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Pouvoirs sur Internet, I
Bégaiements de l'extase

La série sur les pouvoirs d'Internet : I, II, III, IV


Abolition de la distance, du délai, de la rareté, abolition des possibilités de contrôle pour les États et les puissants, abolition des lois du marché, abolition des monopoles du savoir… Cinquième pouvoir, pronétariat, révolution du Web 2.0. Ce discours ne vous rappelle rien ?


Depuis les années 70 avec leurs Bulletin Board Services communautaires, leurs projets de « self media » et de « Computer for the people », avec les autres sympathiques slogans d’inspiration californienne, l’utopie technologique - le réseau sans territoire ni pouvoir - revient régulièrement. Cette utopie d’Internet (pour reprendre le titre d’un excellent livre de Patrice Flichy) est récurrente ; elle peut se résumer dans le principe de l’abolition.


Le cyberespace a toujours été présenté comme un terrain vierge où s’épanouiraient toutes les possibilités de l’esprit humain sur fond de cyberdémocratie en voie de construction.


Le monde nouveau devrait nécessairement advenir comme suivant un nouveau sens de l’histoire, déterminé cette fois par la technique. Pourvu, ajoutent les technoptimistes que soient réunies deux conditions : l’égale répartition des moyens d’accès au monde nouveau (par la réduction de la fracture numérique) et la lutte de tous contre la restauration de monopoles invisibles (par exemple par le biais des licences). Affaire de vigilance et de mobilisation en somme.
Les utopistes opposent volontiers la structure changeante, en réseau, incontrôlable du cybermonde, à la hiérarchie, à l’autorité, à la communication venue d’en haut et à la centralisation. Ils célèbrent la nouvelle agora électronique comme pendant politique d’une économie de l’immatériel. Ce modèle suppose que toute information soit disponible, que nulle technocratie ne se la réserve, qu’aucune censure ne puisse borner l’expression. La technique mettrait fin à la rareté et à la difficulté de partager et coopérer.

La technique favoriserait la participation directe des citoyens à la décision, sous forme d’un vote électronique. La structure de communication supplante donc les institutions représentatives et leurs lenteurs.

Dans ce modèle, le citoyen idéal s’émancipe de toute attache et de toute autorité. Il devient capable d’opposer aux manipulations médiatiques une libre parole que ne limite aucun problème matériel. Il n’est plus soumis à la langue sans réponse des médias et des institutions, mais devient émetteur, producteur de messages, capable avec des outils simples, un ordinateur et une ligne téléphonique, de faire connaître son point de vue à la planète.

Son point de vue ou celui de sa communauté, car le cybermonde favorise le regroupement à distance de tribus librement choisies, baptisées communautés virtuelles. Dans ces rassemblements, les individus décident de leur appartenance, se regroupent par passions et choix de vie, affirment “à la carte” leur identité en dehors des déterminations du statut social, des appartenances naturelles, des enracinements. Ces communautés d’affinités se jouent de l’État Nation et de ses institutions, comme elles échapperaient à ses frontières.

Au discours politique répond la vision économique. Dans l’économie immatérielle, la richesse et la puissance ne reposeraient plus sur la maîtrise de ressources naturelles, de moyens de production, de capitaux abondants ou d'organisations titanesques. Au contraire, l’avantage irait du côté de l’inventivité, de la créativité, de la souplesse d’organisation, de la capacité d'innover, de s'informer, d'anticiper le changement et créativité intellectuelle. La virtualisation de l'entreprise compléterait le processus. L’entreprise virtuelle, à la fois mondialisée et décentralisée, éclatée par la multiplication du télétravail, vivrait à la vitesse de rotation de son capital intellectuel. Pareil tableau s’oppose point par point à la conception traditionnelle : des hommes disciplinés rassemblés en des lieux et des moments appropriés se colletant à la matière et répétant les gestes appris, tandis que les chefs d’entreprise et managers les dirigent et conçoivent.

Avant d’entamer cette réflexion un rappel : bien entendu, le discours optimiste a toujours une base concrète (voire une part de vérité). En l’occurrence, ces derniers mois, nous avons vu ressurgir le thème de l’anarchie (au sens étymologique d’absence de pouvoir) ou du moins des nouveaux pouvoirs des citoyens sur le Web. Ceci se traduit notamment par le thème du « Cinquième pouvoir » (voir plus bas) ou celui du « pronétariat ».Le pronétariat néologisme tiré du titre d’un livre (d’ailleurs téléchargeable) des créateurs d’Agoravox, Joel de Rosnay et Carlo Revelli, ce serait : « L’accumulation du « capital informationnel » – représenté notamment par les savoirs, les connaissances, les contenus, les informations stratégiques accumulées dans des bases de données, des bibliothèques, des archives – se fait aujourd’hui de manière exponentielle. La création collaborative ou la distribution d’informations de personne à personne, contribuant à l’accroissement de cette nouvelle forme de capital, confèrent donc de nouvelles prérogatives aux utilisateurs, jadis relégués au rang de simples «consommateurs». De nouveaux outils « professionnels » leur permettent de produire des contenus numériques à haute valeur ajoutée dans les domaines de l’image, de la vidéo, du son, du texte, jusque-là traditionnellement réservés aux seuls producteurs de masse, détenteurs des « mass média ».

De même que les prolétaires de l’ère industrielle activaient des forces de production (qui selon Marx, allaient rendre obsolètes les vieux modes de production et permettre leur propre libération) les pronétaires seraient donc des producteurs de valeur information et des citoyens dotés de modes d’expression et de coopération jusque-là inconnus. Les pronétaires (mot formé à partir de « pro » au sens de avant, devant mais aussi pour, en faveur de, plus le mot « net », réseau) s’opposeraient donc aux « infocapitalistes » détenteurs des contenus et des réseaux de distribution. Et la nouvelle lutte des classes très soft, sans révolutions, grand soir ou dictature du pronétariat passerait par la maîtrise des nouvelles technologies, à la fois « médias des masses » (et non plus mass médias) et outils pour produire des contenus numériques à haute valeur ajoutée (image, vidéo, son, texte). Tous producteurs, tous distributeurs. Les jeunes modernes souples sympas ridiculisant les gros vieux machins hiérarchiques. De chacun ses mérites à chacun selon sa souris…. Encore le discours extatique de Rosnay et Revelli - accroissement des libertés, intelligence collective et explosion des possibilités créatrices - n’est-il qu’un exemple entre autres d’une rhétorique stimulée par les innovations technologiques et par les promesses du discours publicitaires.
On connaît le thème qui est tout sauf original pour un lecteur disons de Servan-Schreiber ou de Toffler dans les années 80, de Rheingold ou de Pierre Lévy dans les années 90, …

Notre propos n’est pas de critiquer le caractère naïf de ces positions : leur déconstruction a été menée depuis longtemps et de façon argumentée (Flichy, Breton, Wolton, Mattelart, voir bilbiographie…). Il n’y qu’un intérêt restreint à s’en prendre au discours utopique comme propos naïf (dans sa négation des rapports de territorialité, de pouvoir, de contrôle, de conflit qui se réinstaurent sous une autre forme) ou à distribuer de bons ou de mauvais points. Sans oublier les cas où la « naïveté » des utopistes pourrait être plus ambiguë qu’il n’y paraît.
Ne pas céder à la tentation prophétique, le « plus rien ne sera comme avant », cela ne veut pas dire qu’il faille ressasser « rien de nouveau sous le soleil ». Ce n’est pas l'auteur de ces lignes, médiologue et adepte des blogs, wikis, RSS, plates-formes en lignes et autres petites merveilles qui contestera qu’il se passe quelque chose sur le Net. Cela a des conséquences culturelles, idéologiques, économiques, sociales etc. Dans tout changement dans les modes prédominants de communication et transmission, il y a forcément transfert de pouvoir : des gens qui en perdent et d’autres qui en gagent. Il y a aussi nécessairement changement dans le contenu de ce qui est échangé et dans les critères que nous lui appliquons.



À suivre.

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