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Le secret du verre
Comme le papier, la porcelaine, la soie et les épices, le verre, qui semble pourtant symboliser la transparence, représente un secret technique et sa transmission nous rappelle que les techniques d'intelligence économique ont parfois quelques siècles


Le secret de la transparence


"Seul le verre et l'or donnent une idée du prix de la sagesse." dit le proverbe. Le verre transparent, le verre semblable à l'eau et à l'air, le verre fragile, le verre banal, le verre qui ne vaut que par ce qu'il retient ou laisse voir, le verre simple contenant qui ne cache rien pourrait-il évoquer la moindre idée de mystère ? Son apparente capacité de se faire oublier, sa faculté d'emprunter l'aspect de ce qu'il ne dissimule pas, tout suggère un statut tout particulier qui est de tout montrer et de tout refléter.

"Le verre est parmi les pierres comme un fou parmi les hommes, car il revêt toutes les couleurs et teintes." dit de lui Avicenne. Pourtant le verre, entre eau, gaz et cristal, possède de multiples propriétés apparemment contradictoires et absentes de la nature, transmettre et isoler, être incorruptible et se briser au moindre choc, se montrer rigide et invisible, laisser voir comme l'eau et se façonner comme un solide, révéler tantôt ce dont il sépare, tantôt qui l'observe, être propre aux illusions comme aux observations.
Issu du feu transformateur et purificateur, comme l'or, le verre hésite entre le monde de la matière et celui de la lumière. Car, autre énigme pour l'observateur, il montre son contenu et change son éclairage. Le christianisme avec les vitraux des cathédrales comprend bien la puissance évocatrice du verre coloré. Il suggère à l'âme la vision les murs de la Jérusalem céleste faits de pierres précieuses ainsi que l'enseigne l'Apocalypse. La cathédrale est, selon l'abbé Suger, le grand théologien du XII° siècle, tout entière destinée à se fondre dans la lumière des vitraux, métaphore de la Lumière divine. Les verres colorés conduisent l'intelligence humaine limitée à une conception plus haute : par leur matérialité resplendissante, ils conduisent l'esprit à la compréhension de l'émanation divine "car lumineux est ce qui est lumineusement accouplé avec la lumière. Et lumineux est le noble édifice que la nouvelle clarté envahit." dit-il dans un poème en latin.

Même les dictionnaires modernes reflètent le statut étrange du verre : ils sont incapables de définir le type de substance que l'on nomme ainsi, qui se composent de silicium de sable et de diverses substances, stabilisantes, colorantes, ..., autrement que par leur état dit vitreux. L'état vitreux lui-même renvoie à l'idée d'une structure liquide alliée à une consistance solide. Autant dire qu'avant d'être sous le signe du secret, le verre est sous celui de l'antiquité. Si de l'or est de l'or, même mélangé, le verre n'existe que comme résultat d'une opération qu'ignore la nature : le sable ne contient du verre que comme improbable virtualité. Autant de pouvoirs à utiliser et d'énigmes à percer.

Celles-ci commencent avec l'origine même du verre. Elle est antérieure au XVe siècle avant Jésus Christ : le verre se répand rapidement dans le monde mésopotamien et égyptien. Le premier verre connu est un œil de verre. Il est vraisemblable que la découverte du verre soit accidentelle et qu'une première pâte se soit produite par la combinaison de silicium du sable et de divers oxydes métalliques au cours d'une fusion intense.
Une des hypothèses les plus connues a été popularisée par l'Histoire Naturelle de Pline. Il attribue l'invention à des marins phéniciens marchands de nitre (sorte de salpêtre ) ou peut-être de natron ou natre un carbonate hydraté naturel du soufre. Ceux-ci s'étant arrêtés sur le rivage à l'embouchure du fleuve Bélus (l'actuel Nahr Naaman près de l'ancienne Saint Jean d'Acre) où le sable est particulièrement pur. Ils préparèrent leur repas en faisant chauffer du nitre et "quand ce nitre brûla, mêlé au sable du rivage, ils virent couler des ruisseaux transparents d'un liquide inconnu, et ce fut l'origine du verre." Cette version n'est pas vraisemblable, ne serait-ce, que parce que la température d'un feu de plein air est insuffisante, faire fondre du nitre et du sable requiert au moins mille degrés.

Cette explication est concurrencée par d'autres qui font de la verrerie un accident, fruit de quelque fusion prestigieuse. Les historiens du verre du XVIIE siècle se sont montrés imaginatifs en ce domaine : pour l'Anglais Merret, au cours de la construction de la tour de Babel, des potiers ou fabriquants de briques auraient produit involontairement la première pâte de verre,. Le Français Haudicquer de Blancourt attribue la découverte au Tubal-Caïn de la Genèse le huitième homme après Adam, qui forgeait des armes de fer et d'airain. À côté de cela, on est presque déçu par la version du Florentin Antonio Neri .Dans le premier livre imprimé sur le verre en 1612, il cite l'hypothèse de "chimistes qui en rencontrèrent la composition en cherchant celle de pierres précieuses factices."
Sous-produit de la métallurgie, de la céramique ou de l'industrie d'un faussaire, le verre est visiblement un matériau à haute valeur symbolique. Mais avant de devenir symbole, le verre reste longtemps un matériau frustre. Sa technologie reste relativement stable. La pâte du verre antique, en particulier, mêlée de scories de coquillages ou de dépôts naturels de natre, insuffisamment vitrifiée, est ouvragée de façon rustique. La pâte siliceuse est étendue sur des modèles tenus au bout d'un mandrin, un moule de sable pressé en général et l'artisan tente d'obtenir une surface unie en régularisant des couches répétées. Cette technique du moulage est concurrencée à partir du premier siècle de notre ère par celle du soufflage qui se développe dans le monde romain. Les romains importent du verre égyptien - cela fait même partie du tribut exigé par César - avant de créer leur propre industrie du verre.

Le soufflage suppose meilleure composition de la pâte, plus pure, meilleure cuisson dans un four plus chaud et plus régulier, meilleurs creusets dont les éléments ne se mêlent pas à la pâte siliceuse, affinement plus lent et plus régulier par refroidissement. Le résultat est un verre vraiment fin et transparent qui concurrence des verres opaques colorés en vert par le fer ou en bleu par le cuivre. Le verre fait l'objet d'échanges commerciaux intenses dans le monde méditerranéen et le Moyen Orient. Pline cite comme exemple d'un luxe inouï la construction commandée sous Sylla par un riche citoyen, Scaurus. Il fit construire un théâtre à trois étages, un de marbre, un de bois doré et un de verre "genre de luxe dont il est peu d'exemple". Le bâtiment était capable d'accueillir 80.000 spectateurs.

Des artisans syriens ou carthaginois s'installent en Italie, en Espagne, dans la région rhénane, en Gaule, en particulier à Lyon où l'on retrouve la stèle d'un maître verrier carthaginois. Une industrie est née que compromettront les invasions barbares et obligeront la verrerie à se réfugier à Byzance. Le commerce du verre s'étend jusqu'en Chine sous les Han : il est importé par des marchands indo-scythes. Il va jusqu'en en Corée où on retrouve des verres provenant de l'Orient romain sous la période Silla. Même si des études chimiques récentes laissent place à l'hypothèse d'une fabrication locale antérieure aux Han, le verre aurait donc fait partie des produits occidentaux typiques de la route de la soie. La technique du verre elle-même aurait été importée vers la première moitié du V° siècle par des artisans étrangers.

Il y a donc un commerce international du verre, des transferts de connaissances, des artisans qui s'expatrient avec leurs techniques propres, mais à ce stade pas de secret avéré. Cette innovation revient à Venise. La République la plus durable de l'histoire (onze siècles) n'a pu survivre sans pratiquer l'art de la dissimulation, la surveillance des citoyens et des étrangers, la dénonciation, la conspiration et l'espionnage, le renseignement et le complot. La ville sans terre, bâtie sur la lagune, qui n'a d'autre ressource que son commerce et son audace comprend la valeur du monopole, quand, au XIII° siècle, elle se trouve de fait le fournisseur de verre de l'Europe, exploitant l'héritage de Constantinople. Un premier décret du Grand Conseil de 1285 punit de confiscation l'exportation des matières premières de la verrerie, des recettes de fabrication et même du verre cassé. Ce qui ne manque pas d'ironie si l'on se souvient que la Sérénissime faisait venir son sable de Dalmatie, son bois de Carinthie, ses ouvriers de Turquie et de Grèce.

Souffleurs et spadassins

En 1291, le Conseil prend une précaution supplémentaire : sous prétexte des dangers d'incendie, il regroupe tous les verriers sur l'île de Murano, où il sera plus facile de les surveiller. Les rapports entre propriétaires des fours, maîtres verriers qui louent ces fours et ouvriers sont soigneusement fixés par les règlements de la corporation. L'indépendance des maîtres-verriers réputés pour leur savoir-faire et possesseurs de secrets de fabrication est assurée ; ils forment quelques familles illustres dont les noms sont encore au front des verreries de Murano. À la fin du XIII° siècle, les verriers inventent de nouveaux produits : les fausses perles soufflées, des variétés de verre coloré et d'aventurine. Une légende locale prétend que toutes ces innovations furent déclenchées par les récits de Marco Polo, de retour d'un quart de siècle d'expédition et qui révéla à ses concitoyens la richesse du marché de l'Inde et de la Chine sous domination des Mongols. La tendance systématique à tout attribuer à Marco Polo nous laisse sceptiques, mais l'importance du quasi monopole vénitien est indéniable.

Au XV° siècle, la chronique raconte le vol de secrets par un certain ouvrier venu de Spalato, Giorgio. Il est surnommé ironiquement "le danseur", Ballarin en dialecte, parce qu'il était boiteux. Il se fait engager chez les fameux verriers Barovier. Barovier possédait des formules de coloration du verre sans doute mises au point avec le chimiste Paolo Goli, et avait pris soin de les noter, sur des papiers qu'il gardait sous clef. Ballarin apprend son métier et observe tout. Peut-être même parvient-il à séduire la fille de la maison, Marietta qui garde les clefs en l'absence de son père. Il parvient un jour à pénétrer jusqu'au coffre qui contient les formules secrètes pour les recopier. Menaçant de tout révéler à la concurrence, il fait acheter son silence par le maître, épouse Marietta avec une bonne dot et ouvre bientôt son propre four. Cela lui permet bientôt d'inscrire le nom de Ballarin au nombre des familles illustres de la Sérénissime. Il faut reconnaître en toute honnêteté que les descendants de la famille, toujours verriers, et avec qui nous en avons parlé considèrent cette histoire comme une pure légende pour touristes.
Toujours est-il que, pour éviter des cas d'espionnage industriel, en 1490 la surveillance directe des verreries est confiée au chef du Conseil des Dix.


Au siècle suivant, l'affaire revient à l'inquisition d'État fondée en 1539, c'est-à-dire à trois magistrats, deux membres du Conseil des Dix surnommés "les noirs" et un conseiller ducal, surnommé "le rouge" pour son habit écarlate, qui sont chargés des enquêtes pour le Tribunal Suprême. Cette inquisition-là, sans aucun rapport avec l'Inquisition de l'Église n'en est pas moins redoutable. Une sombre légende à laquelle n'a pas peu contribué Casanova en fait les chefs d'un service de police, d'espionnage et d'assassinat. Un diplomate vénitien disait d'eux qu'ils usaient "plus d'action que de proclamations, non pas de feux et de flammes, mais de l'art de faire mourir secrètement qui le mérite." Il devait y avoir quelque vérité dans cette réputation de maîtres des sicaires, à en lire l'article 26 de leurs statuts. Il est consacré aux verriers fugitifs : "Si quelque ouvrier ou artiste se transporte en dehors, il lui sera envoyé ordre de revenir. S'il ne revient pas, on mettra en prison les personnes qui lui touchent de près. Si, malgré l'emprisonnement de ses parents, il s'obstinait à vouloir demeurer à l'étranger, on chargera quelque émissaire de le tuer."

Au siècle suivant, Colbert parvient pourtant à débaucher quatre verriers de Murano. Savoir comment les Vénitiens fabriquent leurs miroirs, ce qui est leur exclusivité. Autour de ce noyau d'experts, il crée la Manufacture des glaces du faubourg en 1665, et, bientôt, embauche d'autres Vénitiens. À Tourlaville, en Normandie, un établissement reçoit la même année un privilège royal. Un des associés dénommé Poquelin, cousin de Molière, et auparavant importateur de glaces de Venise profite de ses réseaux pour faire venir des ouvriers dont le débauchage est systématiquement organisé. Non sans à-coups.

Menaces ou promesses de l'Inquisition d'État furieuse de voir fuir la technologie du miroir qui rapporte tant à Venise, voici que les ouvriers repartent en sens inverse. On les rattrape à Lyon et on les enferme au fort de Pierre-Scize. Défense est faite aux maîtres verriers de recueillir des ouvriers fugitifs et plus tard, La Pommeray, directeur de Saint Gobain demandera même que ces derniers soient condamnés aux galères.

En 1695, la manufacture des glaces du faubourg Saint Antoine fusionne avec la Manufacture des glaces de France (Saint Gobain) et la manufacture de Tourlaville pour former une société par actions à la pointe de la technique. On y fabrique de la glace coulée, une technique sophistiquée. Il faut en effet savoir étendre le verre soufflé au bout de la canne pour former un cylindre que l'on fend et étend sur une table plane, ou encore lui donner forme par rotation. Outre une connaissance poussée des composantes et des techniques de réchauffage, cette opération requiert un personnel très habile. La formation d'un ouvrier requiert dix ans, sans parler des maîtres ouvriers appelés gentilshommes seuls autorisés à couper les glaces.
Colbert interdit l'importation de glaces de Venise comme l'exportation des sables de Creil et de Dieppe utilisés pour les fours. Et à la manufacture, tout est surveillé, surtout les déplacements des ouvriers qui logent sur place. Pas question de découcher : les portes de la Manufacture ferment le soir comme celles d'un pensionnat. Nous sommes maintenant entrés dans une logique industrielle du monopole : secret des procédés de fabrication, contrôle des approvisionnements et des compétences, surveillance et confidentialité deviennent les nouvelles règles de la concurrence.

Au XVIIIe siècle, la guerre des espions et des ouvriers verriers se poursuit. À Venise, on ne trompe toujours pas impunément la vigilance de l'Inquisition d'État. Des ouvriers débauchés par l'Empereur Léopold II en auraient fait les frais. Les historiens ont trouvé au moins deux pièces qui montrent que l'Inquisition d'État n'oubliait jamais les fugitifs et appliquait toujours le fameux article 26. "Pris la résolution, dit le premier document, d'enlever du monde Pietro Vetor fugitif qui est à Vienne et Antonio Vistosi qui est à Florence. En conséquence, ordre est donné à Messer Grande (le chef de la police) de trouver deux hommes propres à tel dessein." Les archives révèlent même que l'assassin de Vienne toucha 50 sequins d'avance, et celui de Florence 80. Un bureaucrate consigne dans un autre document qu'ils devaient toucher chacun 100 sequins "la chose faite" et qu'à chacun "fut donnée la chose propre à enlever du monde lesdists hommes."

À la même époque, chasse aux verriers fugitifs n'est pas moins prise au sérieux en France. Chez nous, on se contente, il est vrai, de les emprisonner. Des ouvriers de Tour-la-Ville débauchés par la verrerie de Fère-en-Tardenois sont ainsi enlevés en 1775 par un intendant qui les enferme dans les prisons de Soissons. Six ans plus tard, le comte de Vergennes apprenant qu'un gentilhomme verrier Le Vaillant de Plémont va se vendre à l'étranger réunit quelques uns de ses amis et s'empare du fugitif à Arras. Il le livre à la justice qui l'incarcère au Mont-Saint-Michel, exactement comme s'il avait fui avec des secrets d'État. Enfin en 1785, le conseil d'État prend un décret faisant défense aux ouvriers, employés et serviteurs travaillant dans certaines manufactures, Saint-Gobain, Tour-la-Ville, le faubourg Saint Antoine de quitter leur service sans un congé dûment demandé deux ans à l'avance, de s'éloigner de plus d'une lieue de leurs établissements sans la permission de leurs commettants, le tout sous menace de peines pécuniaires et corporelles.


Secrets de vision, secrets de l'Univers


Mais la technique du verre est au centre d'une autre révolution technique. Tout commence par l'apparition d'une curiosité scientifique, des lentilles grossissantes combinées. Dés le début du XIVe siècle il est question de "verres pour les yeux afin de lire", autrement dit de lunettes. Certains en attribuent la paternité à Roger Bacon qui s'était passionné pour l'optique théorique, une science remontant à l'Antiquité et qu'avaient développé les penseurs arabes. Les lentilles se perfectionnent lentement à Venise ou dans les Flandres où le commerce des lunettes et loupes se développe.

A la fin du XVIe siècle on fabrique déjà une première longue-vue assez sommaire : deux lentilles, une concave, une convexe à chaque bout d'un tube qui ne donnent qu'un grossissement par deux. Tel est du moins l'instrument que décrit G.B. Della Porta dans sa Magie Naturelle. La fabrication de verres grossissants suppose un travail de taille et de polissage du verre : le verre était taillé grossièrement, puis meulé avec un disque de métal concave. Une poudre abrasive était frottée à l'aide de boules de bois jusqu'à ce que l'on atteigne empiriquement la convexité recherchée.

L'idée qu'une science de l'optique va bientôt produire des techniques surprenantes est dans l'air. Du moins s'il faut en juger par les intuitions d'un autre Bacon, Francis, chancelier et philosophe mort en 1626. En effet dans son grand texte utopique La Nouvelle Atlantide publiée un an après sa mort, Bacon décrit l'île de Bensalem où une sorte de comité de sage réunis dans la Maison de Salomon crée ce que nous nommerions aujourd'hui un centre de recherche scientifique. L'auteur énumère un certain nombre de découvertes futures. Le domaine de l'optique semble promis à des développements spectaculaires et il lui fixe un programme que la science mettra quelques siècles à réaliser : "Nous montrons toutes les intensifications de la lumière que nous faisons porter à grande distance et que nous rendons assez vive pour pouvoir discerner les points et les lignes les plus infimes. Nous montrons également toutes les colorations de la lumière, toutes les illusions qui peuvent tromper la vue en ce qui concerne la figure, la grandeur, le mouvement et la couleur.. Nous avons même le moyen de voir des objets situés au loin, dans le ciel par exemple ou dans des endroits éloignés, et de faire apparaître les objets proches lointains et les objets lointains proches : ainsi nous falsifions les distances. Nous avons aussi des instruments susceptibles de seconder la vue, bien supérieurs aux lunettes et aux verres d'usage courant. Nous avons aussi des verres qui nous permettent de voir des objets petits, minuscules même, de façon distincte et parfaite..."

En ce début de XVII° siècle rien de cela n'existe encore. Soudain, sur une période de trois ans les inventions de lunettes d'approche se multiplient. D'abord, en 1606, un opticien de Middelbourg en Hollande réclame aux États Généraux de son pays le privilège pour trente ans de construire un instrument destiné à voir les objets très éloignés, ce qui équivaut à déposer un brevet. Il aurait eu, dit-on, l'idée de combiner une lentille concave et une convexe à chaque bout d'un tube après avoir observé un jeu de ses enfants qui s'amusaient avec ses instruments d'optique. Peu après, en 1608, un savant hollandais, Métius, a la même idée. On dit aussi que l'année d'après un opticien parisien proche du pont au Change montrait une pareille curiosité, sans doute achetée à Middelbourg. La rumeur apporte la nouvelle de l'invention jusqu'à Venise où Galilée la reconstitue sans l'avoir vue.

En 1609 Galilée écrit à son beau-frère "Vous devez donc savoir qu'il y a environ deux mois, le bruit courut qu'en Flandres on avait présenté au Comte Maurice une lunette fabriquée avec un art tel que les choses très lointaines semblaient, grâce à lui, voisines si bien qu'un homme pouvait être vu à la distance de deux milles. Cela me parut un effet si merveilleux qu'il me donna l'occasion d'y penser ; et ne me paraissant qu'il fallait prendre fondement sur la science de la perspective, je me mis à réfléchir à sa fabrication, que je retrouvai enfin et si parfaitement que j'en fabriquai une meilleure que celle de Flandre."
Cette belle invention lui semble d'abord propre à des usages pratiques : il la présente au Sénat de Venise et montre comment on peut observer la mer et rapprocher l'image des navires. Les Vénitiens comprennent l'intérêt de cette longue-vue et Galilée est doté d'une pension de mille florins par an. Galilée, réalisant en partie le programme de Bacon, pense à d'autres applications : le microscope encore assez sommaire avec lequel il se contente d'observer moustiques, teignes et mouches, mais surtout la lunette astronomique. On connaît la suite : levant sa lunette vers le ciel, Galilée observe la Lune dont il aperçoit les cratères et montagnes, le Soleil et ses taches, Saturne dont il découvre l'anneau mais interprète mal la forme, croyant le globe central de la planète entouré de deux demi-ellipses portant des triangles sombres. Il découvre surtout quatre satellites tournant autour de Jupiter. C'est la confirmation des théories de Copernic, c'est la ruine du système dominant, celui de Ptolémée qui suppose un Univers fini et clos, fait de sphères mues par un mouvement circulaire uniforme autour d'un centre qui est le Soleil. Cela contredit tout à la fois la représentation dominante de l'Univers, les dogmes de l'Église, la physique et la cosmologie d'Aristote et quelques siècles de philosophie. Deux bouts de verre taillé provoquent une révolution scientifique immense : car ce que Copernic avait démontré théoriquement, à savoir que le soleil n'était pas au centre du monde, la lunette de Galilée le prouvait empiriquement produisant en outre une nouvelle théorie astronomique une redéfinition des rapports entre science et expérience.

Si, métaphoriquement, ces deux bouts de verre violent un secret de l'Univers, pratiquement, les développements de l'optique appellent de nouvelles inventions et suscitent de nouveaux secrets technologiques. Le verre, ce grand transmetteur, entre désormais dans le monde de l'innovation industrielle où ses applications, liés à autant de brevets, procédés et secrets se multiplient. Cristaux, verres optiques, verres colorés ou filtrants, verres trempés, verres armés, laines et composites : le verre suscitera d'innombrables métamorphoses. Notre époque placée sous le signe de l'architecture du verre et de la fibre de verre la plus apte à transmettre d'énormes débits d'images et de bits informatiques plus que tout autre en apporte la preuve.

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