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Quand les idées allaient à pied.
Quand les idées allaient à pied.

Comment voyagent les idées ? Si, renonçant à distinguer entre idée, représentation, croyance, information, etc, nous nommons très généralement “idées” tous les produits d’un esprit humain qu’un autre esprit est susceptible de s’approprier, nous constatons qu’elles ne font que cela : voyager. Qu’il y ait des bouddhistes en Californie ou que l’on étudie le théorème d’Euclide en Chine, que les revendications d’un mouvement politique latino-américain soient discutées en Australie, tout cela ne nous étonne pas plus que d’utiliser des télévisions japonaises ou de porter des vêtements tissés au Pakistan.

La “globalisation”, la “mondialisation”, toutes les notions (qui ont elles-mêmes voyagé) et par lesquelles nous tentons de résumer les changements récents désignent autant la circulation des choses et marchandises que celle, immatérielle, des notions, connaissances, modèles, jugements... Nos conceptions philosophiques et politiques exaltent la fécondité d’une libre circulation des idées que notre technique semble faciliter. Bien sûr, nous débattons pour savoir quels discours ne devraient pas être autorisées à se répandre, si le pouvoir sur les moyens de diffusion n’équivaut pas parfois à une manipulation des esprits, et, en somme, si la mauvaise monnaie des stéréotypes, de la désinformation ou de l’insignifiance ne chasse pas les bonnes... Mais, dans tous les cas la question du “comment” ne nous préoccupe guère, tant elle semble résolue.

C’est un peu vite oublier qu’une idée est un invisible que son trajet rend visible et que, pour changer le monde, il a fallu le parcourir. Sauf le cas limite et de portée forcément restreinte que constitue la transmission verbale directe, entre l’origine d’une idée et son repreneur, cet autre cerveau qui se l’approprie parfois bien plus tard ou bien plus loin, s’interposent obstacles et intermédiaires.

Pour vaincre le temps et l’espace, l’idée doit durer et bouger ; il lui faut s’inscrire donc être stockée dans une mémoire (fut-ce par une formule que se rappelle un individu ou par quelques traits sur une tablette) et se transporter, donc le mouvement physique de quelqu’un ou de quelque chose (fut-ce une onde électromagnétique entre deux appareils). Bien entendu, pendant toute la durée de ces opérations, entre quelques fractions de seconde sur Internet et des siècles pour certaines croyances religieuses, l’idée a déjà changé : les aléas de la traduction, les déformations que fait subir un intermédiaire ou un copiste, la mise en forme que suppose la transmission, des phénomènes de perte, censure, parasitage, interprétation, etc... font que ce n’est plus exactement la même idée que l’on partage. Le transport a changé le contenu.

Chemins physiques et voies de l’esprit

Les idées se propagent par des voies bien précises que bouleverse la technique : l’imprimerie multiplie ces supports, les livres, et rend la conservation des idées moins dépendante des hasards d’une copie, d’une destruction d’une censure ou d’un itinéraire coupé ; avec le télégraphe, pour la première fois, un message va plus vite qu’un homme ; avec les ondes, les paroles et bientôt les images ne passent plus par des points mais couvrent des territoires, se moquant des frontières et des murs ; avec la télématique, avec l’interconnexion de millions de mémoires d’ordinateurs, inscrire, rechercher ou diffuser des données deviennent quasiment une même opération.

Durant la plus longue partie de notre histoire, les idées n’ont voyagé que par “portage”, voire par colportage, parcimonieusement et difficilement, avec une escorte humaine progressant lentement et dangereusement. Bref, sur des routes.

Des siècles durant il n’y eut pas de différence entre diffusion et pérégrination, propagation et accompagnement, pas plus qu’il n’y eut de mouvement des idées sans mouvement des voyageurs et des choses. Consignées dans un manuscrit, illustrées par des images, et tout simplement crues ou mémorisées par des gens de science ou de foi, les idées allaient à dos de cheval ou de chameau, dans des cales de navires ou à pas d’homme sur des chemins poudreux. La portée, le rythme de propagation, et finalement le succès de techniques, conceptions scientifiques ou croyances religieuses dont nous héritons s’expliquent par tout ce qui a stimulé et limité mouvement terrestre ou maritime.

À juste titre, l’Unesco a repris le thème des routes pour fédérer des projets centrés sur le thème du dialogue ou de l’interpénétration des cultures. Ces routes immémoriales ont pris leur nom d’une richesse qui y transitait : routes de la soie, route du fer, et même route des esclaves, car cette marchandise là, tout autant que les autres a été cyniquement considérée comme un fret, et ni le plus précieux, ni le plus fragile. D’autres routes celle de la foi qui mènent à Jérusalem, celle d’Al Andalous sont déterminées moins par les mouvements commerciaux que par le centre vers lequel elles convergent : la ville sainte des trois religions monothéistes, la province où cohabitèrent en paix trois cultures.

La métaphore est claire : par la route vient tout ce qui est nouveau, ce qui s’échange et qui nous change, tout ce qui excède nos limites et nous transforme ; à cause de la route il y a toujours un peu de l’autre en nous et toute prétention à faire de l’identité un isolat suppose une clôture impossible. Bien sûr de tels contacts ne sont pas nécessairement heureux ou pacifiques : les envahisseurs, les persécuteurs, les prisonniers et les déportés arrivent aussi par la route. Mais si le mouvement déforme ou parasite les idées, les idées parasitent aussi le mouvement des hommes : les conquérants assimilent la civilisation des vaincus ou les victimes de la traite fécondent les cultures de leur terres d’exil.
En somme, s’il y a des lieux de mémoire qui symbolisent le passé commun des communautés , il existe aussi des routes de mémoire : des itinéraires géographiques précis gardant la trace d’un mouvement physique lié à un changement mental. Au mystère, chronologique, de la conservation de génération en génération de croyances, modèles, savoirs, références (les représentations se gardent, se perdent ou se transforment ) s’ajoute l’énigme, géographique, du mouvement de l’immatériel. La question de la durée rappelle celle de la portée.

En suivant le parcours des supports palpables ou des groupes de voyageurs, on comprend mieux par où et sous quelle forme passent la technique du fer où celle du papier, l’astronomie ou le chiffre zéro, le bouddhisme ou l’islam, une légende ou une forme de musique. Et aussi ce qu’ils deviennent en transitant.
Toute réflexion sur l’origine des cultures (ou tout discours exaltant leur complexité, leur dialogue, leur interfécondation) renvoie à des réalités très concrètes : quelle catégorie d’hommes faisaient le voyage ? en combien de temps et avec quel taux de perte ? quelles langues parlaient-ils ? quelles sortes d’archives ou de correspondance tenaient-ils ? quels types d’images transportaient ou ramenaient-ils ?

Soldat, marchand, prédicateur...

Des constantes s’imposent. Ainsi, un des plus grands voyageurs est le soldat : non seulement la guerre encourage les inventions techniques et stimule tous les moyens de transmission mais elle provoque aussi des brassages, installant les vainqueurs sur d’autres terres, faisant fuir des populations, en déportant d’autres mais les obligeant à mêler leurs croyances ou leurs connaissances. Parfois le conquérant est le premier à comprendre la valeur des informations nouvelles. Voir Alexandre dont les troupes sont accompagnées d’expéditions scientifiques, les armées ommeyyades ramenant d’Asie centrale des artisans papetiers, Tamerlan épargnant dans ses massacres les savants, les écrivains ou les artistes dont il voulait s’assurer les services... Si l’on considère l’espionnage comme une autre forme de guerre, nous lui sommes redevables de la circulation de nombreux secrets techniques, dont le plus célèbre est celui de la soie, mais aussi cartographiques, scientifiques... Bref, sur les routes des conquêtes beaucoup de destructions sont en partie compensées par force innovations.

Les routes des idées ne se confondent pas moins avec celles des marchandises : la quête des produits lointains source de profits à la mesure des risques et du temps de voyage est une des principales raisons qui a toujours lancé jusqu’au bout du monde des individus organisés, soucieux de former des réseaux, d’assurer la fréquence et la sécurité des voyages, sachant souvent écrire, curieux du nouveau. Avec eux, des conceptions diverses ne se confrontent sur des territoires entiers qu’unit un même pouvoir, mais sur des itinéraires et en des points de rencontre, ports, marchés, grandes villes cosmopolites.

Certes, le dessein des marchands n’est ni de transformer le monde, ni de le décrire, et ce qu’ils disent ou qu’ils notent n’est pas toujours archivé et diffusé, mais avec eux, les idées, les informations se propagent comme subrepticement. En particulier les affaires sont indirectement un des grands vecteurs des religions : se regroupant à l’étranger et pratiquant leurs cultes, les négociants font souvent des conversions ; c’est ainsi que les marchands arabes furent les propagateurs du Coran bien plus loin , sur terre et sur mer, que ne l’avait porté la conquête arabe du premier siècle de l’Hégire. Parfois la route du prédicateur se confond avec celle du marchand pour de simples raisons de sécurité et de logique : il est plus sûr de voyager avec les caravanes ou les navires marchands jusqu’aux villes cosmopolites ou le message religieux sera mieux accueilli par un milieu plus ouvert. C’est ainsi que le moine bouddhiste suit, lui aussi, les voies du trafic.

Car les religions universalistes sont la troisième grande cause du voyage des idées, délibéré, cette fois. Bouddhisme, christianisme, islam déterminent avec quel corps d’écrits canoniques, avec quel type d’images, sous quelle forme d’organisation communautaire les diffuseurs de la foi doivent répandre le salut à travers le monde. De telles questions suscitent des querelles doctrinales, voire des hérésies. Faut-il représenter le corps du Bouddha, peindre le Prophète, tolérer les icônes ? Le Coran doit-il être traduit, la Bible répandue ? Quels soutras appartiennent au canon ? Qui doit interpréter la parole du Prophète ? Les moines doivent-ils se consacrer à leur propre Nirvâna ou s’ouvrir aux soucis des laïcs ? Jusqu’où faut-il accepter que les Jésuites adaptent le message évangélique à la culture chinoise ? De la réponse théorique et pratique résulte la forme prise par “l’idée” religieuse transposée à des milliers de kilomètres.

Mais si l’idée s’exporte, elle s’importe aussi. A la carte de la propagation et transformation des idées ou connaissances, il faudrait superposer une autre, celle des points d’attraction spirituelle et intellectuelle Les premiers sont les lieux de pèlerinage. A Jérusalem, la Mecque, Saint Jacques se brassent des populations venues du monde entier : là et sur des itinéraires de rencontre investis d’une puissante signification symbolique se jouent des changements culturels déterminants. Des siècles durant, les étudiants convergent vers les universités de Taxila, de Bologne ou de la Sorbonne. Parfois c’est la volonté d’un prince ou d’un calife qui attire talents, curiosités scientifiques ou manuscrits rares. Vers la bibliothèque d’Alexandrie ou la “maison de la sagesse” de Bagdad, vers la cour de Cordoue ou celle de Roger II de Sicile viennent cette fois non plus des chercheurs de salut ou de savoir, mais des porteurs d’idées, des philosophes, des médecins, des astronomes, des traducteurs qui trouveront là sécurité matérielle et stimulation intellectuelle.

Propagation délibérée ou diffusion accidentelle, expansion ou attraction, lents passages de relais en relais ou ruptures historiques, constantes de la géographie ou hasards de la guerre, attraction des carrefours millénaires de civilisation ou surprises de l’invention d’un nouveau chemin... Tout cela forme le jeu complexe des barrières physiques et mentales, des lignes de force topographiques et des stratégies humaines dont le résultat final est qu’une idée traverse ou non le temps et l'espace, que l’effet d’un texte produit dans un lieu et une culture particulière se manifeste à l’autre extrémité d’un continent.


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