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Quand le corps devient secret
Du tissu à l'électron

Le tissu qui couvre le corps semble a priori destiné à l’embellir ou à manifester sa fonction ou son statut. Il faut que le vêtement soit visible pour être symbolique même pour signaler la modestie ou l’anonymat de son propirétaire. Il n’existe qu’une exception : le tissu camouflé. Son rôle est de se distinguer le moins possible de l’environnement jusqu'à rendre son propriétaire physiquement indécelable. Il existe depuis moins d’un siècle et pourtant, la fonction d’invisibilité du camouflage est immémoriale.

Au commencement était la biologie. Une prédisposition inscrite dans les gènes de certaines espèces les rend capables de se confondre avec le milieu, le plus souvent par la couleur ou la forme de leur corps : l’animal échappe à la vision de son prédateur ou de sa victime par exemple en « changeant » les pigments de son corps comme le caméléon.

L’homme animal faible, carnivore, fabriquant d’armes et d’outils, chasseur et chassé à la fois a dû réinventer culturellement un équivalent du camouflage animal, que ce soit pour la chasse comme pour la guerre. Dans le premier cas, le chasseur traque en groupe des proies et gagne de la distance d’approche qui lui permet d'employer des armes de faible portée.

Quant aux guerres préhistoriques, les anthropologues en donnent une description qui évoque plutôt des razzias ou des opérations de commandos : tactique de mouvement et dissimulation, infiltration dans le territoire ennemi, pour attaquer ses points faibles, comme les campements. Tout cela implique une forte capacité de se rendre invisibler Et comme peindre le corps est une pratique commune à de multiples cultures, l’art de faire disparaître son corps pourrait être aussi ancien que celui de l'orner.

Pendant des millénaires, il n’y a guère eu de progrès en ce domaine : le camouflage consistait à masquer un homme sous quelque chose, peinture, branchages, peaux, bref quelque chose qui existe dans le milieu ou qui y ressemble. Au combat, tant que les armes sont de failbe portée, la recherche de l’uniformité et du prestige de troupes bien alignées importe plus que celle de l’invisibilité. L’arme à feu, d'abord à répétition puis semi-automatique ou automatique change la donne. En 14-18, les tranchées, gigantesque concours de tir en ligne transforment le fantassin en silhouette dans la ligne de mire d’un Lebel ou d’un Mauser fort précis. Le fameux pantalon garance de nos piou-pious tranche avec éclat sur le paysage et facilite le travail de visée. La première idée est donc d’adopter une couleur d’uniforme qui ne contraste pas trop avec celles de la nature : bleu horizon ou felgrau. Pas vu, pas tué.

Puis on songe à dissimuler des véhicules ou des abris : ainsi, un camion ou un tank doit échapper le plus longtemps possible à l’observateur adverse. Plus tard il sera sous le feu des obus et des bombes, plus grande sa valeur tactique. D’où une seconde idée, qui est bien une idée de peintre (certains cubistes sont mobilisés dans les ateliers de camouflage de l’armée) : passer de la neutralité au trompe l’œil. Ou plutôt, il faut leurrer le cerveau et pas seulement l’œil : « casser » les lignes de la silhouette qui permettent l’identification des formes, multiplier les lignes et tâches de couleurs qui ont un effet dit disruptif. Elles conduisent l’observateur à reconstituer un fouillis de formes parasites à la place de celle de l’objet principal. Mais si le principe s’applique aux choses, il s’applique également aux hommes.

Dans un second temps le tissu des tenues de combat combine les deux principes : simulation chromatique (harmoniser aux couleurs dominantes de l’environnement) et dissimulation analytique (diviser la forme unique du corps en un éparpillement de dessins aux contours flous).

Adoptées dès la seconde guerre mondiale, popularisées par des tenues comme la « tenue léopard » des parachutistes, les uniformes camouflés sont complétés par les maquillages de guerre et par des accessoires. Ainsi le filet de camouflage permet à un tireur immobile de se recouvrir de feuilles et de branchages. À leur tour les chasseurs adoptent ces accessoires : si une vareuse kaki ou vert olive suffit au chasseur de lapins de nos campagnes, les tireurs à l’affût peuvent trouver des tenues qui s’adaptent à chaque forme de végétation ou de paysage. Ils n’ont rien à envier aux GI’s américains dont les « cammies » différent suivant qu’ils sont destinés à la jungle vietnamienne ou à l’opération « Tempête du désert ». Difficile d’aller plus loin dans la précision et l’imitation.

Effet secondaire amusant : la mode «cam». Il y a un paradoxe dans la rencontre entre camouflage et mode. La seconde évoque regard et séduction, donc un art d’apparaître et de se faire remarquer qui devrait être le contraire même du camouflage. Il faut sans doute conclure que la mode joue du détournement et de l’ironie, et exploite les signes de l’uniformité et de l’invisibilité pour produire par contraste un «look» plus remarquable et plus surprenant.

Pourtant, le prochain dans l'histore du tissu de camouflage pourrait bien être numérique. Les avions et les navires ses sont faits « furtifs » pour échapper non plus aux yeux et aux jumelles, mais aux radars et détecteurs thermiques : leurs formes bizarres et leur peinture absorbante détourner les ondes qu’ils reçoivent pour les empêcher de retourner vers le radar. Mais le corps humain ? Pourra-t-on égaler l’invention de l’homme invisible de H.G. Wells ou le manteau d’invisibilité des comptes et légendes ?

Un chercheur japonais en est persuadé. Le Tachi Lab de l’Université de Tokyo vient de réaliser un « manteau transparent » dont le principe est de projeter sur sa propre surface des images qui sont derrière lui, comme si le manteau et l’homme qui le portent étaient transparents. Par un procédé dit de projection rétro-réfléchissante, la matière du tissu permet à la fois de supporter les images venues de derrière et de renvoyer la lumière sans produire la luminescence caractéristique d’un écran cathodique.

Mais dès que le corps au manteau se met en mouvement ou s'il est considéré sous différents angles, le procédé devient moins convaincant. GI Joe n'est sans doute pas à la veille de crapahuter dans le désert enrobé dans une cape d'illusions.



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