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Petit guide du duel Sarkozy Ségolène Royal
Pour comprendre le débat du 2 Mai

Le débat si attendu de Mercredi entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal pourrait battre des records d’audience, s’il est à la mesure de l’extraordinaire passion que suscitent les deux protagonistes. Rarement campagne aura été aussi personnalisée, la personnalisation aussi spectaculaire et les personnalités aussi tranchées. Et tranchantes au point de faire naître des antipathies rarement vues.

La sarkophobie atteint des sommets dont témoignent les vidéos téléchargeables: il y apparaît comme hitléro-hystérique, à la fois malade des nerfs, complice des sectes et des communautarismes, eugénistes, berlusconien, tricheur… Tout y est, hors sa petite taille, ses déboires conjugaux et ses liens avec Israël, trois sujets tabous à gauche.

Mais les réactions de rejet que provoque la personnalité de Ségolène Royal, y compris dans son propre camp, chez ceux qui comme le disaient le Monde « iront voter en se bouchant les oreilles » sont également immenses. Que ce soient ses tailleurs blancs de « bourge » ou son incapacité à commencer une phrase autrement qu’à la première personne, son sourire perpétuel sans réduction pour bonne conduite ou son goût pour les drapeaux, mille petits détails horripilent ceux qui devraient être ses électeurs naturels.

Sur le plateau, tout sera fait pour que l’atmosphère soit feutrée (pas de plans de coupes, un réalisateur amené par chaque candidat, deux interviewers/modérateurs plutôt interventionnistes…) Mais derrière certains écrans il y aura souvent l’attente d’une mise à mort, d’un côté ou de l’autre.

Le débat peut-il décider de l’élection ? Nous avons déjà dit ici même que les deux exemples d’un débat qui aurait pu entraîner les quelques centaines de milliers de voix décisives (Nixon-Kennedy et VGE-Mitterand en 74) ne prouvent pas grand-chose.

D’ailleurs déplacer quelles voix ? Tout le monde répondra en choeur « celles de Bayrou ». Il s’agirait donc de faire un concours de centrisme et de modération.

Est-ce si simple ?

Placée à 47 ou 48% selon les sondages (il est permis de douter des sondages, mais les candidats sont bien obligés de raisonner en fonction de leurs chiffres) Ségolène Royal recueillerait une courte majorité des voix de Bayrou (55 ou 57% selon les sondages).

Pour l’emporter – et toujours en acceptant ces données- il faudrait :

- Qu’elle retourne quelques centaines de milliers de bayrouistes de plus ce soir-là
- Qu’elle bénéfice d’une impeccable discipline républicaine à sa gauche. Or, même chez les présumés électeurs trotskystes les pertes en direction de l’abstention, voire, aussi bizarre que cela paraît, en faveur de son adversaire. Les dernières déclarations de la candidate expliquant que Bayrou ou Strauss-Kahn feraient de bons Premiers ministres n’ont rien pour ravir des antilibéraux purs et durs.
- Qu’elle prenne un nombre non négligeable de voix du Front National. Ceci choquera peut-être:, mais un président ou une présidente de gauche ne peut pas être élu dans ce pays sans un report en sa faveur d’un petit quart des électeurs de le Pen. Que ceux que cette affirmation surprend prennent leur calculette et revoient les chiffres des reports lors de la dernière élection d’un président PS (Mitterrand en 88).

Pour Sarkozy, le problème se pose en termes différents. S’il n’a guère d’efforts à faire en faveur de l’électorat de Villiers et Nihous, ni pour recueillir des soutiens chez les députés UDF (qui pensent au deuxième tour des législatives), il semble avoir une stratégie toute dessinée à l’égard des électeurs centristes :

- Jouer dans le registre de la compétence, de la stature d’homme d’État, de la modération, du sérieux économique, quitte à refaire à Ségolène Royal le « coup des citations ». On se souvient que lors du débat Giscard-Mitterrand, le second avait asséné au premier un florilège de citation hostiles de Jacques Chirac. Sarkozy pourrait puiser dans le débat Royal-Bayrou de la semaine dernière quelques munitions du même genre contre la candidate « étatistes dirigiste » (les citations de dirigeants du PS sur le thème « Bayrou Sarkozy même combat » pourraient aussi lui servir).
- Ironiser sur le grand écart qui amènerait des démocrates-chrétiens à voter comme Arlette Laguiller.

Le vrai problème de Sarkozy se trouve plutôt des électeurs du Front National. Comment jouera le candidat UMP ? Le Pen ne lui a pas donné le baiser de la mort en n’appelant pas à voter pour lui. Peut-il décider considérer que les électeurs du Front n’ont pas le choix et que, sauf une fraction d’ouvriers lepéniste qui retournent par réflexe à son camp naturel, ils lui sont acquis ? Peut-il ouer de l’argument « la gauche s’indigne, moi j’ai réduit le Pen à son plus bas score et effacé la honte du 21 Avril » ? Leur envoyer quelques signaux quand même ?


À titre indicatif quelques points à surveiller :

- Le thème de la compétence. Sarkozy s’inscrira-t-il dans la tradition de droite qui consiste à donner des leçons d’économie et d’institutions internationales à son interlocuteur présumé utopistes, plein de contradictions, ignorant des vrais problèmes et brouillé avec les chiffres ? Cherchera-t-il à mettre Ségolène en porte-à-faux soit par rapport à son camp (rappel de telle ou telle mesure de Jospin ou de telle ou telle déclaration d’un de ses soutiens) soit par rapport au reste de l’Europe et du monde (« Mais Madame, partout ailleurs qu’en France, cela se passe comme ça ») ? À utiliser avec modération, au risque d’apparaître professoral. Et puis, vote-t-on pour le principe de réalité ? L’argument de la force des choses peut se retourner.

- Le thème de la féminité. Ségolène Royal use habilement du thème « c’est parce que je suis une femme que vous me faites ce genre de réflexions » Sarkozy a annoncé à l’avance qu’il allait traiter son adversaire comme un homme, pour ne pas dire « comme un mec », sans retenir ses coups et que toute autre attitude serait machiste. Cela pour les principes. Mais, dans la réalité, d’autres facteurs joueront, presque éthologiques, dans cet affrontement mâle dominant vs femelle alpha pour diriger la tribu.

- Le thème du bilan. Curieusement, cette campagne donnait l’impression qu’il n’y avait pas de sortant. Hors quelques allusions presque obligatoires sur le bilan « catastrophique » de l’un ou de l’autre, le passé n’a guère été évoqué, que ce soit en bien ou en mal. En sera-t-il différemment pendant le débat ?

- Le thème de 68. Mis en jeu hier, il pourrait ressortir à la surprise générale. En appelant en substance à clore la parenthèse de Mai 68, Sarkozy a tendu un chiffon (rouge, bien entendu) à ses adversaires. Ceux-ci se sont indignés que l’on remette en cause un élément du patrimoine national. Or l’électorat que vise Sarkozy est plutôt celui pour qui soixante-huitard est synonyme de vieux con nostalgique ayant bien profité de la vie avant le chômage et le Sida tout en faisant des cours de morale. Vu de l’étranger, cela paraît surréaliste, mais chez nous les débats tournent toujours d’une façon ou d’une autre atour d’un passé intangible. Un piège pour Royal. D’autant que Sarkozy tentera de la présenter comme la représentante des bobos aux belles âmes contre les vrais gens qui travaillent et ont de vrais problèmes.

- Le thème de la brutalité. Ségolène Royal tentera de jouer de cette corde : Sarkozy est l’homme de la division qui dresse une France contre l’autre, elle est la femme de la réconciliation des contraires. Il suscitera des réactions violentes, elle pansera nos plaies. Il est pour l’autorité, elle est pour le dialogue. Il impose, elle a inventé la démocratie participative. Il nous ordonnera, elle nous écoutera. Stratégie, peut-être trop évidente. Comme nous l’avions déjà rappelé la méthode de Fabius conte Chirac dans un débat célèbre (Ne vous énervez pas, ne vous énervez pas… Comme vous êtes agressif…) peut faire boomerang.

- Le thème de la modernité. Modernité ne signifie pas grand-chose, mais entre deux candidats qui ont basé toute leur ascension sur le contraste avec les caciques de leurs camps et sur leur prétendu nouveau style « qui ne respecte pas les tabous », un tel enjeu est aussi important que la possession du mouton dans un bouzkachi.

- Le thème de la victime. Si Ségolène a fait du compassionnel une seconde nature, Sarkozy pourrait jouer dans le registre : on m’a tout fait, on m’a diabolisé, on s’en est pris à ma vie privée, pourquoi tant de haine ?


Mais bien entendu, tout ce qui précède est une énumération de stratégies prévisibles. Donc prévues par les candidats qui pourraient décider de casser le schéma prévu.

Réponse mercredi soir.

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