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Le discours de GW Bush
Le discours de G.W. Bush, suivant le rapport du général Petraeus, annonce un premier retrait de soldats US en Irak, pas assez pour convaincre l’opinion découragée, mais assez pour entretenir le mythe des « lents progrès » de l’action américaine en Irak.

Ce mythe peut se résumer ainsi : nous avançons vers l’établissement d’une démocratie en Irak, mais nous avons besoin de temps car, en tout état de cause, un retrait précipité signifierait une catastrophe humanitaire pour le pays, une perte de crédibilité immense pour les USA et un formidable encouragement à tous les terroristes et proliférateurs. Ce serait perdre la face à l’Iran et à la Syrie, ennemis de la paix dans cette région et reproduire l’erreur du retrait du Vietnam.

Il ya a quelques semaines, G.W. Bush avait surpris l’opinion internationale en déclarant en substance que la plus grande erreur des Américains au Vietnam avait été non d’engager la guerre ou de mal la mener, mais de partir. Ce propos rentre pourtant parfaitement dans la logique des néo-conservateurs pour qui les seules fautes commises par les USA l’ont été du fait de la pusillanimité de ses politiciens (sans compter la mauvais influence morale des médias et des intellectuels libéraux). Hyperpuissance par excellence, les USA ne se trompent que quand ils manquent de foi en leurs propres principes et de fermeté pour les appliquer. La démonstration inverse aurait été administrée par Ronald Reagan dont la résolution aurait payé face à l’URSS. Quand les USA décident de gagner une guerre, y compris froide, ils la gagent.

Ce mythe du temps nécessaire fait suite à plusieurs autres qui ont servi à justifier la guerre d’Irak : les liens entre Saddam et ben Laden et la nécessité de combattre le terrorisme sur ses bases arrière, l’urgence d’empêcher l’Irak de se doter armes de destruction massive (y compris atomiques), la nécessité de créer une « vitrine démocratique » dans ce pays (il fut même un temps où l’on parlait du « printemps démocratique » qui allait établir des régimes modérés et pro-Occidentaux en Irak, en Iran, en Syrie et dans tout le Moyen Orient).

Une telle capacité à nier la réalité, à proclamer qu’il fait beau sous des trombes de pluie ou à persévérer dans les politiques qui échouent pose de singulières questions.
Voir la façon dont l'idéologie néo-conservatrice réussit à produire une interprétation du réel qui rejette sans cesse la responsabilité de ses erreurs précédentes sur de nouveaux ennemis en l'occurrence l'Iran et la Syrie qui déstabiliseraient l'Irak démocratique.

Nous reprenons ci-dessous un article publié en 2003 à propos de ce phénomène de l'idéologie persévérant dans des stratégie de déni du réel :



Quand l'idéologie produit son contraire


Les États-Unis prétendaient vouloir imposer le modèle « occidental » en Irak : droits de l'homme, marché, bonne gouvernance, valeurs éthiques. Ils y ont exporté le modèle du western : pillards, recherche des « most wanted criminals» citoyens en armes, milices, insécurité généralisée, et la cavalerie qui n'arrive pas toujours à temps…


Cette curieuse propension à produire des effets contraires à ceux que l'on recherche semble se transformer en règle. La guerre en Irak était censée empêcher le chaos (la menace saddamique) elle provoque l'anarchie. Elle était supposée assurer la défense commune des démocraties occidentales, elle a divisé l'Europe et séparé les alliés. Elle devait pacifier la région, nous voyons déjà les futurs conflits qui se préparent. Elle était destinée à éradiquer le terrorisme, elle lui fournit des arguments et sans doute des recrues. Elle devait faire disparaitre les Armes de Destruction Massive : personne n'a vu celles de l'Irak (pour l'excellente raison qu'elles n'existaient pas), mais la Corée accélère son programme atomique et l’Iran choisit la stratégie du forcing.

Comment expliquer l'emploi de tant de capacités (dont les capacités intellectuelles de tous les conseillers et chercheurs qui théorisent l'emploi de la puissance étasunienne) pour si peu d'efficacité ? Cette fois, pas question de mettre en cause une prétendue « naïveté » ou « brutalité » US ; ce n'est pas de ne pas avoir assez pensé leur action que souffrent les États-Unis, mais du contraire. D'un excès d'idéologie ou plutôt d'un singulier divorce entre l'idéologie et la réalité.

Une idéologie, rappelons-le, n'est pas une production arbitraire de l'esprit. Elle ne tombe pas du ciel des idées et elle n'y mène pas seulement. C'est la traduction des passions et des intérêts d'un groupe humain sous forme de système propre à expliquer le monde, à réfuter les idéologies concurrentes, et à proposer une direction à une action. Ce système est particulièrement enclin à suivre sa propre logique jusqu'au délire dans deux situations extrêmes.

Soit lorsqu'il croit avoir trop de prise sur ledit réel, notamment dans un système totalitaire de type soviétique. Dans ce cas, il peut imposer non seulement le silence à toute forme de critique, mais aussi l'obligation pour chacun de proclamer la véracité de ladite idéologie.

Soit lorsque l'idéologie est le produit d'un groupe quasi sectaire isolé de toute prise sur la réalité, et qui délire d'autant mieux que ses idées sont sans conséquence.

Bien entendu, nul ne songe à comparer les U.S.A. de Bush à l'U.R.S.S. de Staline ou les néo-conservateurs à un groupuscule trotskiste. Mais les relations qu'entretiennent les idéologues de Washington avec le monde extérieur en général et la réalité en particulier constituent une forme particulière de son déni qui présente des caractères communs avec les deux autres.

Nous ne résistons pas à la tentation de citer Alain Besançon dans les Origines intellectuelles du léninisme, tant son analyse peut se transposer à la situation présente : « Le langage idéologique est une fusion du liturgique et du scientifique. Certes, il se veut tout entier scientifique. Mais la « science » idéologique ne se cantonne pas au phénomène. Elle pénètre dans l'Etre et en donne la loi… Ce discours devient magie à mesure qu'éclate son impuissance. Incapable de modifier le réel selon ses fins, de créer un autre réel conforme à ce qu'il promet, son rôle est d'évoquer, au sens magique du terme, c'est-à-dire de suggérer une réalité inexistante. »

Or que dit le langage idéologique néo-conservateur ? Il nous semble qu'on peut le comprendre à partir de la notion centrale d'exception.

- Exception historique : le « moment unipolaire », la période où une seule puissance dominante ne trouve aucune rivale à sa mesure apparaît aux néo-conservateurs non pas comme une situation provisoire, comme l'attente d'un rééquilibrage ou d'un retour à la normale, mais comme l'aube d'une ère nouvelle. C'est le moment du plus grand péril où l'ordre d'un monde solidaire est menacé par toutes sortes de périls : terrorisme, États en faillite, prolifération des moyens technologiques de destruction (ADM) et de perturbation (cybermenaces), possibilité de contagion des crises économiques. Mais c'est aussi pour eux le moment de la plus grande espérance : la nation choisie par Dieu est « bound to lead », condamnée à diriger L'Amérique devient qu'elle le veuille ou non « the reluctant imperalist », l'impérialiste malgré elle, celle qui a un « destin manifeste », etc.

- Exception étasunienne. Cette Nation née, non pas de l'histoire des hommes nés sur une terre, mais de leur volonté d'établir un nouveau contrat et de vivre conformément à leurs aspirations est unique en son genre. Non seulement elle a une relation particulière avec un Dieu qui la missionne, Non seulement elle l'emporte dans tous les domaines (c'est le pays des « best men » selon G.W.). Non seulement ses valeurs sont les meilleurs. Mais elles sont valables pour tous et en tout lieu. L'unicité fonde l'universalité : américaniser le monde, c'est le mondialiser ; c'est presque suivre le sens de l'Histoire. Pareil modèle est fait pour être exporté, puisqu'il est universellement valable.

- Exception de sa puissance. Non seulement en termes de mesure ou de valeur (sa puissance est bonne par nature) mais en tant que référence : toute puissance, toute excellence se mesure à l'aune de la sienne.

- Exception de sa force. Celle qu'elle emploie dans les relations internationales est fondatrice d'un ordre nouveau. Elle suppose une violence anti-violence puisqu'elle lutte contre les forces du chaos. Nous vivons dans un « état d'exception » où les fondements mêmes de l'ordre international sont menacés par les États- voyous et les terroristes. Respecter le droit international positif, par exemple la convention de Genève dans la lutte contre l'ennemi, ou rechercher un mandat de l'Onu avant de déclencher une guerre, tout cela est inutile. C'est même illégitime au nom de ce droit supérieur en voie de formation. Ici, les néo-conservateurs aiment opposer de façon quasi vitaliste, leur puissance génératrice d'ordre à la faiblesse européenne. Elle se cache derrière les masques du juridisme ou de l'appel à l'accord et à la négociation pour masquer sa propre décadence et son incapacité à faire face aux défis de la réalité.

- Exception des intérêts U.S. : ils coïncident avec ceux de l'humanité, et d'ailleurs la politique étasunienne ne cherche aucun profit mais se met au service de valeurs. Sa moralité découle de son intentionnalité.

- Exception de la domination étasunienne : elle cherche à affranchir les peuples de leurs tyrans. On fait donc la guerre au nom des gens qu'on bombarde et pour leur bien. On les commande pour les libérer. Ceux qui pensent le contraire sont des racistes persuadés que les Arabes sont incapables d'accéder à la démocratie.

- Exception de la guerre menée par les U.S.A. Elle n'est pas l'affrontement de revendications ou d'ambitions par les armes jusqu'à ce qu'une des deux volontés politiques cède suivant le schéma de Clausewitz. C'est une guerre policière d'éradication du crime, une guerre pour éliminer par l'action préventive les moyens des crimes et les sources des guerres de demain (les régimes dangereux, les réseaux terroristes, les troubles futurs…).

- Exception du mal que combattent les U.S.A. Ses ennemis ne sont pas mauvais parce qu'ils emploient des moyens inacceptables pour des fins politiques : accroître leur territoire, leur richesse ou leur puissance, réaliser leurs idéologies, dominer des peuples, etc. Ils sont guidés par un ressentiment contre tout ce que représente les USA. Ils sont haineux par essence. Le mal est chez eux de l'ordre des fins et non des moyens.

Il faudrait écrire des livres entiers pour réfuter toutes ces « exceptions ». D'une certaine façon d'excellents ouvrages comme «Après l'Empire» d'E. Todd ou «L'Empire du chaos» d'A. Joxe démontent très bien le mythe de l'hyperpuissance. Nous nous contenterons ici d'une simple remarque en guise de conclusion. L'idée même d'exception est un assez bon indice d'une pensée fortement idéologisée : notre peuple est unique notre race, notre classe, notre projet ; la présente situation historique où se joue l'avenir de l'espèce est exceptionnelle…

Il se pourrait que l'idée d'exception absolue mène à trois erreurs non moins absolues :

- croire que tout est possible : ne donner aucun frein à ses ambitions rend autiste

- croire que tout est pareil : nier l'altérité, penser que le monde est composé de gens qui pensent comme vous ou qui aspirent à devenir comme vous c'est se condamner à ne rien comprendre :

- croire que tout est hostile : développer sa paranoïa est le meilleur moyen de lui donner raison. S'imaginer entouré d'enne
mis et de périls, c'est la meilleure façon d'en susciter.




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