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Fantasmes et contradictions au PS
La méthode pragmatique de Sarkozy (ouverture et jeu à contre-pied, rhétorique bayrouiste, vitesse et surprise) s’ajoute au désarroi de gauche qui n’avait jamais atteint un tel plancher électoral depuis 1969 : cela produira peut-être une chambre bleu horizon. Ou plus exactement d’une fausse bipolarisation : une représentation nationale presque uniquement réservée à une UMP dominante et à un PS en proie à l’introspection ravageuse.

Résultat paradoxal d’une élection présidentielle ou tout le monde ou presque se présentait comme un candidat anti-système : le système semble renforcé. La France, pays du non à la constitution européenne, pays où il y toujours au moins trois candidats trotskistes à chaque élection pays de la surprise du 21 Avril, pays dont l’Europe contemplait avec stupeur les scores des extrêmes, la foi en sa différence et la désaffection envers la politique, cette France-là va-t-elle se normaliser ? Se partagera-t-elle entre une droite libérale en économie, au discours «décomplexé» et d’autre part une gauche faisant son coming out social-démocrate ? L’addition des moins et des rejets (« tout sauf », tout sauf Sarkozy, tous sauf Ségolène, tout sauf ces deux-là)…, produit-elle des plus ?
On se doute que ce n’est pas si simple.

À commencer par le classement droite-gauche qui devrait s’apprécier désormais au moins selon une double échelle. Il y a celle du libéralisme économique (terme qui n’a pas toujours été synonyme de « de droite » ou conservateur) : elle va de l’acceptation pure et simple des critères internationaux à la défense protestataire et intégrale du service public ou de l’État Providence (même l’extrême gauche pensait bien moins à faire la Révolution pour transformer modes et rapports de production qu’à « résister » au rouleau compresseur de la libéralisation). Sur une autre échelle, que l’on peut nommer sociétale, morale, des valeurs, peu importe… , on se classe selon des critères de permissivité et de compassion. Ici le classement irait des partisans les plus durs de l’ordre, de la morale traditionnelle et de la préférence identitaire, jusqu’aux dinosaures du « jouir sans entraves » ou aux repentants à répétition (les deux pouvant d’ailleurs se dissocier ou se contredire).

Or, au cours des vingt dernières années, la règle – visblement remise en cause - semblait être : la droite l’emporte en économie et perd sur les « valeurs ».
Une tendance lourde semblait mener à une acceptation croissante des lois du marché et de la mondialisation, ce qui laissait la gauche en position non plus triomphaliste, comme à l’époque où l’on croyait à « l’avènement » du socialisme, mais en recul perpétuel : encore un moment, Monsieur le bourreau, ne laissons pas démanteler le service public, défendons l’État Providence, conservons quelques acquis sociaux. Du coup, elle se consolait avec l’idée résolument anti-marxiste que l’économie n’était pas vraiment déterminante, qu’avec beaucoup de bonne volonté et d’idéalisme, on devait pouvoir imaginer un autre monde et se mettre à l’abri de la loi d’airain du capitalisme. D’ailleurs, elle était devenue anti-idéologue (elel combattait l'extrêmisme du projet "ultralibéral") et non plus anticapitaliste. Elle voulait corriger des excès dans l’inéluctable et non plus changer la vie.

Dans le domaine « moral », la situation était inverse. Employer le mot « valeur », se mettre en posture de magistère moral, refuser le « cynisme », c’était forcément se classer à gauche. C’était être ultra-individualiste (et donc libéral au sens américain) dans le domaine des mœurs : tous différents, chacun son choix et à bas toute contrainte. Mais ce que l’on gagnait comme personne en diminution des contraintes et contrôles, on le perdait collectivement. La liberté de l’individu se payait de la culpabilité du citoyen, assailli de rappels : celui de ses crimes anciens, de ses complaisances passées envers l’injustice, de son indifférence actuelle à la souffrance, de sa responsabilité objective dans la « brutalisation » du monde. Les victimes, les « sans », les minorités, les « autres », venaient attester que le Surmoi était passé à gauche. Et il ne suffisait pas toujours de boire du café équitable ou de faire pèlerinage au canal Saint Martin pour le satisfaire. D’autant que l’étiquette angélico-pédagogique commençait à agacer une bonne partie de la population

Mais d’une certaine façon, cette gauche « morale » intériorisait sa propre défaite future, ou plutôt la fantasmait, parfois avec un brin de gourmandise masochiste. N’allait-on pas vers un « retour de l’ordre moral » ? ne voyait-on pas surgir de « nouveaux réactionnaires » ? les intellectuels n’allaient-ils pas « passer à droite » ? et surtout, ne se répandait-il pas une horrible contagion populacière et populiste : la « lepenisation des esprits » ? quel tabou pourrait encore faire barrage aux surgissements des forces obscures ?

Dans cette perspective, le mythème « 21 avril » a fonctionné à plein. C’était un traumatisme dont il fallait éviter le retour (d’autant plus frappant qu’en 2002, la gauche de gouvernement attendait tranquillement que l’élève Jospin qui avait eu d’excellentes notes dans tous les domaines soit récompensé par son CDD de cinq ans). En outre, il a fonctionné comme « référent horrifiant » : de toute proposition, il fallait déterminer immédiatement si elle favorisait objectivement ou pas ce retour du Mal. La gauche semblait ainsi se caractériser par une double crainte : celle de l’évolution du monde extérieur (la mondialisation libérale condamnant à plus ou moins long terme notre système de protection sociale, par exemple) mais aussi le retour du refoulé, la hideuse pulsion inconsciente lepénisante dont nul ne pouvait se garantir vraiment indemne.

La sempiternelle référence au 21 mai dans la campagne socialiste a produit un double effet. D’une part, elle a servi à culpabiliser (s’il en était encore besoin) la gauche non socialiste, faussant totalement leur représentation au premier tour. Et empêchant de mesurer l’impact réel des éléments nouveaux dans le discours de Ségolène (notamment ses binômes ordre+justice, République+respect).
D’un autre côté la perpétuelle comparaison à le Pen et l’argument « Sarkozy court derrière l’électorat du Front National » (avec son corollaire : faire la moindre concession au discours sécuritaire et nationaliste, c’est courir derrière Sarkozy) était totalement autodestructeur. Le piètre résultat du Front National réduisait le référent horrifiant au statut de vieux Monsieur qui se plaint qu’on lui ait volé et ses mots et les voix des électeurs.

Patatras : son apparente victoire idéologique ou au moins sémantique se traduisait en déroute électorale. Et Sarkozy en réussissant ce qu’on l’accusait de comploter – récupérer les voix frontistes – détruisait l’argument 21 Avril.

Dommage collatéral pour la gauche : elle s’affichait comme le parti de l’interdit (ne pas prononcer certains mots « révélateurs », ne pas éprouver certaines peurs ou « phobies », ne pas paraître discriminer, ne pas dire, ne pas employer de termes « agressifs »). Une faille énorme qu’exploitait Sarkozy dans le rôle du non conformiste : « Assez de tabous, oser dire, ne plus être politiquement correct, se décomplexer, cesser de s’excuser…. ». Et une rhétorique de la peur et de l’inacceptable facile à désamorcer en composant un gouvernement très politiquement correct.

Au moins autant qu’à la droitisation profonde de l’électorat, la gauche devra son échec à un discours à la fois conservateur et contradictoire.

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