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Persistance des croyances réfutées
Pour 33% des Américains : Saddam est responsable du 11 Septembre

Surprenant sondage sur un site américain : six ans après la fin de la guerre du Golfe, un Américain sur trois (40% chez les Républicains et 27 % chez les démocrates) croit que Saddam Hussein avait une relation avec les attentats du 11 Septembre, une thèse que même G.W. Bush n’oserait plus soutenir aujourd’hui.

Il y a quelque chose de désespérant à l’idée qu’une telle fraction de la population soit aussi totalement imperméable à des vérités que plus personne de nie en dépit d’une surabondance de moyens d’information pluraliste. Mais peut-être y a-t-il encore des gens qui croient que Jeanne d’Arc était vraiment une sorcière, que ce sont les Polonais qui ont attaqué l’Allemagne en 1939 ou la Wehrmacht qui a massacré les officiers polonais à Katyn ou que les Américains n’ont jamais débarqué sur la lune.

C’est ce que nous avons nommé ailleurs la « surcroyance » : la façon dont un public qui a été soumis à une opération de propagande persiste à croire des choses fausses au-delà même de ce qu’attendait le propagandiste et en dépit de toute démonstration de la fausseté de sa croyance.

Nous ne résistons pas à la tentation de reprendre un petit texte que nous avions écrit il y a trois ans sur le sujet :


Il se développe même dans une partie du public U.S. une sorte de croyance surabondante que nous appellerons « surcroyance ». Elle attribue à l’ennemi unique des crimes que même les milieux officiels ne leur reprochent pas. La surcroyance conduirait à « en rajouter » en tenant pour avérés des faits douteux ou démentis, mais qui correspondent mieux aux attentes et préconceptions de ce public, en particulier celle d’un ennemi unique et diabolique : Saddam avait la bombe, on a découvert des A.D.M., des liens de l’Irak avec al Quaïda,.... L’ennemi unique est une variante de la Cause Unique, qui rend le monde si intelligible.

La surcroyance est une forme extrême de la façon chacun de nous se protège des nouveautés dérangeantes et ignore les faits contraires à ses préjugés. Elle consiste donc à déformer ou surinterpréter la réalité dans le sens conforme à ses attentes.

Pour prendre une autre comparaison, la surcroyance apparaît comme version idéologique du phénomène connue en psychologie comme dissonance cognitive : le processus par lequel un individu modifie ses jugements et opinions pour les mettre en accord, à « moindre coût » psychique, avec les comportements qu’il adopte, les normes du groupe social auquel il s’intègre,... C’est une façon de réajuster ses croyances partielles à l’image globale que l’on se fait de la réalité et de se trouver des bonnes raisons d’être devenu ce que l’on est. Cette grille pourrait aussi bien expliquer pourquoi nous reprenons à notre compte les arguments publicitaires qui correspondent à nos habitudes alimentaires, ou pourquoi nous adoptons si facilement les jugements prédominant dans notre milieu.

La foi en la perversion de l’ennemi est si enracinée que le public U.S. « surcroyant » a) ne retient et ne croit que les faits conformes à ses préjugés, b) oublie les démentis font subir à ses croyances c) est persuadé que des faits imaginaires ont été fermement établis voire abondamment rapportés par la presse.

Suivant un sondage mené par the Knight-Ridder News 0rganization de 2004, 41% des Américains croyaient que l’Irak possède l’arme atomique, 36% ne se prononçaient pas et 24% seulement savaient que Saddam n’avait pas la bombe. Or, même les faucons de la Maison-Blanche n’ont jamais prétendu que l’Irak était une puissance atomique, mais seulement qu’il était sur le point fabriquer sa bombe (un bruit qui courait déjà en 1991). Un sondage commandé par le Council on Foreign Relations montrait pareillement que les deux tiers des Américains étaient persuadés que l'Irak est derrière les attentats du 11 Septembre, proportion qui n’a guère bougé deux ans après les attentats. Selon d’autres études plus d’un tiers des Américains étaient même convaincus qu’il y avait des citoyens irakiens au nombre des kamikazes du 11 Septembre, alors qu’il n’y en avait aucun, mais en revanche beaucoup de saoudiens.

Dans ces conditions il ne faut pas s’étonner d’une enquête d’après-guerre montrant que quelques semaines après la prise de Bagdad 41% des Américains s’étaient convaincus que leurs troupes avaient effectivement trouvé des Armes de Destruction Massive. Le fait que plus de dix « découvertes » de preuves aient été claironnées, puis suivies de démentis bien plus discrets, depuis la prise de Bagdad y est sans doute pour quelque chose.

Le phénomène d’anticipation nourri par l’hystérie médiatique (tout savoir, tout de suite, y compris l’avenir) contribue certainement à ces « fausses reconnaissances ». Le statut de faits réels et des spéculations n’est plus si clair. C’était le cas pour les cavernes de ben Laden à Tora Bora ou pour les souterrains de Saddam sous Bagdad : dans les deux cas, des images virtuelles de bases secrètes à la fois vastes et pourvues des derniers perfectionnements technologiques ont servi de soutien à une croyance qui doit sans doute davantage au souvenir des films de James Bond qu’à la réalité. Mais elle est restée profondément enracinée : la description d’objets imaginaires leur confère une existence virtuelle.

C’est également le cas pour les fameux camions de Saddam : les laboratoires mobiles où ses savants fous préparaient des armes d’Apocalypse et qui échappaient, parait-il, aux naïfs inspecteurs de l’Onu. En réalité, ce sont ces inspecteurs eux-mêmes qui, pour expliquer leur insuccès avant leur expulsion en 1998, avaient suggéré l’hypothèse de laboratoires mobiles. Hypothèse transformée en réalité chiffrée par l’acte d’accusation de C. Powell en Février 2003.

Bien entendu, il ne faut pas exclure que ces camions aient vraiment existé , ni des cavernes, souterrains et bases secrètes, dont personne n’aurait encore découvert l’entrée. Mais ceci n’autorise pas à retourner la charge de la preuve : il n’y a pas à démonter leur caractère fictif. C’est à celui qui affirme un fait matériel de le démontrer. Tout étudiant en première année de droit sait qu’il ne faut pas confondre preuve d’un fait négatif (par définition impossible à administrer) et contre-preuve.


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