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Think tanks : USA et France
Innovation, influence, réseaux, pouvoir..

Les think tanks sont à la fois des centres de pouvoir intellectuel, d’influence , d’inspiration des politiques. Entre diffusion des idées, défense des intérêts, promotion d'une idéologie, guerre d'idées, expertise indépendante, les frontières sont parfois floues… Mal connus ici (sauf exceptions ), surtout concentrés aux USA,
créateurs d'opinion
en politique étrangère, les think tanks peuvent-ils réussir chez nous?




La notion devient pourtant à la mode, trop peut-être car il ne faut pas nommer ainsi n’importe quel groupe de réflexion d’universitaires, de décideurs ou d’intellectuels qui se réunit mensuellement pour parler réchauffement de la planète ou fiscalité… ou tout club travaillant au programme d’un parti.

Cette évolution renvoie à deux éléments :

- Le prestige des grands think tanks américains, les noms célèbres et les ouvrages à succès qui y sont associés (voir plus loin)

- Le besoin que ressent notre pays, d’un discours d’expertise, hors des schémas politiques étatiques et technocratique. Voir le succès de toutes les associations qui critiquent la politique et proposent de l’améliorer à partir de chartes, propositions, évaluations «non partisanes». Bref l’intérêt dans notre pays pour les Think tanks est à rapprocher de la montée de la «société civile» ou de la démocratie de contrôle, désireuse de ne pas laisser à la politique le monopole du savoir et de la décision.


BOITES OU PENSER, RESERVOIR A IDÉES

Raison de plus pour revenir aux sources :


Aux USA, les think tanks - littéralement "pensée + boîte" ce qui peut vouloir dire aussi bien "boîtes où penser" (comme un bunker, puisque l’expression est d’origine militaire) que "réservoir où puiser des idées" - sont :

- Des institutions permanentes privées (souvent de type fondation)

- Vouées à la recherche et à la production d’idées nouvelles (donc pas à la transmission d’une culture ou d’une science déjà constituées)

- Nombreuses (peut-être 1.500 aux États-unis) et très visibles dans le paysage politique et intellectuel

- Débouchant indirectement (indirectement implique : sans former un parti, prendre le pouvoir, exercer une autorité…) sur des mesures politiques concrètes (p.e. : consultations, anticipations, rapports destinés à des gouvernants ou à des décideurs économiques, diffusion d’idées aboutissant à une nouvelle législation ou à une nouvelle stratégie d’État, propositions…)

- Ayant des équipes permanentes de chercheurs (donc n’étant pas constituées de militants, de personnalités ou d’auteurs qui se réunissent de temps en temps pour un comité)

- N’exerçant en principe de pouvoir que par l’originalité et la force de conviction de leurs idées (même si certaines ont aussi une influence de fait par leurs réseaux relationnels)

- Plus ou moins spécialisées dans un domaine de compétence et mettant en relief des valeurs dont elles cherchent la réalisation (soit un principe très vague comme la paix et le progrès, soit un véritable contenu idéologique)

- Se vouant, en principe, au Bien Commun de façon désintéressée (même si en réalité, certaines défendent les intérêts privés économiques de groupes de pression ou encore des intérêts « idéologiques » de courants de pensée)

- Dont l’enseignement ou la recherche purs ne sont pas l’activité principale

• Publiant, fournissant souvent de l’expertise aux médias sous forme de commentaires de l’actualité (les Américains parlent de media tanks pour celles qui privilégient cette fonction)

• Recevant
• soit des fonds privés (provenant de fondations, d’entreprises de particuliers),
• soit des fonds publics (sous forme de commandes d’études),
• soit vendant leurs prestations (de conseil et évaluation, leurs publications),
• soit, le plus souvent, les trois. Ceci fait contraste avec France où elles n’ont pas de statut légal ou fiscal spécifique. Par exemple rien de comparable chez nous, en dépit de récentes améliorations fiscales, à l’article 501 de la loi américaine qui permet de défiscaliser les dons fait aux think tanks au titre de la « philanthropie». Cela permet notamment des dons militants à des centres de recherche correspondant aux valeurs des donateurs.

- Facilitant les carrières (universitaires, dans le business, au gouvernement..) de ses membres, repérant des jeunes prometteurs

- Accueillant des personnalités prestigieuses (éventuellement pour pantoufler en cas de renversement de majorité)

- Souvent consultés par l’État, les administrations locales ou les grandes agences pour choisir ou évaluer leurs politiques ou pour des auditions par le Sénat

- Pour certains ayant un rôle idéologique avoué (advocacy tanks produisant des idées et propositions au service de principes, valeurs et courants politiques bien affichés). Exemple indépassable : Heritage à Washington qui a inspiré les politiques de Reagan et des Bush père et fils ou le Project for a New American Century qui est très largement à l’origine de la « guerre préventive » de GWB contre l’Irak). Les néo-conservateurs sont très forts à ce jeu.

Tout le monde est d’avis que «think tanks» est terme « intraduisible » et que c’est une réalité surtout américaine à comprendre surtout à partir du modèle US.

Toute définition des think tanks mêle les éléments suivants quitte à leur donner un sens très différent :

- Un certain rapport avec la connaissance, donc avec ses producteurs
- Un certain rapport avec l’argent donc les intérêts
- Un certain rapport avec la politique donc avec le pouvoir effectif
- Un certain rapport avec le bien commun donc avec l’idéal


Pour le dire autrement : les think tanks sont toujours quelque part entre trois côtés d’un triangle.

- Expertise pure « à la demande » : solution, proposition, consultation, anticipation : répondre à des besoins et question du décideur politique et économique. Dans ce rôle, ils ressemblent à des cabinets de consultants

- Traduction des demandes à l’égard des autorités et plaidoyer pour des solutions (souvent favorables au commanditaire), ce qui peut mener aux limites du lobbying, si les règles de transparence ne sont pas respectées.

- Conviction idéologique : à partir de valeurs ou d’un projet de société (ou d’ordre international) propagation des idées, conquête des dirigeants, faire passer dans les têtes et dans la réalité des systèmes préexistants. Dans cette dernière fonction, les think tanks sont les continuatrices des sociétés de pensée nées au XVIII° siècle et qui se proposaient de répandre les lumières de la Raison sur l’Univers (ce qui les amena à devenir des clubs politiques).


DE LA RECHERCHE AU POUVOIR


Second facteur important : l’évolution historique. La notion de Think Tanks a évolué surtout dans sa patrie d’origine, les USA. Suivant les époques ce sont :

D’abord des « universités sans étudiants » vouées à l’ingénierie sociale (censés produire des projets de réforme scientifique à finalité économique et sociale), des fondations portant souvent le nom du philanthrope qui les a créées « pour le bien de tous », pour une action hors appareil politique : Russel, Rockfeller, Carnegie, Hoover, Brookings. L’optimisme du New Deal et l’espérance d’une gestion plus rationnelle de l’économie et des problèmes sociaux ont contribué à leur éclosion.

Seconde phase : des grands centres de méthodologie et de futurologie vivant des contrats avec des administrations, et dont la RAND est l’archétype après 1945 ou encore l’Hudson Institute (très déterminé par la personnalité du futurologue Herman Kahn).

Depuis les années 70 : les advocacy tanks (littéralement les avocates d’une cause) et dont la plupart sont républicaines et très engagées dans la lutte politique et métapolitique (les idées qui sous-tendent les pratiques politiques) : Entreprise, Heritage, Cato, PNAC, CSIS…


Mais la différence n’est pas seulement structurelle ou culturelle. Elle est aussi stratégique. En d’autres termes (et avec quelques exceptions, bien sûr) les think tanks américains accomplissent des tâches que leurs équivalents de ce côté de l’Atlantique ne font pas, font moins bien ou à une tout autre échelle

Une liste non limitative :

- Penser une politique générale dite de PPP «Policiy and Position Promotion». En clair, au moins autant qu’à la production de concepts, il faut consacrer des efforts à la diffusion des idées, à leur adaptation publics visés, aux vecteurs médiatiques, politiques et intellectuels, au vocabulaire et au style d’argumentation, à la surface éditoriale…., bref au marketing. Les think tanks consacrent souvent autant d’énergie à financer ces idées (recherche de fonds) ou à les « vendre » (PPP) qu’à les élaborer.

- Penser cette « PPP » à tous les étages », en promouvant ses valeurs, ses propositions, ses publications, sa think tank (et le principe même des think tanks), ses chercheurs (leur visibilité et leur carrière).

- Penser argent pour les idées. La recherche inlassable de fonds suppose de bons fichiers, de bons contacts, de bons réseaux, de bons professionnels…

- Penser médias : avoir son réseau de radios, travailler sur Internet, produire des revues et des livres, avoir des « columnists » stars (des éditorialistes) dans son équipe, fréquenter les plateaux de télévision, éventuellement produire ses propres spots ou ses propres vidéos dans ses propres studios

- Penser data (données, fichiers) : constituer des bases de sympathisants, de donateurs, mais aussi de publications, d’associations..

- Adapter le message aux cibles

- Créer des synergies avec d’autres causes et d’autres associations

- Travailler des milieux spécifiques qu’il s’agisse d’entrepreneurs ou de simples étudiants pour repérer les futurs éléments prometteurs et former les futures élites.

- Jouer « donnant-donnant », ne pas oublier la carrière de ses amis, ni les intérêts de ses donateurs

- Rentabiliser son prestige, être des « go to » institutions où il est bon de venir à des conférences et de rencontrer des gens.

- Trouver des relais médiatiques pour « vendre » leurs nouveaux produits, comme, pour les néo-conservateurs, les éditorialistes de Fox News et des médias du groupe Murdoch

- Pour les plus influents, produire des «blueprints», de véritables programmes pour les futurs présidents (comme ce fut le cas pour Reagan avec la très longue liste de mesures à prendre que lui avait remis Heritage).


Si, en France, nous nous considérons volontiers comme un peuple d’intellectuels, ou du moins un pays où les intellectuels ont énormément d’influence, les Américains se souvent sont rallié à l’idée du « Pouvoir des Idées », le slogan d’une think tank, justement.

Les experts des think tanks sont souvent définis comme courtiers en idées, catalyseurs d’idées, concurrents dans la lutte des idées, cerveaux en guerre, Les idées en question peuvent en réalité recouvrir des innovations et suggestions, des avis utiles, des connaissances rares, des données utiles à la décision, des théories ayant valeur explicative, des scénarios ayant valeur prédictive, des discours ayant valeur persuasive…

Donc les idées des think tanks demandent pour vivre et prospérer : de l’argent (frais de production), de l’organisation (institutions et réseaux), des circuits de distribution (vecteurs) ; et au bout du circuit des utilisateurs équipés pour recevoir et les exploiter.

Mais surtout les flux sont parfois « traçables » : il est possible de remonter d’une mesure politique effective à la think tank qui l’a inspirée, des résultats aux sources. Voici une petite liste communément admise (même si nous ne garantissons qu’elle ait chaque fois bien identifié le « primo géniteur » de l’idée) :

- La réforme de l’aide sociale de L.B. Johnson et sa « grande société » : l’Urban Institute
- La futurologie des années 70 Hudson Institute
- Méthodes d’évaluation des coûts, d’anticipation, d’emploi des ordinateurs, de théorie des jeux, appliquées y compris dans la stratégie atomique : Rand
- Révolution dans les Affaires Militaires, une grande partie des choix stratégiques de l’US Army (surtout aviation) : Rand
- La politique de la ville de Giuliani, le monétarisme de Reagan et Thatcher : Manhattan Institute
- Le succès des idées libérales de Mises, Hayek et autres, Heritage et Société du Mont Pèlerin
- La politique de Margaret Thatcher, l’Adam Smith Institute et l’Institute of Economic Affairs
- La « flat tax » appliquée dans des pays de l’Est : Hoover Institution
- Le programme de Ronald Reagan : les propositions de Heritage dans Mandate for leadership
- Celui de Bill Clinton dans une moindre mesure : Progressive Policy Insitute
- Politique environnementale de Bush : Property and Environment Research Center (PERC) and the Foundation for Research on Economics and the Environment (FREE).
- Guerre en Irak : Project for a New American Century
- Réforme Bush de la sécurité sociale : Cato et NCPA

Nos exemples sont surtout américains et il serait difficile de « tracer » ainsi des idées de think tanks français, même si, à l’évidence, certains clubs ou fondations (qui ne sont pas des think tanks) ont lancé des thèmes qui ont reçu un grand écho dans l’espace public. Nul ne songerait par exemple à nier l’influence - suivant les époques ou les milieux - du club Jean-Moulin, de la Fondation Saint-Simon, de la République des Idées, du Cercle des Économistes ou de l’Institut Montaigne. Et ne parlons pas du conseil scientifique d’Attac. Mais nous aurions beaucoup plus de mal à remonter d’une loi précise à une structure indépendante de proposition et de réflexion qui l’aurait élaborée dans les mêmes conditions que de vraies think tanks.


MODÈLE US, MODÈLE FRANCAIS

Le modèle américain souffre de critiques du fait compromissions de certaines Think Tanks avec des intérêts matériels ou idéologiques : ne sont-elles pas chargées de fournir l’habillage pseudo scientifique d’intérêts matériels ou de croyances prétablies ?

L’Advancement of Sound Science Coalition, financé par l’industrie du tabac au milieu des années 90 avait pour fonction de contrer les thèses sur le cancer provoqué par le tabagisme passif. Des organismes comme le Citizen for Sound Economy et le Family Research Council sont souvent le département réflexion voire propagande de groupes de pression. Il pourrait bien y avoir un lien entre les choix budgétaires préconisés par la Rand en matière de défense aérienne et les financiers de ses contrats au sein de l’US Air Force. Il pourrait bien y avoir une relation entre les subventions accordées par des grands groupes pétroliers à Advancement of Sound Science Coalition, American Enterprise Institute, Heritage Foundation, Cato Institute, Hoover Institution, et le Competitive. Enterprise Institute.

Suivant un article du New York Times de 1998, l’American Petrol Institute aurait lancé un plan global pour favoriser les scientifiques et les institutions doutant du réchauffement climatique. Exactement comme le "Wedge Document," prouverait l’existence d’une stratégie globale de lutte contre le darwinisme et pour démontrer l’existence d’un « dessein intelligent ».

Aux USA, la plupart de ces initiatives viennent plutôt de la droite républicaine qui théorise son projet de reconquête culturelle face aux «libéraux» assimilés à la « nouvelle classe » des intellectuels et de bureaucrates profitant de l’État Providence et face à la prédominance du « politiquement correct » dans les universités. Il est de notoriété publique que la reconquête du pouvoir par les néo-conservateurs est une véritable opération de guerre culturelle menée délibérément après l’échec de Goldwater. Ce qui n’a rien d’illégal ou de scandaleux en soi. Simplement, il faut comprendre la stratégie de conquête menée délibérément par des intellectuels de droite qui avaient lu Gramsci et qui pensaient qu’une idée doit un jour devenir une réalité.

Nous avons largement décrit ailleurs (cf. le livre « 4° guerre mondiale »cette méthode des néo-cons, méthode qui pourrait trouver ses limites au moment où ils apparaissent comme les inspirateurs et les responsables d’une politique étrangère catastrophique en Irak.

S’il y a beaucoup à puiser dans le modèle US, il ne faut donc pas en ignorer les défauts : ils peuvent être aussi bien le caractère intéressé de la « pensée » que sa tendance au délire technocratique Que le lecteur se souvienne de certains scénarios de guerre froide ou d’anticipations futurologiques dignes du docteur Folamour.

Il existe des raisons

- culturelles (la tradition des «ingénieurs sociaux» US),
- financières (les donations aux think tanks sont encouragées par le code fiscal),
- sociologiques (la circulation des élites et en même temps leur concentration en des lieux de pouvoir comme le « triangle d’or » du centre de Washington)
- idéologiques (le rôle des think tanks a été fondamental dans la conquête du pouvoir intellectuel par les néo-conservateurs..),

à cette différence du développement très différent des think tanks dans le monde anglo-saxon que dans la francophonie.

Néanmoins, il existe en France, à Bruxelles (là où sont également installés 15.000 lobbyistes) et dans des pays francophones de nombreuses institutions qui ne répondent pas strictement à ces critères et qui sont suivant le cas :

- Plus proches d’un centre universitaire pur
- Plus liés à un parti ou à un courant politique (avec parfois un rôle programmatique et/ou de «brain storming» pour un candidat)
- Plus dépendants des subventions d’État
- Ressemblant davantage des clubs autour d’une revue
- Étant presque des cabinets de consulting ou des centres de réflexion prospective...
- Pratiquant diverses formes d’influence idéologique, par exemple sur le modèles « sociétés de pensée »
- Ou encore réseaux destinés à renforcer des liens entre les élites médiatiques, patronales, universitaires, étatiques, syndicales, …
- Pour certains clubs pour élites où entrepreneurs, grands administrateurs, chroniqueurs célèbres ont plaisir à se retrouver autour d’un vague alibi de réflexion sur l’avenir de la planète

Néanmoins, tous veulent agir sur la société par le pouvoir d’idées neuves….

Le rôle de l’État et des institutions de recherche, le rôle de l’intellectuel (forcément critique, dénonciateur ou conseiller du Prince en France), l’importance des partis et de leur fonction programmatique : autant de différences entre nos deux pays.



Pour formaliser autour de quelques oppositions, on trouve

- Aux USA : fédéralisme et décentralisation ; les administrations locales et les agences ont besoin d’expertise indépendante. Plus un autre facteur : la faiblesse relative des partis, surtout en termes d’idéologie : le bipartisme favorise l’épanouissement de la réflexion et de la recherche programmatique hors de leur cadre
• En France, centralisme, jacobinisme, importance des partis idéologisés.


- Aux USA, existe une tradition de «social engineering» basée sur la croyance que les idées sont faites pour être appliquées afin d’améliorer le monde
• Elle s’oppose à notre vision de l’intellectuel soit comme conseiller du Prince, soit comme personnage critique, moralisateur ( tel le « clerc » de Julien Benda), prônant la morale de la conviction contre celle des résultats, nullement tenu d’aboutir à des résultats pratiques…

- Aux USA la tradition « philanthropique » : l’argent privé sert à faire avancer la recherche, y compris la recherche politique, économique, stratégique ou autre
• En France, celui qui veut changer le monde par des idées essaye de s’emparer de l’État, ou passe par une action politique destinées à le conquérir, ou encore il se met au service du Prince, ou en posture de résistance, mais, dans tous les cas de figure, il ne pense qu’à l’État.

-Aux USA, les élites circulent facilement entre l’Université, l’entreprise, l’État, l’armée, les think tanks, les médias, etc.
• En France, nous connaissons plutôt le cloisonnement des filières, caricaturé par le système énarchique.

-Aux USA, le « problem solving », la résolution des problèmes par une expertise indépendante est une procédure bien admise.
• En France, la réflexion se dirige plus volontiers vers une fonction programmatique ou critique destinée à alimenter le politique en idées et jugements.

-Aux USA, les mouvements sociaux de contre-culture et les bouleversements intellectuels, ou dans les mœurs des années 60/70 ont provoqué, par réaction, une tentative de reconquête par les conservateurs. Ils voyaient leurs idées quasiment exclues des Universités «politiquement correctes» et leurs valeurs abandonnées par la «nouvelle classe ». Ils étaient exclus du débat et de la vie intellectuelle, ils ont repris l’initiative, l’agenda, le monopole du lancement des idées (et surtout de leur mise en œuvre)… Nul n’est forcé de partager leurs options ; on peut même s’indigner de cette prise de pouvoir idéologique qui a duré trente ans. Mais il faut reconnaitre la performance. De la ringardise culturelle à la dominance intellectuelle !

• En France, le débat dont nous nous gargarisons tant est restreint à un espace bien précis, plombé par l’emprise de quelques indéboulonnables, borné par la crainte de sortir du « cercle de la raison ». Et souvent en contradiction totale (cf. les discours sur l’Europe ou l’immigration) avec ce que pense l’ensemble de la population. Les think tanks françaises ou fondations et instituts qui y ressemblent le plus oscillent entre la « pensée unique » néo-libérale et « moderniste ou une aimable social-démocratie soucieuse de ne choquer personne. En France les idées sont plus souvent qualifiées (d’archaïques, souverainistes, néostaliniennes, ultralibérales, …) que discutées. Pouvoir intellectuel, en France et pouvoir des idées, aux USA, sont très différents.

CONCLUSION



Que faut-il en conclure ? Que tout va mal en France ? Que nous sommes « en retard » (ah ! le retard français) ? Qu’il faut imiter ce qui se passe là-bas y compris et surtout en matière de think tanks ?

Certainement pas. Le système US n’est d’ailleurs pas sans défauts. Les deux principaux sont le risque d’autisme des membres des think tanks (donc le risque de redondance et de délires coupés de la réalité) et le risque de domination par des intérêts ( à commencer par ceux des financiers et donateurs).

Simplement si nous prenions quelques exemples ailleurs (chez nos voisins allemands, par exemple) ou si nous nous préoccupions un peu du rôle des groupes de recherche et d’influence à Bruxelles, nous découvririons des solutions à notre portée. Au prix d’une certaine modestie et d’un peu de considération pour les conditions matérielles (financières, organisationnelles, de statut, de rapport avec les moyens de diffusion et avec les technologies,...) des idées. Rien de plus, rien de moins.




Voir le dictionnaire critique


 Un article (2001) sur les think tanks US à télécharger
 Observatoire des think tanks
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