran (après échéance leur ultimatum lui ordonnant de mettre fin à ses activités d’enrichissement de l’uranium). La Chine et la Russie s’opposent à des sanctions de quelque ampleur contre ce pays (l’efficacité des sanctions contre l’Iran depuis la révolution islamique resterait d’ailleurs à discuter). Dans le même temps, les négociations entre l’Iran et la Russie sur la centrale nucléaire de Busher tournent court. Des iranologues expliquent que le pouvoir d’Ahmaninejad est menacé sur le plan intérieur, d’autres qu’il n’est là que pour soutenir des propositions maximalistes et amuser la galerie. Lui-même annonce son intention de venir s’expliquer à l’ONU. Après avoir fait du forcing sur l’enrichissement de l’uranium.
Dans le New Yorker, Seymour Hersh, révèle la constitution d’un groupe spécial de planification une unité « "chargée de créer un plan de réserve pour bombarder l'Iran et qui peut être mis en application, sur l'ordre du président dans les 24 heures". Mais l’expérience a montré que l’existence d’un tel plan par définition réservé « au cas où.. » n’est pas une preuve absolue….
Si quelqu’un peut déduire quoi que ce soit de tout ce qui précède sans être contredit par un signal inverse, il est vraiment très fort.

En fait, tout renvoie à la question fondamentale : quel est le prix à payer pour empêcher une prolifération atomique en Iran à un horizon estimé entre deux et cinq ans ? Donc a contrario : quel dommage représenterait un Iran nucléarisé d’ici quelques années ?

Certains imaginent un scénario apocalyptique : une attaque nucléaire contre Israël. Évoquant ce canevas, Jacques Chirac avait répliqué il y a quelques semaines qu’alors l’Iran serait immédiatement vitrifié (sans préciser si ce serait pas Israël ou par les USA). Peut-on sérieusement imaginer que les dirigeants adoptent cette conduite suicidaire par pur fanatisme ? C’est un raisonnement dit « du fou au fort » où un acteur attaque sans se soucier de sa propre perte, car on imagine mal l’Iran se doter d’une capacité de seconde frappe qui découragerait les sanctions. Ce scénario paraît peu vraisemblable, non pas par confiance en la nature humaine, mais dans la mesure le système iranien, avec sa structure duale politique et religieuse détentrice de l’autorité morale, devrait en principe freiner un comportement aussi délirant : il n’y aura sans doute pas un seul décideur capable d’appuyer sur le bouton un soir de déprime.Quoi que l’on dise de la prédilection des chiites pour le martyre, de telles décisions ne se prennent pas à la légère.

Second argument : le risque que l’Iran distribue de l’armement atomique (du type bombe sale) à des groupes terroristes. Cette éventualité est évoquée depuis avant le 11 Septembre pour justifier des actions contre des États voyous. Elle semble franchement problématique : quel intérêt a un État qui a une population à bombarder et une adresse où envoyer des missiles à confier de tels engins à une organisation qui deviendrait de ce jour incontrôlable ? Surtout si ledit État a des alliés objectifs plus efficaces. Pourquoi risquer le pire quand le Hezbollah ou les chiites irakiens représentent une force de pression suffisante ?



Il faut plutôt envisager le cas où un Iran nucléarisé conduirait une stratégie du faible au fort et sanctuariserait son territoire. Cela suffirait-il à faire rentrer ce pays dans la logique qui a, par exemple, empêché l’Inde et le Pakistan de se faire une nouvelle guerre ?
Ici, on voit bien la difficulté de transposer des schémas mentaux hérités de la guerre froide. À l’époque on raisonnait en partant d’un schéma binaire (destruction mutuelle assurée égale paix perpétuelle), puis en raffinant et compliquant (offensive classique, éventuel découplage de l’Europe de l’Ouest sous le seuil du danger nucléaire…).
Or ce qui vient de se produire ressemble à un de jeu de go où se greffent des enchères de poker et qui est commenté par des spécialistes de la belote coinchée. Nous sommes en présence d’une puissance régionale montante confrontée à une autre puissance régionale atomique adossée à une superpuissance, sur fond de tendance lourde à la prolifération… Pas dans un rapport de dissuasion symétrique.
D’autant plus que l’Iran, s’il parvient à ses fins, passera nécessairement par une phase de fragilité durant laquelle il possédera l’arme atomique, mais peut-être pas en quantité ou avec la balistique suffisante pour empêcher une frappe préventive « juste avant le gong ».
Même dans un raisonnement « optimiste » - présumant que le risque de recours aux extrêmes aurait un effet stabilisateur conforme à la doctrine classique de la dissuasion – c’est un pari difficile. Le second grand risque étant celui de la contagion. Au cas où l’exemple coréen n’aurait pas été suffisamment clair (sans oublier le contre exemple irakien puisque le grand tort de Saddam fut d’avoir vraiment renoncé à se doter sérieusement d’ADM), un Iran nucléarisé provoquerait sans doute une vague d’imitateurs, notamment sunnites.
Tout cela repose sur nombre d’hypothèses et d’ignorances (y compris des motifs réels des iraniens (des motifs dont le prestige et le symbole ne sont peut-être pas les moindres).
Une situation où les États-Unis qui ont vu échouer leur plan de « tsunami démocratique » depuis l’Irak ne sont pas mieux lotis que le nain politique qu’est l’Europe. Mais qu’il ne reste ne reste probablement qu’un an ou deux pour résoudre.


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