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Rappels de campagne
Pendant que se multiplient les images de ministres joggeurs, tutoyeurs et bisouilleurs – pour qui n’aurait pas compris que le gouvernement serait moderne, dynamique et ouvert - le pays sort de plusieurs mois de campagne, chacun commence à réaliser l’ampleur du bouleversement occulté par une période qui a passionné et dérouté.

Petit coup d’œil dans le rétro :

* Il y eut la phase préparatoire « duopole /duo de peoples », celui des finalistes par prédestination. Depuis des mois, nous apprenions chaque détail de la vie privée des deux grands candidats oints par les médias, par les sondages, par Drucker et Djamel. Parallèlement, nous pouvions apprécier la performance : chacun éliminait ses concurrents de son propre camp comme sans effort. Villepin et Michèle Alliot-Marie s’autodétruisaient comme, dans le camp d’en face, Hollande et Jospin s’auto effaçaient. Les livres proliféraient qui nous révélaient la vraie nature des candidats. On y apprenait avec stupeur que Sarkozy avait de grandes ambitions et un bon service de communication, et que Ségolène en dépit de ses problèmes avec la figure du père n’avait pas peur des éléphants. C’était scénarisé comme une finale de Starac, (ou, comme disait Régis Debray, Neuilly versus Charente Poitou en finale) ce serait forcément Monsieur Dynamique ou Madame Empathique. Quelques ronchons s’énervaient : ils protestaient qu’après les surprises de 2002, le référendum sur la constitution européenne et quelques autres événements du même acabit, la France ne pouvait pas se conformer au modèle du bipartisme de fait (un parti conservateur pragmatique contre un parti social-démocrate préservateur) qui s’instaure en Europe. On attendait la surprise, bonne ou mauvaise, comme les guetteurs face au désert des Tartares.

* Presque un an avant l’élection commença la phase « vous le peuple ». Plus rien ne serait comme avant grâce à la démocratie participative, aux nouveaux services du Web 2.0 et aux nouvelles émissions de TF1. Spontanéité, écoute et contact devenaient la devise de la nouvelle République transformée en hotline. C’était le primat de la relation.
Ségolène Royal prenait un temps d’avance avec ses jurys citoyens, ses citoyens experts, ses experts en ligne, sa ligne pragmatique et sa pratique des meetings participatifs… Elle contournait vite l’opposition des structures du PS grâce à une double force : les nouveaux inscrits et l’argument «elle est populaire parce qu’elle va gagner et elle va gagner parce qu’elle est populaire ». La politique devenait l’art de détecter des besoins (« les problèmes des vrais gens » selon la formule consacrée), puis d’en souligner l’importance avant d’annoncer que cette priorité serait traitée par un heureux mélange d’éduction, de négociation et de subventions dans une optique gagnant-gagnant.
Toujours plus près, toujours plus attentive, Ségolène nous persuadait que nous le valions bien : nous étions tous importants. Comme était important son souci quasi maternel envers chacun.

Pendant ce temps, Sarkozy travaillait sur un autre terrain : attentif à paraître toujours en pleine action, partout, toujours auprès de chacun. Mouillant sa chemise comme il mouillera son œil en écoutant une lettre de Guy Mocquet. Sachant d’où viendrait l’attaque (« énervé, facho, ultra-libéral, proaméricain ») il préférait, certes adoucir son image, mais surtout jouer le contre. Tantôt suivant le principe du « Maillon faible », il attendait les bourdes de Ségolène, tantôt il martelait qu’il fallait oser le dire. Il se vantait de rompre avec le politiquement correct, les réponses toutes faites, les multiples culpabilités et repentances, les références à la spécificité française. Partout, il voyait des situations « absurdes », des anomalies, des défauts bien gaulois, des habitudes stupides avec lesquelles il fallait rompre.

Paradoxe : il devenait l’homme sans passé et l’anticonformiste. Plus la campagne avançait plus il s’affirmait comme le candidat des lève-tôt, des vrais travailleurs, de tous ceux qui ne profitent pas du système, de ceux qui ne veulent plus aller dans le mur. Même d’être diabolisé soulignait l’angélisme de sa rivale. Plus elle disait « moi j’écouterai », plus il disait « moi je ferai...
Et quand elle traversa le fameux « trou d’air » de sa campagne, avec bourdes, canulars et faux-pas avec l’appareil PS, beaucoup pensèrent que l’affaire était pliée. Impavide, la candidate a tenu (comme elle sera impavide après sa défaite du 6 mai, expliquant, tel un candidat évincé du Loft, qu’elle avait été éliminée, mais que ce n’était pas grave, car nous avions vibré ensemble pour des moments intenses).


Troisième phase qui coïncide avec la montée de Bayrou, celle du « tout est possible ». L’élection se transforme en tiercé voire en quarté, nourrissant les anticipations. C’est le phénomène que les anglo-saxons décrivent comme « horse racing » : la campagne vécue comme une course de chevaux, où les spectateurs se passionnent bien davantage pour la performance relative de tel ou tel. Mieux, ils misent et se demandent si la meilleure façon de battre Sarkozy n’est pas de faire monter Bayrou au premier tour ou si le résultat de toutes ces manœuvres ne risque pas de ramener le Pen en finale.
C’est également la période où la campagne se transforme en kaléidoscope : l’agenda change tous les jours, les thèmes se chassent mutuellement. Aucun ne prend vraiment. Même le mythique « retour de la violence » avec les incidents de la gare du Nord n’intéresse guère plus de 72 heures. Zapping généralisé.

Quatrième et dernière phase : l’entre deux tours avec son fameux débat que nous avons analysé ici. Face au chiffres du premier tour qui marquent une baisse historique de la gauche, la candidate PS peut faire belle figure lors d’un meeting de Charléty face à un public enthousiaste ou montrer sa pugnacité dans un débat télévisé (d’ailleurs gagné par son adversaire), la mathématique électorale est sans pitié.

Que retenir de cette campagne atypique ? Qu’elle fut creuse ? Pas vraiment, si l’on comptabilise tous les projets et les sujets évoqués. Mais la fonction programmatique a été largement parasitée par l’effet kaléidoscopique. Ce qui se disait était plutôt qualifié (Ségolène révèle son caractère autoritaire ou ses tendances blairiste, cette phrase de Sarkozy traduit sa lepénisaiton profonde…) que discutée.
Le plus intéressant était sans doute ce qui ne s’est pas dit (sur la politique étrangère, sur la faible représentation des forces favorables au non au référendum), et l’absence presque totale de discussion du bilan. C’est aussi l’affaiblissement des forces de contestation quià gauche étaient rabotées par l’argument du vote utile et se contentaient de dire qu’elles étaient « vraiment » antilibérales (évitant même de se dire anticapitalistes, communistes…), et à droite de Sarkozy s’enchantaient de voir leurs mots repris par tout le monde (sans comprendre que, du coup, c’étaient leurs voix qui fichaient le camp).

Dans un article suivant, nous tenterons de voir comment se sont articulés trois éléments fondamentaux :

- Un traumatisme du passé bien français. Le thème du « nouveau 21 Avril » et de la répétition du passé a joué sur fond de pessimisme (déclinisme chez certains) de sentiment de montée des périls ou de la fin d’une exception française, voire d’une page à tourner pour se normaliser et devenir comme nos voisins.
- Des stratégies propres aux candidats. Ils sont à la fois très semblables par leur surdéveloppement de l’Ego, leur style jouant du contraste, leur totale adaptation à l’écologie médiatique. Mais leurs caractères sont complémentaires : dynamisme et compassion, jeune homme ambitieux et mère protectrice, « oser dire » et « oser écouter », énergie et sincriré, ambition affichée et sincérité exhibée, « ensemble, tout est possible » et « il est possible d’être tous ensemble »…
- Des tendances lourdes. Notamment que Daniel Bougnoux « la crise de la représentation » et qui touche à la scène politique occidentale dans son ensemble.

À suivre

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