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Propager, persuader, influencer, manipuler…
Propager, persuader, influencer, manipuler…

La propagande propage quelque chose et cette référence à un contenu suppose un complément d’objet plutôt général (une religion, une idéologie, une doctrine, un idéal ou un sentiment comme la haine ou l’admiration…). La persuasion persuade de quelque chose; elle appelle un verbe : on persuade quelqu’un que cette proposition est vraie, qu’il faut qu’il fasse cela, mais, cognition ou action, il s’agit toujours d’obtenir une réaction précise du destinataire, un acquiescement.

L’influence est une relation entre un individu ou une représentation mentale prédominante d’une part et d’autre part un cerveau « sous influence ».

Quant à manipulation, c’est une opération qui s’exerce sur des choses, des idées ou des gens. Selon le cas le terme, proche de l’idée de manier, aura une valeur neutre (manipuler un objet) ou péjorative dans la mesure où on suppose précisément qu’il est mal de manipuler les gens comme de simples matériaux.

La nuance est bien subtile car les idée s’emboîtent les uns dans les autres. On pourrait par exemple dire que la propagande n’est qu’une forme d’influence parmi d’autres et qu’elle suppose une action répétée de persuasion. Ou encore que la manipulation peut consister à persuader les foules ou à influencer les dirigeants.

Essayons pourtant d’être plus précis

La propagande consiste d’abord à répandre non pas une idée isolée mais un corpus de croyances. Souvent, elle propage un « isme » : le catholicisme (le terme apparaît dans le contexte de la « propagation de la foi » lancée par la papauté en 1572), le républicanisme (Roland crée un « bureau de la propagande » en 1792), le socialisme (les Internationales ont leurs « section de propagande »), le national-socialisme (Propagandastaffel).

Bref, on comprend le sens de propagande, quand il est accolé à des idéologies structurées, à des corpus de doctrine. Propagande suggère aussi l’idée d’une source unique de messages et de destinataires nombreux (les masses auxquelles s’adresse la propagande pour les faire rentrer dans la communauté des croyants). La propagande diffuse un message pour inclure dans une communauté. Cela se fait ouvertement puisqu’il s’agit de multiplier les partisans, de transmettre la vérité (ou ce que l’on croit être la vérité de fond même si elle doit s’appuyer sur des mensonges de fait), ou de proclamer les objectifs justes. Le propagandiste est souvent lui-même profondément convaincu d’une vision du monde qu’il voudrait rendre universelle. Son discours est un appel à l’action voire à la mobilisation.

Au fil du temps, le sens de propagande s’est cependant dilué. Soit le mot est employé au sens de grossier mensonge (or rien dans la définition de la propagande ne rend obligatoire qu’elle soit grossière ou mensongère), soit le terme est considéré comme vieillot. Nous serions passés de l’ère de la propagande liée aux mass media à celles de méthodes de suggestion plus subtiles, plus douces tandis que la pluralité des médias (et ne parlons pas d’Internet) interdirait de tenir des discours aussi systématiques et doctrinaux. Du reste, les pratiquants préfèrent dirent qu’ils font de la communication publique, du marketing, de la pédagogie, insistant soit sur l’innocuité de leurs pratiques (il ne s’agit que de mieux présenter les choses, d’aider l’opinion à réaliser certains aspects du débat…) soit sur le fait que leur discours est « vrai » (explicatif, pédagogique…).

Dans les faits la propagande (qui vise à diffuser des idées politiques communes à un groupe contre celles d’un autre groupe, l’autre parti, l’autre nation) se distingue de plus en plus mal de la publicité qui étymologiquement est censée simplement rendre publique, faire connaître, promouvoir une marchandise, tout au plus la vanter. L’opposition s’efface chaque jour entre la publicité recourant à la séduction et vantant des choses désirables et la propagande inculquant des idées et des croyances fortes à des militants, parfois pour des enjeux tragiques. Pour une part, le discours politique tend à présenter des personnalités sympathiques, des solutions désidéologisées, des variantes des mêmes options admises par tous. À l’autre bout, la publicité prétend de plus en plus proclamer des valeurs sociales, culturelles voire citoyennes, quand elle ne se mêle pas de sauver la planète. Entre les deux les hommes politiques se considèrent de plus en plus comme des marques, des images auxquelles on peut s’identifier et moins comme les porteurs de l’Idée ou du programme du parti. Le rapprochement était donc obligatoire.

La persuasion est une opération mentale : celle par laquelle A expose une thèse X (une affirmation sur ce qui est vrai ou souhaitable) et convainc B (et C et D et parfois des millions d’autres). La persuasion peut avoir la certitude de la démonstration (qui entraîne nécessairement la conviction de celui qui partage les mêmes apories, comme dans une démonstration mathématique), elle peut reposer sur la simple argumentation comme celle qu’enseigne la rhétorique. Qu’il s’agisse de l’existence de Dieu ou des qualités du chocolat Machin, les techniques de persuasion sont neutres en elles-mêmes.

De la même façon, le terme manipuler est neutre en soi. C’est lorsqu’il est appliqué au psychisme humain qu’il fait peur, dans la mesure où il implique que celui qui le subit n’est pas conscient du processus. Mais en fait que manipule-t-on ? Le « manipulateur » - un mot qui évoque l’illusionniste et fait peur – utilise-t-il des éléments d’information faussés ou sélectionnés (de façon à amener le manipulé à certaines conclusions prédéterminées) ? Joue-t-il sur les passions et les affects de sa victime ? Plus subtilement, va-t-il présenter d’une certaine façon des éléments de connaissance, ses relations avec le manipulé, leurs codes moraux ou autres, sur le contexte d’interprétation ? Il y a sans doute trop de réponses possibles à cette question pour que le terme de manipulation ait vraiment un sens scientifique. Une idée qui peut aussi bien englober de vastes mises en scène que des petits « trucs » comme la flatterie nous semble un peu vaste pour être utilisable.

Resterait alors l’influence, un terme dont nous avons souligné à de nombreuses reprises qu’il recouvrait une pluralité de mode d’action (par l’exemple qui suscite l’imitation, par la communication efficace qui entraîne la conviction, par un jeu d’alliance et de réseau, par l’imposition progressive de codes et de normes qui transformeront la vision de l’influencé). C’est un terme qu’emploient aussi bien la géopolitique que la psychologie sociale les sciences politiques et celles de l’information et de la communication… Influence est donc une des notions les plus vastes qui englobe aussi bien le lobbying que les effets du conformisme social.

Pourquoi, alors, s’obstiner à conserver un terme qui donne lieu à tant d’interprétations ? Il nous semble tout simplement que la croyance en l’influence (et donc le succès du terme) reflète la prolifération des organisations qui se vouent à son exercice. ONG, think tanks, médias, autorités morales, experts, lobbies, sociétés de pensée… ont été longuement décrits sur ce site. Leur nombre et leur variété mêmes démontrent combien l’influence devient une des sources principales du pouvoir (au sens le plus strict : la probabilité que les autres se comportent de la façon que vous souhaitez), un mode de gouvernement des hommes qui se substitue à l’autorité et à la puissance et qui repose sur l’attention et sur l’opinion. Stratégie indirecte, jamais pure (l’influence ne peut exister qu’en concurrence avec d’autres modes d’action sur les hommes comme l’autorité), agissant uniquement par des signes (mots, images…), l’influence se reconnaît à sa propension à se faire ignorer : celui qui la subit est le plus souvent persuadé d’agir et de penser spontanément. En ce sens elle est efficace à la mesure de son mystère.




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