huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
contact@huyghe.fr OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Affrontements, stratégies et images
Metapropagande : faut-il croire ses yeux ?
Moines, mensonges et photos au Tibet

Toute propagande repose sur des règles révélées depuis que des critiques analysent les procédés destinés entre autres à soutenir objectifs et méthodes de la guerre. Du pionnier britannique lord Ponsonby (qui démontait dès 1928 les mensonges de son propre camp en 14-18) en passant par les travaux des Américains de l'Institute for Propaganda Analysis de 1937, jusqu'aux actuels critiques des "manufactures du consentement" (Chomsky, Volkoff, Collon, Halimi...), il est facile de trouver des exemples et des grilles d'analyse pour décrypter la propagande. Bien entendu, les méthodes s'adaptent au régime de médias dominants : on ne communique pas de la même façon quand on dispose de milliers de fonctionnaires pour censurer la presse nationale, quand on lance des radios ou des télévisions pour émettre en territoire adverse, quand on ne contrôle plus les images que rapportent les journalistes du front comme au Vietnam, quand l'essentiel des reportages vient de CNN et que les journalistes sont gérés en "pools" ou "embedded" (implantés dans un corps d'armée) ou encore quand il faut tenir compte des contre-informations circulant sur le Net.

Parmi les règles les plus fermement établies : celle de la métapropagande. L'idéologie la plus efficace est celle qui démontre pourquoi toutes les thèses autres que les siennes sont idéologiques. La propagande la plus redoutable est celle qui prouve que tout ce qui la contredit est de la propagande. De même qu'il s'agit d'"essentialiser" l'ennemi comme forcément coupable, diabolique, dangereux et, bien sûr, trompeur, il faut discréditer la parole adverse, ou toute parole contraire à son propre discours comme fausse et mal intentionnée. C'est une méthode relativement facile quand on contrôle les médias sur son territoire. Elle l'est beaucoup moins en cas de pluralité de sources.

Dans ce cas, il faudra démontrer le caractère intrinsèquement pervers du média adverse. Lorsque la population est relativement bien préparée, on peut, par exemple, lui expliquer qu'il est moral de bombarder la télévision serbe en 1999 ou al Jazira en 2001 et 2003 : ce sont des médias de la haine au service du nationalisme des épurateurs ethniques, ou encore des terroristes islamistes et c'est plutôt servir la liberté de la presse que de leur lancer des missiles.
Mais il est des cas où l'affaire est plus délicate. D'autant que le public devient de plus en plus sensible au thème du
trucage. Ainsi l'opinion a été marquée par l'affaire des faux charniers
de Timisoara - destinée à démontrer les crimes de Ceaucescu, qui
pourtant en avait commis assez de vrais pour qu'il soit inutile de lui
en rajouter de faux.

Au Proche-Orient, la compétition des victimes destinée qui à montrer des victimes d'attentats à Jerusalem, qui des enfants de l'Intifada brutalisés par Tsahal se redouble d'une seconde pour démontrer la complicité objective des médias avec l'ennemi. Suivant son camp, on dénoncera donc les manipulateurs du Hamas ou du Hezbollah qui montent des mises en scène pour émouvoir les naïfs journalistes, ou, au contraire la complicité des médias tenus financièrement par les impérialistes et les sionistes avec la répression menée impunément par Israël. La lutte pour discréditer les images qui font mal (le petit Mohamed al-Dura dont on affirme qu'il aurait été touché par des balles palestiniennes et non israéliennes, l'affaire dite du "Pallywood", c'est-à-dire l'accusation faite aux Palestiniens d'organiser un vrai cinéma avec fausses victimes chaque fois qu'apparaît une caméra, et bien d'autres..) est très organisée par des think tanks spécialisés dans le "media watching" (la surveillance des médias). De l'autre côté la critique systématique des "biais" pro-sionistes de la presse ne manque pas non plus de relais ni d'arguments. Du coup, on commence à passer à la meta-meta-propagande : par exemple en révélant que le Memri qui fait la chasse à la désinformation dans les affaires du Proche-Orient est en réalité lié aux services secrets israéliens.

Prenons un exemple récent. Parmi ceux qui liront ces lignes, certains auront probablement reçu une photographie de policiers chinois portant des robes de moines tibétains et donnée comme datant du 14 mars dernier. Ce document (que certains disaient pris par un satellite) était censé démontrer que les violences anti-chinoises au Tibet n'étaient en fait que de la propagande, et que les prétendus les manifestants ayant été remplacés par des provocateurs.
Second épisode : certains commencent à critiquer la photo et à se demander comment un satellite a pu prendre un tel cliché, hyper précis et presque à l'horizontale. Par ailleurs, pourquoi se laisser voir en pleine rue, en uniforme, avec son déguisement sous le bras, s'il s'agit d'une opération secrète ?
. D'où bien des questions.
Troisième épisode, on apprend sur un site pro-tibétain que la photo datait de 2003. en fait, il s'agissait de soldats chinois jouant les figurants pour une film, sans doute parce que de vrais moines refusaient de se prêter à cette mascarade. Mais le site maintient néanmoins que les violences de 2008 sont truquées.


À partir de là, vous pouvez vous livrer à un petit délire interprétatif.


Soit vous pensez qu'il s'agit d'une misérable manœuvre de désinformation anti-chinoise révélée par chance
Soit vous vous persuadez que les émeutes ont effectivement été manipulées et que c'est un partisan maladroit de la liberté des tibétains qui a fait circuler les photos de 2003 comme étant de 2008.
Soit vous pensez que les diaboliques Chinois ont orchestré une manœuvre en deux temps pour discréditer définitivement les amis du dalaï-lama.
Soit vous songez à une quatrième thèse à la da Vinci Code mettant en cause des services secrets, la trilatérale, les Illuminati..

Le seul vrai problème que révèle ce jeu en abyme, c'est que nous sommes de plus en plus responsables de l'information que nous recevons et que nous choisissons d'interpréter en fonction de nos grilles et de nos préjugés.


















 Imprimer cette page