huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Que signifie répandre la terreur ?
Effet psychologique et sens symbolique de la peur



Parmi les définitions du terrorisme, nombreuses sont celles qui y voient des actes de violence, des attentats, des prises d'otage civils qu'une organisation politique commet pour impressionner un pays (le sien ou celui d'un autre)" (Petit Robert). Certains précisent qu'il "utilise la menace... avec l'intention d'intimider ou de forcer des sociétés ou des gouvernements, souvent pour des raisons idéologiques ou politiques" (American Heritage Dictionnary). Parfois (Décision-cadre du Conseil Européen du 13 juin 2002 relative à la lutte contre le terrorisme) on incrimine à ce titre divers actes de violences qui, de surccroît seraient accomplis "dans le but de :
- gravement intimider une population ou
- contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s'abstenir d'accomplir un acte quelconque ou - gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d'un pays ou une organisation internationale
."
Aux USA, le Patriot Act se réfère à la notion d'intimider et contraindre des populations et/ou un gouvernement.

D'autres textes de loi (en Grande-Bretagne, aux USA) emploient plus simplement le terme d'influencer.
; De la terreur à l'influence, de la menace à "l'impression", le champ est vaste, sans compter qu'il se trouve toujours quelqu'un pour opposer au terrorisme du faible, un terrorisme du fort, celui de l'État.

Ainsi Derrida : "Si on se réfère aux définitions courantes ou explicitement légales du terrorisme, qu’y trouve-t-on ? La référence à un crime contre la vie humaine en violation des lois (nationales ou internationales) y implique à la fois la distinction entre civil et militaire (les victimes du terrorisme sont supposées être civiles) et une finalité politique (influencer ou changer la politique d’un pays en terrorisant sa population civile). Ces définitions n’excluent donc pas le « terrorisme d’Etat ». Tous les terroristes du monde prétendent répliquer, pour se défendre, à un terrorisme d’État antérieur qui, ne disant pas son nom, se couvre de toutes sortes de justifications plus ou moins crédibles."

Revenons à l'élément commun : la peur. Entre la simple "influence" ou impression, la menace qui vise à contraindre par crainte d'un danger futur et la franche terreur (étymologiquement une peur d'une telle gravité qu'elle fait trembler), il y a d'abord plus qu'une nuance.

Ensuite, en quoi l'idée d'exercer une coercition pour obtenir quelque chose ou de manier l'arme psychologique de la terreur pour paralyser l'adversaire sont-elles spécifiques du terrorisme ?

Il faut donc en revenir au fondement : cette peur qui résulterait de la violence ou de l'attente du pire. Guère de doute que c'est un des plus vieux ressorts du gouvernement des hommes. La crainte qui paralyse est un des principaux moyens d'assurer sa domination. La peur assure l'exécution des commandements, tue les révoltes dans l'œuf, isole les dominés et les empêche de s'allier contre le maître..

Pas de doute non plus que l'arme psychologique de la peur fait partie des panoplies depuis des temps immémoriaux : la peur qui dissout l'esprit de corps de l'adversaire (qui provoque littéralement la débandade) peut être délibérément renforcée. C'est un outil stratégique, il économise du sang et des hommes. Des signes effrayants, des peintures de guerre, des masques, des ornements qui font paraître le corps du guerrier plus vigoureux, des musiques martiales, des oriflammes qui claquent (les Parthes auraient effrayé la cavalerie romaine à la bataille de Carrhes grâce au bruit de leur étendards de soie). Mais une solide réputation de férocité peut aussi précéder une armée. Bien entretenue, elle aide à gagner les batailles avant de les engager.

La peur est, dans les deux cas, la servante de la violence dite "légitime", celle que l’on dit l'attribut de la souveraineté politique : le droit de tuer ou de martyriser les corps pour imposer l'obéissance à la loi ou au décret du Prince, le droit de faire tuer par ses sujets l'ennemi qu'elle a désigné.

Le catalogue des horreurs millénaires pratiquées dans ces deux domaines est sans doute inépuisable. Alors quand et pourquoi parler d'une terreur particulière ?

Si la chose est si surprenante, qu'en est-il du mot ? Il devient concept politique dans un contexte très précis : la Terreur est proclamée "à l'ordre du jour" le 5 septembre 1793 par l'Assemblée. Suivra la loi des suspects qui, outre qu'elle abolit quasiment les droits de la défense et encourage une répression sans limites, permet l'arrestation des simples indifférents, "ceux qui n'ont rien fait pour la liberté", les passifs, les indifférents mêmes selon l'expression de Saint Just. La Terreur est pensée et voulue comme liée à la notion d'urgence : les périls exceptionnels que court la Révolution justifient qu'elle frappe sans pitié.

L'année suivant, "terrorisme" apparaît dans les dictionnaires et devient synonyme de propagation de la Terreur sur le territoire entier de la République. La Terreur est destinée non pas - ou pas seulement - à prévenir la révolte ou les complots mais à produire un effet de croyance. L'horreur même est censée purifier et convaincre. Ce passage de la recherche d'un effet négatif (empêcher la désobéissance) à un effet positif, prosélyte..., marque une phase historique.

La terreur comme arme idéologique est théorisée par Hannah Arendt qui y voit bien plus qu'un attribut particulièrement atroce des régimes totalitaire (le totalitarisme ne se distingue par de la tyrannie par un degré supérieur de méchanceté ou de mépris de l'homme). Elle l'interprète comme une force indépendante de toute oppositions réelle, donc de tout danger même imaginaire que pourrait vouloir étouffer un maître, fût-il particulièrement paranoïaque.

La terreur est recherchée pour elle-même en tant que moteur d'une transformation totale du réel (et accessoirement de l'esprit des gouvernés). "Si la légalité est l'essence du régime non tyrannique et l'absence de lois celle des tyrannies, alors la terreur est l'essence de la domination totalitaire." écrit-elle dans Le système totalitaire. Le but de la terreur totalitaire ne serait donc pas d'assurer la sûreté des dirigeants ou de satisfaire leur hybris de pouvoir, elle viserait à concrétiser un mouvement surhumain celui des lois de la race ou de la classe suivant les cas. Elle est censée "offrir aux forces de la nature ou de l'histoire un incomparable moyen d'accélérer leur mouvement". La logique même de l'idée - lois de la biologie, lois du matérialisme historique – amène à rechercher l'effet de contrainte maximum, donc la terreur maximale, pour forcer la réalité et la nature humaine à se conformer à un schéma qu'il croit pourtant inéluctable.

Mais la terreur non étatique, celle du terroriste, qui, par définition, n'a ni armée, ni police, ni appareil d'État, ni camps pour terroriser ?

Certes, il est des cas où la violence terroriste est pratiquée en vue de gains précis. Par exemple, les attentats réalisés par Carlos et sa mouvance en France dans les années 80 étaient un simple moyen de pression sur l'État français pour obtenir la libération de certains prisonniers. Nous étions alors dans un schéma de pure menace : ou bien l'État cédait, ou bien, ils continuaient, comptant sur la crainte de l'opinion publique pour faire pression sur les dirigeants.

Et quand un groupe activiste présente une revendication précise et réaliste (par réaliste, entendons qui ait une chance quelconque d'être satisfaite, pas quelque chose du genre "convertissez vous tous à l'islam" ou "remplacez l'État bourgeois") appuyée par des bombes, il y a effectivement recherche d'un effet de coercition.

À une autre échelle, les mouvements de libération qui recourent à l’attentat proposent un marché implicite à l’occupant : ils vont continuer à tuer ses soldats, ses fonctionnaires, ses collaborateurs, voire de simples citoyens de l’autre ethnie ou de l’autre pays, jusqu’à ce que le prix soit jugé insupportable. Et que l’adversaire préfère abandonner le terrain. Il n’est d’ailleurs nullement évident qu’une telle stratégie réussisse si elle n’est pas accompagnée d’un véritable mouvement de masses et d’authentiques négociations politiques.

L’effet de peur pure et simple peut jouer à partir d’un certain degré de crédibilité de la menace, voire de répétition de l’horreur. Nous ne connaissons personne qui ait décidé d’émigrer d’Angleterre après les dernières tentatives d’attentat sur le sol britannique. En revanche la crainte tout à fait réelle et justifiée qu’éprouvent les traducteurs anglais/arabe en Irak (considérés comme collaborateurs par les insurgés, ils sont menacés de mort) a provoqué une véritable vague de demande d’asile politique.

Il y a des exemples de campagne de terreur qui ont réellement démoralisé une fraction de la population (souvent des fonctionnaires ou des auxiliaires d’un occupant étranger). Mais les dirigeants qui cèdent au terrorisme ne le font pas parce qu’ils ont la gorge sèche et les mains tremblantes ; ils le font après un calcul coût/avantages rationnel.


Pour le reste, les terroristes sont ils donc si naïfs qu'ils pensent que quelques bombes et quelques victimes innocentes suffisent à renverser un système ? Que la conversion ou au moins la complicité passive des masses leur sera acquise avec quelques kilogrammes d’explosifs ? Rien n’est moins certain. De même que l’ampleur de l’effet de terreur est à relativiser : dans l’Angleterre menacée par l’Ira, dans l’Espagne face à l’ETA, dans la France confrontée à des bombes dès les années 80/90, les gens étaient-ils si couards ? Leur vie était-elle tellement bouleversée, après les premiers jours d’émotion ?

Quant aux récents attentats islamiques en Europe, le seul cas où ils aient atteint leur objectif politique, en Espagne, ce fut de façon indirecte : le gouvernement espagnol qui avait envoyé des soldats en Irak a menti (en accusant les autonomistes basques) et, pour cette raison, a perdu une élection au profit de Zapatero et des partisans du retrait d’Irak. Pas à cause d’une irrésistible peur qui aurait saisi tous les Espagnols.

Dans le terrorisme, Terreur n’est pas à interpréter mécaniquement : comme la menace de risques futurs que les gouvernants ou les citoyens voudraient éviter au prix de toutes les compromissions ou de toutes les conversions. Ce n’est pas non plus (pas seulement) un instrument à démoraliser l’appareil ennemi, à faire baisser sa combativité ou à fissurer son union. Ce serait trop simple.

La tentative de provoquer la peur chez l’adversaire vise d’autres buts. Elle est d’abord une façon de souligner le message politique, d’obliger à lui donner de l’écho, même si on n’y cède pas. C’est ensuite une démonstration adressée aux opprimés ou à ceux au nom de qui le terroriste est censé parler : il prouve que le roi est nu, que le maître peut craindre à son tour sa victime (surtout si elle n’a pas peur de mourir), que la puissance de l’État ou de l’occupant n’est ni absolue ni irrémédiable. La peur qu’éprouvent les puissants est en soi une récompense et vaut compensation pour celui qui se sent victime. C’est aussi un encouragement pour la communauté dont il se veut le représentant et qu’il prétend rassembler.

C’est précisément parce qu’il pense ne répondre qu’à une Terreur supérieure et antérieure – celle des oppresseurs – que le terroriste recherche un effet de réparation par le défi symbolique. Comme l’avait écrit Baudrillard après le 11 septembre : « Donc, terreur contre terreur. Mais terreur asymétrique. Et c'est cette asymétrie qui laisse la toute-puissance mondiale complètement désarmée. Aux prises avec elle-même, elle ne peut que s'enfoncer dans sa propre logique de rapports de forces, sans pouvoir jouer sur le terrain du défi symbolique et de la mort, dont elle n'a plus aucune idée puisqu'elle l'a rayé de sa propre culture... »



Lire aussi :



 Cliquer pour télécharger un article des Cahiers de médiologie
 Imprimer cette page