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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Terrorisme et influence


Beaucoup de lecteurs seront sans doute choqués que l’on accole au mot de terrorisme celui d’influence qui évoque le prestige, la persuasion, la séduction (voire la mode). Au pire, l’influence est associée à des types d’action - certes discrets ou occultes - mais par nature non violents puisqu’ils reposent sur des relations et du consentement.
Il n’existe pas loin de 150 définitions du terrorisme, dans des livres ou dans des législations. On sait que les organisations internationales sont incapables d’en produire une à laquelle tout le monde adhère sans restriction (sans que quelqu’un veuille exclure, par exemple, certains « combattants de la liberté » ou « résistants » de la catégorie infamante).
Pourtant, dans ces définitions, il nous semble possible de distinguer deux tendances, pas nécessairement contradictoires. Les uns pensent le terrorisme par référence à d’autres violences : le crime ordinaires, crapuleux (que l’on pourrait dire « purement privé ») et, d’autre part la guerre «classique» (menée par un État, avec des armes particulières et en conformité au moins formelle avec son droit qui lui confère précisément le monopole de la violence collective). Outre la différence d’avec la guerre, cette approche sépare bien terrorisme mené par des groupes non souverains sur un territoire et terrorisme d’État. Dans ce dernier cas, une entité souveraine mobilise tout son appareil répressif pour massacrer une partie de sa propre population et décourage par la crainte toute velléité de révolte.
L’autre tendance insiste sur l’aspect « communicationnel » du terrorisme voire théâtral, son côté « propagande par le fait » plutôt que son aspect «guerre du pauvre». Dans ce cas, on souligne que l’acte terrorisme vise moins à tuer des gens qu’à faire savoir qu’il les tue et ce pour changer la façon dont des dirigeants ou des populations perçoivent une réalité. Le terrorisme fait mourir pour faire savoir.

Les juristes ont parfois bien perçu cette ambiguïté. Ainsi, le droit français énumère un certain nombre de crimes et rajoute la condition qu’ils soient perpétrés dans le but de troubler gravement l’ordre public, pour les considérer comme « terroristes ». L’article 22 de l’United States Code, Section 2656 f(d), lui le définit comme « violence préméditée à motivation politique perpétrée sur des non combattants par des groupe sous nationaux ou des agents clandestins ». Ces deux textes emblématiques (et nombre d’autres qui tournent autour de ces notions) suggèrent que le terrorisme est la conjonction d’actes violents perpétrés par des « privés » (et non par des soldats ou autres agents de l’État) avec des intentions particulières (politiques). Dans certains cas, la définition ajoute des conditions et des victimes spécifiques : innocentes, non armées, civiles, en temps de paix… Pourtant, à ces facteurs, il faut en ajouter un autre d’ordre psychologique. Le code pénal français art 421.1 rajoute en effet que ce trouble de l’ordre public se fait par l’intimidation ou la terreur et le code américain, recourt à un vocabulaire qui évoque encore davantage le monde de la communication précise « généralement dans le but d’influencer un public » (to influence an audience).
Il est tentant de simplifier en disant, un peu tautologiquement, que le terrorisme terrorise : il cherche à produire une peur intense et disproportionnée, surtout lorsqu’il frappe au hasard. Mais cette pseudo évidence n’est pas si éclairante : rien de très spécifique dans l’idée de relayer la violence par le sentiment de peur intense. L’idée est très ancienne de jouer de cette peur pour désarmer l’adversaire et, au total, économiser des risques, des efforts, des pertes et de la violence effective. Du premier combattant qui a songé à pousser des cris effrayants à Guernica ou Hiroshima, les stratégies d’intimidation ne sont pas rares. Nous serions plus en peine de citer une guerre où les acteurs aient cherché uniquement à tuer des soldats ennemis sans espérer que la peur les fasse se rendre ou se débander.

Pour notre part, nous avons avancé plusieurs fois que l’on pourrait simplifier cet empilement de notions (et donc chacune porte à ambiguïté dès que l’on tente, par exemple, de distinguer le terrorisme de la guérilla) en disant simplement que le terrorisme est l’activité qui consiste à perpétrer des attentats sur des cibles symboliques à des fins politiques.
L’attentat évoque l’idée d’un dommage (des morts, des destructions…) mais personne ne songerait à l’employer à propos d’une groupe de partisans ou d’une armée dite de libération : il fait penser à des actes brusques, discontinus, préparés clandestinement.
Le pluriel des attentats suggère qu’il s’agit d’une série, contrairement au tyrannicide ou son ancêtre, le régicide. Ces derniers sont, certes, des attentats mais leur violence s’éteint lors qu’est atteinte leur cible unique (le roi, le chef adverse, l’oppresseur du Peuple…) . Enfin les attentats menés par des terroristes, contrairement à un racket à l’aide de bombes visent des cibles qui ont une valeur symbolique. Le plus souvent elles représentent un système politique, un État (éventuellement considéré comme occupant) ou une catégorie de gens que le terroriste assimile au mal et la violence dans l’ordre politique (p.e ; les Juifs et les Croisés). Ce que le terrorisme, ce n’est pas une force, c’est une opinion. Ce qu’il tue ou ce qu’il détruit est là comme représentant d’un principe abstrait (l’autocratie, l’occupation, le capitalisme…).

Un des critères les plus simples de l’attentat est qu'il est souvent accompagné d’un message public. Un texte disant qui est l’auteur, qui est le destinataire (généralement l’État) et pourquoi il est frappé de cette façon. Mais le discours peut aussi se passer de mots.

De ce point de vue, le 11 septembre a constitué la plus notoire des exceptions. L’absence de revendication du plus grand attentat de l’Histoire, outre qu’elle avait nourri des délires d’interprétation (« c’était le complexe militaro-industriel, pas ben Laden »), avait frappé de stupeur. Comme si un acte aussi « inaugural » (il ouvrait une ère nouvelle en géopolitique et dans la conscience américaine) n’avait pu s’accompagner que du silence. Comme si la revendication ou le communiqué qui accompagnent généralement un attentat avaient été absurdement superflus face à l’éloquence de l’acte. Le fait que la nébuleuse qu’il est convenu de désigner comme « l’organisation al Qaeda » ne revendique pas peut sans doute trouver des explications culturelles.

L’une est qu’elle n’a pas la même conception que les Occidentaux de ce qu’est l’auteur d’un attentat. Dans plusieurs enregistrements, ben Laden lui-même, déclare qu’il se réjouit que Dieu ait permis à de jeunes gens d’accomplir cet acte héroïque (le 11 septembre). Soit qu’il pense que tout advient par la volonté de Dieu, pas d’une organisation du nom d’al Qaeda,
soit qu’il pense qu’il ne s’agit pas d’attentats mais d’une vraie guerre entre l’avant-garde de l’Oumma et son ennemi unique,
soit enfin qu’il estime que ce que nous nommons « attentat » est en réalité un acte licite au sens coranique, un châtiment qui compense, en vertu de la loi du talion, le sang des musulmans, il estime que de tels actes se dispensent de tout bavardage.

L’attentat peut donc être muet (ce qui n’empêche pas ben Laden et ses lieutenants de s’exprimer en prêches par vidéocassette de temps en temps). Il peut être accompagné d’un message discret ou secret à un gouvernement (à l’époque où Carlos faisait pression sur le gouvernement français, il savait faire parvenir ses revendications à qui de droit sans avoir à envoyer un communiqué à l’AFP). Il se peut aussi que l’attentat soit accompagné de toute une littérature. Ainsi les Brigades Rouges produisaient une abondante littérature écrite commentant le moindre de leurs actes et passaient un temps énorme à en peaufiner la moindre virgule de la façon la plus dialectiquement correcte.

Peu importe la forme du commentaire ou du sous-titrage : un attentat est une proclamation. Très souvent aussi, il veut faire révélation : ses auteurs sont persuadés que le bref moment où explosera la bombe, ou celui où frappera la la balle, un voile se déchirera. Une réalité cachée sera mise en pleine lumière. L’attentat est donc souvent censé prouver : que l’ennemi n’est à l’abri nulle part, que le peuple s’est réveillé contre ses oppresseurs, que le rapport de force a changé. Au second degré, l’attentat veut contraindre son adversaire à révéler sa nature véritable non démocratique, illégitime, oppressive ou répressive, donc à manifester sa violence brute souvent occultée par sa violence symbolique. Ou encore, le terroriste veut obliger chacun à choisir son camp en radicalisant la situation : il faudra être ou bien du côté de l’occupant ou bien des patriotes, ou bien des opprimés ou bien des oppresseurs et de leurs complices, ou bien des vrais croyants, ou bien des traîtres vendus aux athées et aux ennemis de la religion véridique.

Le plus souvent le groupe terroriste envoie plusieurs messages (ou une message à plusieurs niveaux de lecture) pour modifier la perception de divers interlocuteurs. Il s’adresse à l’ennemi pour le défier ou lui annoncer qu’il va payer le prix de ses forfaits. À ses dirigeants pour leur faire savoir des exigences (libérez nos camarades, quittez le territoire…), faute de quoi les attentats continueront. À ses partisans « naturels » (sympathisants, vrais croyants ou vrais patriotes, alliés de classe…) pour les encourager soit à rejoindre le mouvement terroriste comme avant garde de la lutte. Ou, au moins, pour leur faire comprendre de soutenir sa vitrine légale et ses revendications tactiques. À l’opinion « neutre », surtout internationale, pour lui faire connaître sa cause. Aux médias, bien sûr, pour les amener à propager toutes les nouvelles que nous venons d’énumérer et pour faire de l’attentat un événement historique. À la postérité pour lui rappeler que les victimes se sont révoltées (car les terroristes se voient toujours comme représentant les victimes et en légitime défense).

De ce point de vue, l’activité terroriste est par nature, spectaculaire, théâtrale (il lui faut un vaste public) voire rhétorique, en ce sens qu’elle emploie toujours les mêmes figures (l’équivalent des tropes transposés en termes d’action) pour amener les mêmes réactions psychiques.

Resterait à mesurer cette influence. Certes, personne ne doute que certains attentats (Sarajevo, le 11 Septembre..) n’aient changé l’histoire et partant changé la vision du monde de millions de gens. Mais un débat jamais clos porte plutôt sur les effets psychologiques que rechercherait le terrorisme. D’où toute une série d’énigmes historiques plus ou moins indécidables. Peu de gens doutent que les attentats anarchistes de la fin du siècle aient eu un effet contre-productif, mais Lénine l’aurait-il emporté se le bolchevisme n’avait été précédé des attentats des narodnistes et des sociaux-révolutionnaires ? Dans les années 50 ou 60, lutte clandestine armée a-t-il accéléré la décolonisation ou au contraire rajouté des morts inutiles à un processus qui se serait accompli en tout état de cause ? La cause palestinienne aurait elle progressé aussi vite si elle n’avait été connue de la planète d’abord par les détournements d’avion ou des actes comme l’attaque des jeux olympiques de Munich ? Peut-on au contraire soutenir que les Palestiniens auraient depuis longtemps un État paisible s’ils avaient employé la méthode de Gandhi au lieu de celle d’Arafat ? Et les Tamouls du Sri Lanka, quelle « influence » exerce leur stratégie terroriste qui fait des dizaines de milliers de morts depuis des années sans guère bouleverser l’opinion internationale ? Et l’Irlande ? Et le sous-continent indien où le terrorisme est aussi fréquent qu’au Moyen-Orient, dans quel sens a-t-il joué ?

Le problème du message terroriste est qu'il n'est jamais certain de sa réception. Qu'est-ce qui serait le pire : de se dire que, depuis des décennies, on tue ou on pose des bombes pour rien ? ou de se dire que c'est efficace ?

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