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Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
Mythologie des routes de la soie
Secret, légendes et déformations

En 2700 ans avant Jésus Christ, nous dit une légende, une princesse chinoise saisit distraitement un cocon accroché à un mûrier des jardins impériaux, un peu plus tard, par hasard, elle le fait tomber dans du thé bouillant. Elle déroule un fil interminable qu'elle imagine de faire tisser: elle vient de découvrir la soie.

Au XIIe siècle, le roi normand Roger II créera en Sicile une véritable industrie de sériciculture ; un siècle plus tard, les tisserands s'installeront en Italie et en Espagne, en attendant la France et l'Angleterre : l'Europe saura enfin fabriquer le merveilleux tissu. Le plus long secret de l'histoire aura été gardé près de quatre millénaires.
Tout au long de son cheminement dans le temps et dans l'espace, le fil de soie provoque bouleversements et convoitises.

En restreignant l'exportation de soie, puis en édictant la peine de mort contre quiconque oserait faire franchir les frontières à un seul oeuf ou cocon de vers à soie, les Fils du Ciel parvinrent à conserver à la Chine le quasi-monopole de la sériciculture jusqu'au cinquième siècle de notre ère environ. Pour parvenir à ce résultat, il fallut sans doute une terrible discipline et un système de surveillance sans faille car la sériciculture occupait des milliers de gens et les plantations de mûriers couvraient des milliers d'hectares. Mais l'enjeu de ce secret d'État était énorme : bien au-delà de son utilité première, tisser les vêtements, ou de ses usages dérivés, tel celui de support de l'écriture, la soie était tout bonnement une unité monétaire.

Rare, inimitable, issue d'une source que pouvaient contrôler les autorités, de qualité relativement constante, facile à stocker, à diviser et à dénombrer, la soie présente en effet toutes les qualités d'une unité d'échange commode. A certaines époques, en Chine, les impôts se paient en rouleaux de soie, comme le salaire des fonctionnaires; la somptuosité des cadeaux impériaux, se mesure à la même aune, comme la dot des princesses ou des aristocrates. Pour la Chine, laisser fuir une chose (un cocon de vers à soie) et une information (toute la technique d'élevage) équivalait à une catastrophe. Elle équivaudrait, pour un État moderne à perdre sa planche à billets et à laisser divulguer la formule chimique de son papier-monnaie. La soie et la souveraineté étaient intimement liées. Ce n'est pas par hasard que, tout au long de l'Antiquité, la Chine fut connue comme le pays des Sères, c'est à dire de la soie.

C'est du reste pour une raison géopolitique grave que la soie franchit vraiment la Grande Muraille. Au second siècle avant notre ère, les empereurs Han assiégés par des barbares nomades ancêtres des Huns ont besoin d'alliés et de chevaux ; pour acheter les deux, la Chine doit donner ce qu'elle a de plus précieux, la soie, et prendre une décision aux conséquences incalculables : s'ouvrir au commerce et au monde extérieur. ainsi naît la fameuse Route de la soie. Par le relais des caravanes traversant l'Asie centrale ou des navires contournant le sous-continent indien, la soie et bien d'autres marchandises circulent d'une extrémité à l'autre de l'Eurasie. Vers le début de notre ère, un commerçant indien sait évaluer la valeur d'un ballot de soie en sesterces romains, et, à Rome même, l'empereur s'inquiète de la perte que provoque l'importation de soie : à certaines époques, elle s'échange exactement contre son poids en or et le Trésor romain s'épuise. Mais, des élevages de mûriers à sa destination finale, la soie suit un si long chemin, passe par tant d'intermédiaires et de frontières, est si protégée et entourée de tant de légendes et de périls que, sur les bords de la Méditerranée, nul ne sait que le fil est produit par le cocon des papillons. On ignore à plus forte raison comment le traiter : les mieux informés disent que la soie "pousse sur les arbres" ; l'Europe ignore même qui sont ces fameux Sères et à quoi ils ressemblent. Il faut des mois, des années pour qu'un ballot franchisse le continent d'est en ouest, passant de mains en mains ; c'est assez pour que la vérité se perde en chemin.

On imagine donc avec quelle ardeur fut recherché le secret. Nombre d'aventures dignes de nos modernes romans d'espionnage marquèrent cette transmission; certaines sont conservées et embellies par la mémoire. Selon la plus célèbre, une princesse chinoise promise à un roi du Khotan ne put supporter l'idée de vivre dans un pays qui ignorait la façon de produire la soie : elle transporta un cocon dissimulé dans son chignon. Le secret filtra ainsi en Asie centrale au cinquième siècle après Jésus Christ. Une autre histoire raconte que, pendant la première moitié du VIe siècle, l'empereur byzantin Justinien utilisa comme agents secrets de mystérieux moines et qu'ils cachèrent les oeufs convoités dans leurs bâtons creux de pèlerins. Ainsi, Byzance qui avait développé toute une industrie de traitement de la soie grège eut enfin accès à la matière première sans avoir à l'importer de Chine ni à payer la rançon des intermédiaires perses.

Les grands diffuseurs du fameux secret furent cependant, encore un siècle plus tard, les arabes : après avoir conquis la Perse, ils développèrent l'élevage de la soie autour de la Méditerranée. Cette fois, le cocon merveilleux s'est partout répandu, même s'il faut encore plusieurs autres centaines d'années aux européens pour maîtriser toutes les étapes qui, depuis l'élevage de vilaines chenilles accrochées aux branches du mûrier aboutit aux brocarts mêlés de fils d'or et d'argent qui revêtaient les princes de l'Église et du monde. Sans oublier tout ce que la soie évoque de fascination et de douceur.
Le pouvoir de la soie réside surtout dans sa nature ambiguë, à la fois solennelle et sensuelle. Elle sert à la glorification des dieux et des puissants et à l'ornement de la beauté, elle suscite tabous et interdits qui renforcent encore son mystère. Rien de ce qui touche à la soie n'est ordinaire : c'est l'autre face de son secret.

"Ne vous vêtez pas d'habits de soie ou de brocart ..celui-là seulement se revêt de soie qui n'a point part à la vie future." dit le Coran, il interdit aux hommes de se vêtir de ce tissu féminin, ce qui n'empêchera pas la soie d'être un des ornements les plus recherchés du monde islamique, elle est évoqué presque à chaque page des Mille et Une Nuits. Déjà les premiers évêques chrétiens avaient repris les condamnations des moralistes romains ; ils fulminaient contre ce tissu trop sensuel et trop transparent qui transforme les matrones en prostituées habiles à laisser deviner la forme de leur corps sans le dévoiler. Pourtant, la soie ne tardera pas à servir au culte, à l'ensevelissement des morts d'importance et deviendra le symbole par excellence de l'étiquette liturgique : la cappa sericea, le manteau de soie que revêt le prêtre pour les fêtes importantes a plus d'un millénaire. Au XVIe siècle, le concile de Trente se préoccupe le plus sérieusement du monde de l'usage canonique des différents vêtements liturgiques et réglemente l'usage de la soie. Elle est interdite aux simples clercs jusqu'au XVIIe siècle !
Si l'usage de la soie reflète la hiérarchie ecclésiastique, c'est surtout parce que le fil inconnu et somptueux est symbole de souveraineté, par excellence le tissu des rois et des empereurs. Certaines dynasties, notamment en Thaïlande s'en réservent l'usage exclusif. L'Empire chinois élabora un système très subtil d'utilisation codée des différentes qualités et couleurs de soie. Elle est le cadeau de l'Empereur et sert à lui payer tribut; on ne peut mieux honorer un hôte ou un ambassadeur qu'en lui offrant publiquement une robe de soie, le rang d'un personnage se marque au nombre de ses soieries et à leur qualité.

Un marchand arabe du IXe siècle, un certain Soleiman, celui qui inspira peut-être le personnage du conte de Sindbad le marin, raconte que l'Empereur de Chine et sa cour étaient vêtus d'une soie d'une finesse incroyable mais interdite à toute exportation. Il ajoute cette anecdote : un jour un marchand arabe qui discutait avec un eunuque, haut fonctionnaire chinois, s'étonna de voir par transparence un grain de beauté sur sa poitrine. L'autre rit et lui montra alors qu'il portait non pas une mais cinq robes de soie superposées. Et les princes portaient une soie plus fine encore que les eunuques...

C'est du moins ce que l'on se racontait à Bagdad où les califes rêvaient de la splendeur des soieries d'Extrême-Orient et ils voulaient rivaliser avec le Fils du Ciel par l'accumulation des épices, des joyaux et par le nombre des esclaves, trois autres marchandises qui circulaient avec la soie. Encore les voyageurs arabes ignoraient-ils les raffinements du code de la soie. Des traités entiers étaient consacrés à la couleur et à la qualités des robes réservées à chaque classe de mandarins : ainsi, une robe de pourpre était un honneur exceptionnel. Par contre, les nomades jürchet qui envahirent la Chine au XIIe siècle avaient assimilé ces subtilités : lorsqu'ils voulurent humilier l'empereur Song vaincu, ils le firent habiller d'une robe de soie bleue, marque de servitude.
A Byzance, les Empereurs d'Orient ne prenaient pas moins au sérieux la symbolique de la soie : peine de mort pour qui osait fabriquer certaines variétés de pourpre réservées à la cour, châtiments terribles pour qui aurait tenté de débaucher ou faire fuir les ouvriers des ateliers impériaux, stricts contrôles douaniers... Du reste la soie n'était-elle pas cotée à un prix équivalent en esclaves et sa circulation strictement contrôlée ? La soie impériale surveillée par cette terrible bureaucratie servait à payer les serviteurs de l'État, à remplir ses caisses, mais aussi à doter les monastères, à glorifier Dieu et l'Empire grâce au plus désirable des ornements.

Il a fallu plusieurs millénaires pour venir à bout de ces mystères, plus encore pour que la soie perde ses connotations magiques. Il a fallu en particulier la production en masse, la révolution industrielle qui évoque toutes les images des canuts se révoltant contre les métiers à filer, la banalisation du tissu merveilleux et du commerce exotique.

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 Les Empires du mirage
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