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Kerviel recordman du monde de hacking ?
Ou leurre total ?

L’auteur est sans doute comme la majorité de ses lecteurs : il comprend à l’affaire de la Société Générale autant qu’à l’affaire Clearstream, c’est-à-dire guère.
L’échelle des sommes évoquées stupéfie : le trader (ou plutôt arbitragiste) mis en cause 4,9 milliards d’euros qui s’ajouteraient aux 2 milliards de pertes « normales » de la Société Générale liée aux subprimes, mais tout cela n’empêchera pas la banque d’être bénéficiaire au total ! Sans même calculer en siècles de gains d’un smicard ou comparer au budget de certains États d’Afrique, la somme est quelque chose de totalement irreprésentable. Or le métier d’arbitragiste est, en principe, une activité dénuée de risques importants : il s’agit d’acheter un produit financier et d’en revendre un autre lié au précédent, de façon à faire un bénéfice sur des « écarts de valeur » Comme le dit le président de la Société Générale dans sa lettre d’explication : "Les transactions sur lesquelles la fraude a porté étaient simples - une position à la hausse des marchés actions - mais dissimulées par des techniques extrêmement sophistiquées et variées. »

La notion de « l’argent » perd tout lien avec une expérience familière et l’impression d’absurde s’accroît si l’on rentre dans les détails. D’une part, la presse annonce qu’au moment où a été découverte la fraude (si nous avons bien compris : le dimanche 20) la perte n’est «que » d’un milliard ; ce serait la chute des Bourses en début de semaine suivant qui aurait quintuplé la facture. Mais d’autre part, la Société Générale explique qu’avec les sommes engagées par Kerviel, les pertes auraient pu être de 50 milliards d’euros. Où est la limite du délire ? Si, à quelques jours près ou à quelques clics de souris frauduleux près, il peut se créer ou se détruire cinquante fois plus ou cinquante fois moins de milliards, pourquoi ne pas imaginer que, demain, un surdoué de l’informatique détruise l’équivalent du budget de l’État ? ou ne s’enrichisse par écrans interposés d’une somme suffisante pour s’offrir une province entière ?

On peut tout supposer à partir du moment où la richesse est devenue cette abstraction que les experts nous expliquent avec les termes savants de mondialisation financiarisation, dématérialisation ou de la titrisation (technique financière qui permet à une banque ou un établissement financier de transformer des créances ou actifs en titres financiers vendus sur le marché des capitaux). En l’occurrence, il semble que Kerviel avait opéré sur des contrats à terme sur des indices boursiers européens, anglais, allemands (Eurostoxx, Dax, Footsie) mais en dépassant largement le maximum qui lui était alloué et en omettant de se couvrir par des positions en sens inverse (en achetant des actions liées à ces indices). Et tout cela par le jeu de quelques astuces informatiques qui lui permettaient d’emprunter des codes de contrôleurs et de créer ainsi des fantômes, des fausses contreparties. Comme le dit la note « explicative » de la Société Générale : "Le trader a introduit au sein du portefeuille B des opérations fictives, afin de laisser croire que ce portefeuille venait bien compenser le portefeuille A qu'il avait acheté, alors qu'il n'en était rien. Les opérations fictives étaient enregistrées dans les systèmes de Société Générale mais ne correspondaient à aucune réalité économique". Ajoutons, à propos du portefeuille A qu’il s’agissait d’opérations dont la date de valeur n’est pas celle de la date du règlement et que tout cela se faisait en empruntant des codes informatiques, donc des statuts, identités ou autorisations que n’avait pas le modeste « arbitragiste ».

En somme, la conjonction d’un jeu de rôles, d’un jeu sur le temps, plus un jeu sur les systèmes de contrôle largement automatisés (la détection informatique du risque est un des domaines où les banques ont le plus investi), plus un jeu sur ce que nous appellerions des « croyances aux carré » (un spéculateur parie sur la date où se produira une événement, montée ou baisse, résultant lui-même de la conjonction de l’opinion de milliers de parieurs, le tout assez largement connecté de l’économie réelle), plus un jeu sur des événements imaginaires (des contreparties qui n’existent pas, par exemple).

D’où deux hypothèses :

- Ou tout ceci est un écran de fumée : le leurre Kerviel nous dissimule des pertes dues à la crise des subprimes ou encore, comme cela s’est beaucoup dit dans les milieux bancaires, il était en réalité un agent russe tentant de faire chuter la Société Générale pour favoriser une offensive par Rosbank. Bref, hypothèse 1 : il y a quelque chose comme un complot ou une opération de désinformation ou de « déception». Ce qui est peut-être simpliste mais semble répondre à l'argument de bon sens : vous ne me ferez pas croire qu'un bonhomme tout seul...

- Ou cela peut se produire réellement. En clair : quelqu’un ayant une connaissance des modes de contrôle et de bonnes compétences de hacker peut produire une catastrophe de cette ampleur. Si l’on ajoute que, d’après des déclarations de Kervien, d’autres traders agiraient de même à moindre échelle, et qu’il n’agissait pas forcément pour son profit personnel, on peut considérer son opération comme un gigantesque accident de la circulation. Circulation de flux monétaires réduits sous la forme d’électrons, mais accident de circulation quand même. Le plus ironique serait que Kervien avec son faux air de Tom Cruise, de bon fils, bon époux, bon cadre ait simplement voulu trop bien faire, montrer de quoi il était capable et devenir un golden boy en trichant tout petit peu avec les règles du jeu

L’hyperfragilité du système se révèle : les « sociétés de contrôle » décrites par Deleuze sont censées fonctionner grâce à une pluralité de système de contrôle (elles reposent sur la détection et anticipation du risque) conjuguée avec le culte de l’autonomie, de la réalisation de soi dans le travail, du culte de la performance… D’où la tentation chez nombre d’intellectuels de dénoncer Big Brother et l’aliénation par les fameuses techniques de contrôle. Certes. Mais si ces techniques étaient tout simplement inefficaces ? et si le risque de l’accident idiot était le plus grave ?

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