Le prophète des
Le
prophète de la civilisation "cool"
Adulé en son temps,
Mc Luhan n'est plus guère pris au sérieux. Mais au fait, qu'a vraiment dit le
Pour comprendre les médias" et "La galaxie Gutenberg" ? À
voir
McLuhan “le
prophète de l’âge électronique” des années soixante a fait plus fort que les actuels thuriféraires de la révolution numérique et de la société en réseau.
Sa théorie porte sur la nature qualitative du changement qui se déroule devant nos yeux ; le Canadien propose à la fois un mécanisme explicatif des changements passés et un instrument prédictif. Le yin et le yang, la thèse et l’antithèse de McLuhan sont le “hot” et le “cool”. La philosophie de l’histoire vient de prendre un chaud et froid.
La loi générale qu’il postule est que la structure d'un système social est fonction de la nature des médias ( à l'époque, on écrit un
medium, des
media) sans accent), servant à la transmission des communications et non des messages. Bien plus que le contenu idéologique, esthétique, culturel, ou autre véhiculé par les outils de communication, bien davantage que l’usage qu’en font les maîtres des systèmes et vecteurs de communication, les médias agissent de par leur nature technique ; ils changent le rapport même de l’homme au monde ; ils constituent des prolongements de notre corps et de nos sens. Ici le gourou de l’
Electric Age donne toute sa mesure en introduisant la notion totalement invérifiable de “température” des médias.
Discours d'autant plus surprenant qu'il prend rigoureusement à rebours tout ce que notre langue pourrait suggérer (la froideur évoquant la réflexion la distance et la chaleur étant au contraire liée aux connotations de passion, ardeur, excitation..). Le classement des médias (chaud : imprimerie, radio, cinéma, disque, photo / froid: télévision, dessin animé, parole, téléphone) ne correspond guère à nos dichotomies usuelles (image/parole, ou visuel, sonore/audiovisuel), moins encore à des catégories comme "civilisation de l'image versus civilisation de l'écrit" et nullement à une quelconque idée de distance critique contre fascination.
Si l'on excepte une brève tentative de Mc Luhan pour donner une base physiologique à sa théorie (il attribue aux media chauds une action préférentielle sur notre cerveau gauche et à l'hémisphère droit pour les media froids), reste une piste : les media froids demanderaient davantage de "participation", ils impliqueraient, inciteraient le destinataire à "compléter" le message, mettraient en oeuvre tous les sens... à l'inverse des médias chauds dont, selon un métaphore mcluhanienne, ceux dont le sens s'imprime dans le cerveau "comme un fer rouge".
L'implication/participation, notion-clef du système, n'aurait donc rien à voir avec une attitude passionnelle (au sens par exemple d'être pris par un spectacle qui crée une illusion de réalité, propage des émotions mimétiques...) mais avec un travail du cerveau dans la reconstruction du sens.
Du coup Mc Luhan nous offre trop de possibilités de reconstruction de son propre message : le degré de participation pourrait renvoyer au travail de reconstitution/traitement des percepts (p.e. passage de la perception à l'identification des formes à partir du petit nombre de points qu'offre un écran de télévision), à la prédominance d'un sens dans le décryptage, à l'apprentissage d'un code, à la densité de l'information, à la latitude d'interprétation du récepteur face à la polysémie des signes, à l'immersion de ce récepteur dans une collectivité de spectateurs ou à son isolement, à ses possibilités d'action au sens large (navigation dans le message et maîtrise de sa lecture, décrochage de l'attention, dialogue avec d'autres récepteurs, réponse à l'émetteur, retour, réflexion et distanciation, effets de mémoire...).
Les médias réchauffent ou refroidissent leur époque, font littéralement l’histoire, produisent un type d’individus plus ou moins enclin à la “participation”. L’aventure humaine se divise en trois grandes phases, selon que prédominent la parole, l’imprimé ou les médias électroniques. L’humanité traditionnelle après avoir subi “l’explosion” de l’imprimerie, une phase de grand réchauffement qui correspond peu ou prou à l’époque industrielle ressent maintenant “l’implosion” électrique des nouveaux médias, la télévision au premier rang. Cette mutation constitue un retour au village tribal, qu’accompagne la résurrection d’une mentalité de ”participation”, mais à l’échelle de la planète. La galaxie Marconi “froide” succède ainsi à la Galaxie Gutenberg “chaude”.
Le syllogisme est clair. La concomitance entre la diffusion de l’imprimé, l’individualisme, le rationalisme, et le nationalisme, justifie la prédiction selon laquelle un monde “refroidi” par la télévision et l’électricité présentera les caractéristiques inverses. Pour McLuhan "t
andis que l'Electric Age, avec ses innombrables serviteurs de la communication prolonge le système nerveux de l'homme en dehors de son corps, il crée en même temps un nouveau désir d'explorer l'intérieur de l'être" .
Postulat dont le canadien tirera d’étranges déductions : parmi les “mutations” qu’il attendait pour les années 90 : la généralisation du L.S.D., la “perte d’intérêt” des jeunes pour le sexe et la fin de l’enseignement traditionnel . Par moments aussi, la vision devient cosmologique : “Aujourd’hui la technologie de l’ordinateur nous apporte l’annonce d’une Pentecôte de la compréhension universelle de l’unité terrestre. La prochaine étape devra aboutir logiquement à un dépassement de tous les langages, résorbés dans une sorte de conscience cosmique généralisée, ...”
Aujourd’hui plus personne ne songerait à se réclamer des catégories de Mc Luhan, dont on a surtout retenu le slogan du «
village global». On l’a d’ailleurs mal compris, car il ven voulait pas dire que, grâce aux moyens de communication, la planète allait être mondialisés ou unifiée (une idée qui n’était pas très originale, même dans les années 60) ; il pensait plus exactement que le monde adopterait la mentalité d’un village avec tout ce que cela suppose d’implication psychologique. D'où la critique de Debord lui reprochant de "
s'émerveiller des multiples libertés qu'apportait le "village planétaire" si instantanément accessible à tous sans fatigue. Les villages contrairement aux villes ont toujours étés dominés par le conformisme l'isolement, la surveillance mesquine, l'ennui, les ragots toujours répétés sur quelques mêmes familles. Et c'est bien ainsi que se présente désormais la vulgarité de la planète spectaculaire."
Que restera-til de Mc Luhan ?
Lui-même aimait s’exprimer en slogans quasi publicitaires. Prenons donc les trois plus connues et tentons de les critiquer.
1) Le medium, c’est le message
Traduction :
Les médias agissent en fonction de leur nature technique; ils changent le rapport même de l’homme au monde, puisqu’ils prolongent le corps et les sens.
Commentaire :
Faut-il définir comme médias toutes les extensions de l’homme, y ranger les horloges, le logement, la ville, le jeu ? Certes, au-delà de leur valeur d’usage, la plupart de nos artefacts peuvent prendre valeur expressive ou signalétique, certes tous portent leur message (ne serait-ce qu’en nous renseignant sur leurs propriétaires et constructeurs), et tous agissent peu ou prou sur notre imaginaire ou nos habitudes mentales. Mais il y a une différence entre outils qui agissent sur les choses et médias qui agissent sur les signes. Le bon sens nous suggère que l’imprimerie n’a pas les mêmes effets dans la Chine mandarinale, dans les califats ou dans l’Europe de la Renaissance ou que l’informatique n’a pas produit exactement les mêmes conséquences en URSS ou aux USA. Ce serait une erreur que d’oublier l’ambivalence fondamentale de toute technologie.
Le message, c’est le massage
Traduction :
Les media sont divisés en ou bien “chauds” (qui n'exigent pas de la part de celui qui les utilise une grande participation, comme ou "froids" (où au contraire le processus de communication exige une participation importante de l'usager) L'effet produit par un medium sur la structure de la société dépend pour une bonne part de sa température.
Commentaire :
Ce degré de participation pourrait être compris comme :
- - le travail de reconstitution/traitement des percepts (p. e. passage de la perception à l’identification des formes à partir du petit nombre de points qu’offre un écran de télévision)
- - la prédominance d’un sens dans le décryptage
- - l’apprentissage plus ou moins complexe d’un code nécessaire à la compréhension
- - la densité de l’information contenue dans les messages
- - la latitude d’interprétation du récepteur face à la polysémie des signes
- - sa situation (son immersion dans une collectivité de spectateurs ou son isolement)
- - ses possibilités de réaction au sens large (navigation au sein du message et maîtrise de sa lecture, dialogue avec d’autres récepteurs, réponse à l’émetteur, réflexion et distanciation, effets de mémoire, jeu, recombinaison...). Plutôt vague...
Le village global (la galaxie Marconi)
Traduction :
La distinction “hot/cool“ semble commander le mouvement de l’Histoire. D’où la périodisation ternaire qui, de la culture tribale/orale en passant par la galaxie Gutenberg mène à la galaxie Marconi : tout cela serait affaire de température. Après le média “chaud”, l’imprimerie, la TV “refroidirait” notre temps, agissant directement sur notre système nerveux, modifiant notre esprit, et engendrant force conséquences dont le “village global” est la plus connue.
Commentaire:
Il y a concomitance entre la diffusion de l’imprimé, l’individualisme, le rationalisme, le nationalisme, une certaine forme de raisonnement divisant les problèmes de façon linéaire et hiérarchique. McLuhan suggère une explication de l’histoire binaire : froid/chaud, haute ou basse définition, participation ou non-participation, prédominance d’un seul sens ou synergie de tous les sens, pensée linaire ou pensée englobante, l’alphabétique ou l’électrique etc.. Un peu simple
Et pour finir deux citations sur Mc Luhan
Edgar Morin : “
Sous de nombreux aspects, la pensée de McLuhan apparaît comme une idéologie euphorisante, voire comme une pensée sauvage qui vise à intégrer le phénomène mass médiatique à l’homme, sur la base d’une systématique pauvre, d’un jeu d’oppositions faiblement pertinentes (imprimé, circuit électrique, hot-cool) et d’une obsession réductrice au couple sensoriel-technologique. Cette anthropo-histoire de l’homme d’abord tribal-oral, puis gutenbergien, puis électronique escamote aussi l’économie que la sociologie et la psyché. Mais ceci dit, et même sous une forme caricaturale, McLuhan ramène l’attention sur la dimension anthropologique des mass media, sur le lien entre le media et le phénomène social total (galaxie)...”
Umberto Eco “
Le média n’est pas le message ; le message devient ce que le récepteur le fait devenir en l’adaptant à ses propres codes qui ne sont ni ceux de l’émetteur ni ceux du chercheur en communication... Si le média est le message, il n’y a rien à faire (les apocalyptique le savent) : nous sommes dirigés par les instruments que nous avons construits. Mais le message dépend de la lecture qu’on en donne, dans l’univers de l’électricité il y a encore de la place pour la guérilla : on différencie les perspectives de réception, on ne prend pas la télévision d’assaut, mais la première chaise devant chaque télévision. Il se peut que ce que dit McLuhan (avec les apocalyptiques) soit vrai, mais dans ce cas, il s’agit d’une vérité très néfaste : et comme la culture a la possibilité de construire sans pudeur d’autres vérités, il vaut la peine d’en proposer une qui soit davantage productive”