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Experts militaires ou lobbyistes de guerre ?
Les révélations du New York Times

La forme classique de la propagande est un discours tonitruant, sans ambiguïté et surtout au premier degré : un des acteurs s’y exprime pour dire en termes simples combien sa cause est excellente et combien répugnant l’ennemi qu’il combat. La combinaison de ce message triomphaliste et d’une vigilance capable d’empêcher le public d’avoir accès aux nouvelles et opinions qui pourraient le démoraliser est censée gagner les « cœurs et les esprits ».

Une armée moderne ne pratique plus des méthodes aussi grossières comme vient de le révéler un article remarquablement documenté du New York Times. Il démontre comment bon nombre des « experts » indépendants appelés par les télévisions américaines pour commenter l’actualité militaire, notamment en Irak sont en réalité téléguidés par le Pentagone pour raconter la bonne histoire. D'où un mediagate.

L’analyste militaire (l’auteur de ces lignes a un petit peu fait partie de la sous-espèce « expert en guerre de l’information » en 2003 et ce bien longtemps après avoir écrit un livre pour se moquer des experts) est un animal saisonnier qui niche dans les studios de télévision en cas de conflit. Là, il prononce des paroles définitives sur des conflits qui se déroulent à l’autre bout du monde et sur des opérations dont une grande partie est censée couverte par le secret d’État. Pour le dire plus sérieusement, un « expert » ne dit pas ce qui se passe, il dit comment interpréter la surabondance d’information à laquelle les médias ne comprennent rien. Un expert remplit deux fonctions fort utiles :

- il dirige l’attention sur des faits « significatifs » (condamnant ce à quoi il ne s’intéresse pas à tomber dans la spirale du silence, l’enfer de l’indifférence médiatique)
- et il contribue à installer une grille d’explication qui commandera toute interprétation ultérieure des faits. Par exemple, la notion d’une nouvelle stratégie du général Petraeus qui serait en train de gagner la guerre d’Irak en s’appuyant sur des forces locales.

Bien entendu, il arrive que les experts se ridiculisent visiblement. Ainsi, lors de la première guerre du Golfe, les explications sur les troupes de Saddam, quatrième armée du monde, ses armes secrètes et les pièges dans lesquels il allait enfoncer les naïfs Américains… Mais tout cela s’oublie et le fait de s’être trompé sur le triomphe de l’Urss, de la RFA ou du communisme n’a jamais empêché ni un Revel, ni un Minc de rester au sommet de la pyramide des experts pantologues ( du grec panta tout et logos discours). Alors pourquoi pas les militaires ?

Pour en revenir à notre exemple actuel, le New York Times a fait une longue enquête auprès des acteurs et surtout obtenu par les tribunaux d’avoir accès à 8.000 pages de messages, courriels ou transcriptions de réunions.

On y découvre avec quelle franchise les militaires parlent de ces experts (dont beaucoup sont d’anciens collèges voire d’actuels copains) comme des «multiplicateurs de force des messages» ou des « subrogés » chargés de délivrer « thèmes et messages » au peuple américain à travers les médias.
Les raisons pour lesquelles, le Pentagone est à peu près certain que les experts vont bien se conduire sont multiples :

- Il y d’abord une sorte de solidarité à la fois tribale et idéologique. On ne s’attend pas à ce que d’anciens généraux de Marines dénoncent leurs successeurs ou tiennent des propos pacifistes et anti-impérialistes. Rien là dedans que de très humain et très normal.

- Par ailleurs, ces experts ont souvent intérêt à bien penser. Nombre d’entre eux pantouflent dans des industries liées à la défense nationale ou sont devenus lobbyistes pour ces secteurs d’activité. Une attitude positive envers leurs employeurs indirects lorsqu’ils ont a commenter leurs faits et actes devant la télévision ne peut rien pas leur être préjudiciable. Le Times donne de nombreux exemples de ces experts militaires travaillant pour les 150 gros contractants du Département de la Défense.

- Au cas où cela ne suffirait pas, le Pentagone organise des « tours » sur place pour s’assurer que les experts voient ce qu’il faut voir dans de bonnes conditions. Ainsi au cours de l’été 2005, nombre d’experts ont eu droit à une visite de Guantanamo organisée par les ex collègues. Ils en sont revenus aussi éloignés de toute tentation critique que Sartre et quelques autres intellectuels utiles étaient rentrés enthousiasmés de leurs voyages en URSS.

- De la même façon, on apprend comment les experts ont été promenés en Irak en Septembre 2003, non seulement pour pouvoir constater au cours de rencontres avec des collègues combien la pacification de l’Irak était sur le point de s’achever contrairement aux mensonges des journalistes pacifistes, mais aussi comment ils pourraient avancer quelques contrats d’équipement militaire pour leurs autres employeurs, les industriels. La triple casquette de l’envoyé spécial voir sur place, du patriote participant à une action pédagogique pour l’armée de son pays et du businessman venu préparer des contrats ne semblait pas poser de problèmes déontologiques à grand monde.

- En tout état de cause, les experts participent à des briefings où il leur expliqué dans quel sens doivent aller leurs analyses avec une grande franchise. Il s’agissait bien de « management de la perception ». On ne s’étonnera pas qu’un des premiers soins du générale Petraeus lorsqu’il fut nommé en Janvier 2007 ait été de rencontrer les experts. Plusieurs d’entre eux participent à des rencontres avec Rumsfeldt sur la façon d’inverser le courant de l’opinion. Le Secrétaire d’État écrit des mémos sur les points qui doivent apparaître clairement dans les analyses : le lien ave la Guerre Globale à la Terreur, ou le parallélisme Irak Iran…

- Précaution superfétatoire : nombre d’entre eux sont engagés par des chaînes ouvertement militantes pro-guerre comme Fox News. Tout est sous contrôle de l’amont à l’aval.

- Enfin pour que tout soit bien clair, il existe un service spécialisé dans le recrutement des experts que l’on fournira aux chaînes de télévision. Ou plutôt, il existe une spécialiste de la chose au sous-secrétariat à la défense pour les « affaires publiques », une ancienne publicitaire Torrie Clarke qui travaille sur ses « poulains » depuis 2002, donc depuis la préparation du casus belli en Irak (les Armes de Destructions Massive et les liens avec ben Laden). Mrs Clarke ne se cache pas de recruter des « influents clef», à la fois télégéniques et crédibles avec un passé de héros, si possible idéologiquement proches des néo-conservateurs.. Le tout dans un but qu’elle qualifie « d’infodominance » pour imposer la bonne perception grâce à ces « amplificateurs » que seraient censés être indépendants. 75 anciens militaires ont été ainsi recrutés pour porter la bonne parole auprès de CBS, NBC, ABC, CNN….

Pour ne prendre qu’en exemple, le général Paul E. Vallely, qui a travaillé comme analyste pour Fox News de 2001 à 2007 faisait partie de ce groupe dont il était un des éléments les plus réceptifs : il était le créateur du concept de « Mindwar», la « guerre de l’esprit », une stratégie destinée à renforcer la volonté combative des Américains à travers les médias, pour éviter les erreurs du Vietnam, une guerre lamentablement mal « vendue ».

Bien entendu, personne ne s’attend à ce qu’un ancien général s’exprime comme un ancien trotskyste, et nul ne peut reprocher à Marine de fréquenter des Marines, mais on peut s’étonner du manque de curiosité des chaînes de télévision sur les autres employeurs de leurs experts et sur leurs intérêts matériels (pour ne pas mentionner les réseaux idéologiques).

Les procédés employés sont très exactement ceux auxquels recourent les lobbyiste au service d’industriels :

- s’assurer dans un premier temps que les experts d’une question qui touche à votre activité, ou du moins un bon nombre d’entre eux, analysent la situation de façon favorable à vos intérêts, soit en les payant directement, soit en encourageant les « bons réseaux », soit en leur fournissant la bonne information, soit une combinaison des trois précédents

- s’assurer dans un second temps que les médias toujours en quête d’un commentateur capable de rendre une actualité complexe claire pour un vaste public tombent sur le bon.



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