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Cinquième pouvoir ?
Internet a-t-il bouleversé l’élection et que valent les prophéties sur le triomphe du cinquième pouvoir ? Un pouvoir qu’il faudrait commencer par définir par rappport aux quatre autres.


La campagne électorale entre dans sa phase finale (celle où, par exemple, le CSA oblige radios et télévisions à passer du principe de l’équité à celui l’égalité donc à consacrer autant de temps à chaque candidat), certains commencent à établir de classements des sites ou blogs les plus « e-influents » tandis que des études montrent – o surprise - que de tels sites sont surtout fréquentés par des partisans et que leur impact sur les changements d’opinion est marginal.

Si l’on veut dire que le média Internet a vu son rôle relatif croître par comparaison avec des vecteurs traditionnels des campagnes, qu’il y a eu davantage de blogs, qu’ils ont été plus fréquentés et répercutés, difficile de nier ces évidences, d’ailleurs chiffrables. Mais comment établir un lien de cause à effets entre un nombre de clics et un nombre de votes ?

L’utilisation des blogs a contribué à certaines stratégies politiques, c’est indéniable. Le blog Désir d’avenir de Ségolène Royal l’a aidée dans sa conquête du parti et a renforcé un moment son image de marque face aux médias traditionnels (tandis que celui de Dominique Strauss-Kahn ne lui a apporté aucun avantage crucial). Mais il serait difficile d’expliquer la montée de François Bayrou par une utilisation d’Internet très différente de ses concurrents (même si le candidat UDF est très présent sur la Toile).
Internet est un média entre autres dans une campagne qui se pratique avec d’autres médias. Cela n’invalide pas les vieux principes des « deux étapes de la communication » (les individus ne sont pas soumis à des messages médiatiques qui ont le pouvoir de convaincre ou pas, ils sont soumis à une pluralité de messages qu’ils sélectionnent et interprètent de façon différente, notamment en les commentant dans leur milieur social et en rétroagisssant avec leurs proches).
Attribuer la victoire d’un candidat à Internet ce serait faire comme ces gourous du marketing qui expliquaient que Mitterand devait son succès en 1981 à l’affiche « la force tranquille ».
Quant à la floraison des blogs citoyens, nul ne songe à nier leur impact (moins que personne l’auteur de ces lignes qui espère y contribuer). Pour autant, ont-ils bouleversé les conditions d’exercice de la politique ou du moins les rapports entre « nous le peuple » et une classe de représentants que l’on dit si isolée, si sourde aux vraies demandes des vrais gens… ?
La fonction critique et de surveillance des sites et blogs a joué mais souvent jouant le rebond avec les médias traditionnels, reprenant et réinterprétant ce qu’ils disaient ou leur fournissant au contraire une matière à exploiter. Qu’il s’agisse de retrouver des images numériques ridiculisant un candidat ou le mettant en contradiction avec des déclarations qu’il croyait oubliées. Ou qu’il s’agisse comme un célèbre site de Puteaux de mettre sous surveillance une équipe municipale en contrôlant tous ses actes au nom du principe de transparence. Dans la plupart des cas, le journalisme citoyen s’est plutôt spécialisé dans la dénonciation ou dans le test comparatif que dans la critique de fond.
Quant à la fonction d’expression des blogs, elle n’a pas révéle de courants d’idées bouleversantes au cours de ces derniers mois. Ni suggéré de solutions nouvelles qui sorte de l’habituel catalogue de revendications par des collectifs, dans le plus pur style de la letrre au père Noël (nous représentant les peuples de la planète par la force des claviers interpellons les maîtres du monde et exigeons des chartes, promesses, contrats…).
Ne confondons pas avec ce qui s’était passé au moment de la campagne pour la constitution européenne. À l’époque, la Toile avait servi de refuge à des courants qui ne trouvaient pas à s’exprimer sur les médias massivement « ouistes » ; grâce au Net, certains avaient pu faire un travail d’argumentaiton et de controntation là où ils ne trouvaient pas de tribunes dans le monde réel, faisant publiquement usage de leur Raison et confrontant leurs arguments, comme cela devrait être la règle dans toute démocratie. Mais le mouvement préexistait à sa migration sur le Web. Les technologies ont facilité l’édition et la publication au sens propre de ces opinions. Surtout elles leur ont donné un atout : la capacité d’être reçu potentiellement de tout le monde, sans avoir à créer ou payer de moyens coûteux de distribution ou de publicité. Tout cela supposait d’une part une demande pour ces textes argumentés et explicatifs et d’autre part des réseaux interindividuels pour attirer les internautes (puis les robots d’indexation, puis les grands médias) sur ces sites. L’opinion préexistait à ses vecteurs, ils ne la créaient pas.

Enfin Internet a été un moyen de mobilisation, selon le principe largement exposé sur ce site du conflit en réseaux, mais il n’a fait là que faciliter et coordonner des forces déjà organisées. Nous sommes loin de l’idéal des communautés intelligentes virtuelles agissantes, exposé en son temps par Howard Rheingold : il y a simplement facilitation et amplification.

Tout cela mérite-t-il que l’on parle d’un cinquième pouvoir ? On en connaît la définition selon Thierry Crouzet, l’auteur d’un livre du même titre : « Ce pouvoir de la parole et de l’action sera bientôt plus représentatif que tous ceux qui l’ont précédé dans l’histoire. Il sera le pouvoir du peuple. Après les pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire et médiatique, il arrive en cinquième dans le temps pour devenir le pouvoir primordial auquel tous les autres seront subordonnés. […] C’est le pouvoir du peuple, le pouvoir qui aurait toujours dû dominer la vie démocratique mais qui ne le pouvait faute de moyens. Aujourd’hui, internet lui offre ces moyens. ».

La dénomination est ronflante, le projet sympathique, mais la logique critiquable.
L’erreur est de croire qu’il existe d’une part une vraie volonté populaire, pure et juste pourvu qu’elle ne soit pas égarée par des mensonges, et d’autre part des moyens techniques qui, jusque là, étaient insuffisants et ne lui permettait pas de s’exprimer adéquatement, donc de faire sentir leur vrai poids aux autres pouvoirs qui doivent lui être subordonnés. C’est imaginer que pour représenter « le peuple », il suffit d’aditionner des volontés individuelles et que l’intérêt général (ou la volonté) résulte de leur synthèse. C’est le vieux rêve de la machine à gouverner : une bonne traduction équilibrée des demandes en actions selon un schéma stimulus réponse.

Or cette vision confond la volonté du citoyen avec celle du consommateur (qui, , a des intérêts qu’il cherche à maximiser et qui peuvent souvent se quantifier en équivalent monnaie). L’addition des désirs ou des indignations, surtout libérés du principe de réalité ne peut se substituer à la volonté politque qui adopte –en théorie- le point de vue du Bien Commun. Surtout, le travail du politique consiste à se placer du côté du principe de réalité, à créer des hiérarchies, à refuser, à dire non, à faire des sacrifices pour des buts plus grands, quitte parfois à contrarier les désirs immédiats des mandants.

Ce cinquième pouvoir qui n’est doté d’aucun organe d’exécution, n’a ni objectif, ni stratégie, ni continuité, ni idendité. C’est une résultante. On peut être enchanté des capacités dont nous disposons pour nous exprimer, nous documenter ou nous coordonner, on peut et on doit recommander aux citoyens d’en user et d’en abuser. Mais il faut garder à l’esprit que le pouvoir qui est soustrait d’un côté (celui des anciens détenteurs de l’information et des compétences, des propriétaires des médias classiques….) est reparti ailleurs et pas forcément réparti. Dans la concurrence des « paroles citoyennes » et des demandes, certains sont plus égaux que d’autres. Et le rétablissement du principe libéral de la concurrence (concurrence pour la visiblité, pour l’indexation, pour la citation, bref pour l’atttention et l’influence) n’est pas nécessairement une garantie contre les manipulations.

Rappelons d’ailleurs ce qu’est le fameux « quatrième pouvoir ». Ce dernier ne formule pas de commandement explicite – comme, législatif, exécutif ou judiciaire - et il n’est efficace que dans la mesure où nous sommes inconscients de son existence. Seuls les fous disent qu’ils ont fait quelque chose parce que la voix dans le poste les y a obligés. Les médias ne nous ordonnent rien. Au pire, ils nous suggèrent (de voter ou d’acheter) quand leurs messages visent à une persuasion délibérée. Même en ce cas, il n’y a aucune preuve scientifique qu’ils emportent notre conviction à tous les coups. Tous les travaux menés sur la persuasion concluent à son étonnante complexité et décèlent une non moins surprenante « résistance des récepteurs ». Si le quatrième pouvoir n’est pas celui de nous faire penser, pourrait-il être celui de nous empêcher de penser ? ou de nous dire à quoi penser ? ou comment penser ?


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