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Le président qui jouissait sans entraves
La chute de la popularité du président de la République est un phénomène qui dure maintenant depuis assez longtemps (quelques semaines), qui a été mesuré par assez de sondages et assez commenté par les médias pour qu’il faille prendre la chose au sérieux.
Première remarque : cette chute suit un « état de grâce » dans les sondages plus long pour l’actuel locataire de l’Élysée que pour ses prédécesseurs, un état de grâce qui avait résisté de façon surprenante aux grèves de l’hiver.
Seconde remarque : tout le monde est à peu près d’accord sur les causes. C’est l’équation sous plus blink blink. Autrement dit le fait que le « président du pouvoir d’achat » ou du « travailler plus pour gagner plus » soit incapable (et pour cause) de rendre ses promesses crédibles aux yeux de gens qui vont faire leurs courses tous les jours. D’autre part, sa vie privée largement étalée lui a coûté des points dans les sondages. Admettons ces deux explications.

Les spécialistes des sondages sont également d’accord pour dire que c’est le « cœur de cible » de l’électorat UMP qui est touché : les personnes âgées, les ruraux, les commerçants. Les catégories a priori les plus à droite sont irritées pour des raisons qui doivent donc avoir un rapport avec des valeurs de droite. Et comme tout cela se produit sur fond d’irritation de l’UMP face à l’impopularité des propositions Attali et d’inquiétude sur les municipales…

Suivons ces hypothèses et cherchons à les interpréter.

Pouvoir d’achat ? Il est bien connu que « l’on ne décrète pas un taux de croissance » et il est a priori quelque peu absurde à réclamer d’un président censément libéral qu’il modifie les lois de l’économie à sa guise ou distribue les bienfaits de l’État Providence ad libitum. Surtout en quelques semaines. Mais le vrai problème est ailleurs. D’une part, le volontarisme sarkozyen se heurte là au mur de la réalité : après tout, c’est lui qui a lancé cette thématique. Et « tout » n’est pas possible même « avec vous ». D’autre part, le coût de la vie et le pouvoir d’achat sont par excellence les domaines où les sondés n’en croient qu’à leur expérience concrète. Sarkozy aurait-il été chercher des verges pour se faire battre ?

S’étant lui-même placé sur ce terrain, et ayant peu à espérer d’une manne inattendue, il est dans une position d’autant plus mauvaise que le thème de la difficulté réelle des « vraies gens » fait contraste avec la décontraction avec laquelle la Société Générale peut perdre 7 milliards ou avec le train de vie du président lui-même. La thématique argent du travail contre argent spéculatif, classes moyennes en difficulté contre profiteurs fait mouche y compris dans l’électorat de droite. Sans être un doctrinaire de la lutte de classes, on peut comprendre un petit peu ce sentiment.

Plus grave la « peoplelitique » atteint la dignité de la fonction. Traditionnellement, les Français ne voient pas d’inconvénient à ce que leurs dirigeants aient des maîtresses et ils ne détestent pas les ors de la République (contrairement, par exemple aux Américains). Mais l’actuel président qui a commencé son septennat au Fouquet’s avec Johnny et le poursuit à Disneyland avec Carla a trop affiché son plaisir de « s’en foutre, foutre jusque là » comme dans l’opérette la Vie Parisienne. Cette gloutonnerie exhibée, cette fureur de concrétiser des rêves pour lectrices de Voilà, cette réinterprétation kitsch du « jouir sans entrave » soixante-huitard a touché à de graves éléments symboliques. Nous sommes un peuple latin qui n’exige pas que son chef soit austère ou peine-à-jouir. Mais nous lui demandons de nous faire rêver comme peuple, pas de réaliser nos pauvres fantasmes de personnes privées (porter de grosses Rolex, sortir avec un top model, bronzer sur un yacht de milliardaire). Confondre la République et le tirage du Keno, Liberté, Égalité, Fraternité avec Amour, Gloire et Beauté, c’est attenter à ce tout petit reste de mythes collectifs qui fait que nous sommes peut-être encore un peuple.

D’où la question de fond : comment un homme aussi intelligent (ou , du moins, qui a une telle intelligence de l’opinion) ne sent-il pas le caractère provocateur de son comportement ? Et s’il en est conscient, qu’est-ce qui le pousse à une escalade ? Y a-t-il une volonté délibérée de bousculer les valeurs « archaïques », de traiter ostensiblement le politique en tant que business comme les autres (gestion + com = dividendes). Bref besoin d’attenter au sacré de la fonction ? une joie de montrer jusqu’où on peut aller ? La fêlure pathétique d’un homme qui serait son pire ennemi ?

Mais l’autre revers de la question n’est pas moins intéressant. et si le peuple méprisait les peoples ? et s’il restait quelque chose comme un sens de la dignité collective ? et si être ensemble supposait que l’on croie en quelque chose qui transcende nos intérêts ? Et si c'était une bonne nouvelle ?

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