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Médias et influence




Dire que les médias sont des outils d’influence est un truisme : après tout, ils sont faits pour agir sur notre psychisme et là réside leur pouvoir.
Pour parler en termes du fameux « temps de cerveau humain », rappelons que la consommation de médias est en passe de devenir sa première activité lorsqu’il est éveillé. Selon une étude rendue publique par Médiamétrie en février 2008, la fréquentation moyenne des médias par jour chez les Français de plus de treize ans augmente de 6% par an depuis plusieurs années, au point d’occuper six heures de leur quotidien. Par semaine, cela fait plus que les trente-cinq heures réglementaires. Pour prendre les chiffres à la louche, nous regardons la télévision trois heures par jour en moyenne, les trois autres étant consacrées à la radio et à la presse. Pour le dire autrement neuf Français sur dix regardent la télévision tous les jours, 8 sur 10 écoutent la radio et lisent la presse et un peu plus d’un tiers surfe. Même si Internet progresse comme prévisible en temps de vie des jeunes générations et favorise un usage hyperindividualisé des médias, il est encore loin d’avoir remplacé les vieux médias de masses. Et même si certains prédisent la fin de la télévision ou des journaux, reste ce fait incontournable : notre contact avec la réalité passe de plus en plus par l’intermédiaire de spectacles ou représentations produits industriellement. Ce que nous savons du monde, et même ce que nous en rêvons, a été fabriqué délibérément par autrui. Ne serait-ce que par leur façon de structurer notre vie et notre contact avec la réalité, les médias ont déjà gagné la bataille de l’influence.



Cela dit, en quoi consiste-t-elle ?



La réponse la plus évidente est qu’ils font penser et faire. Personne ne niera qu’il y a des publicités qui font vendre et des campagnes politiques qui réussissent. Mais cette action se révèle plus hasardeuse dès que l’on cherche à en mesurer les composantes et à en prédire les effets. Près de huit décennies de recherches sur la question ont montré que toute tentative médiatique de persuasion se heurte à de sérieux obstacles. Certains tiennent à la résistance passive du cerveau qui ne se laisse par impressionner à tous les coups, aux interactions du spectateur avec son milieu social, à son attitude qui peut être ironique ou distanciée : elle ne l’incite à ne pas forcément interpréter les messages comme l’entendait leur émetteur.

C’est plutôt une bonne nouvelle : il n’est pas possible de prédire la réussite d’une campagne sur l’opinion publique, ni de la garantir avec les bonnes techniques et les bons professionnels. Même là où les médias penchent majoritairement d’un côté, ils ne procurent pas le contrôle paisible de l’opinion, d’autant plus qu’il n’y a plus guère de monopole qui tienne. Sinon les Allemands de l’Est seraient restés marxistes, les Italiens n’auraient pas chassé Berlusconi deux fois (avant, il est vrai, de le faire revenir une troisième), les Français auraient voté aux deux tiers oui au référendum sur la constitution européenne.



L’autre grande approche de l’influence des médias (et l’autre grand reproche) concerne leur action sur nos sentiments par incitation ou fascination Là encore, d’innombrables études ont tenté de mesurer si les médias nous poussent à la violence ou aux excès sexuels. Même si aucun chercheur de bonne foi n’adorerait voir ses enfants regarder des films gore ou du X toute la journée, aucune automaticité là non plus. Pas de relation mécanique entre certains spectacles et certains comportements. Nous n’imitons pas forcément ce que nous avons vu et nos passions ne se déclenchent ainsi. Les recherches tendent à distinguer plus finement ce qui tient à un effet de stimulation de l’appétence pour la violence et le sexe d’une part et d’autre part un effet plus général, d’habitude : les comportements brutaux ou une vision mécanique de la sexualité apparaîtraient comme « naturels » aux spectateurs. La répulsion envers la violence ou la tendance à considérer nos partenaires sexuels comme des êtres humains seraient finalement les vraies victimes de la déferlante d’images.

Accusation complémentaire et quelque peu contradictoire : les médias sont des soporifiques. Ils incitent à la passivité (donc à l’acceptation du monde tel qu’il est) en proposant une vie par substitution, des rêves bon marché fabriqués industriellement, des objets de désir artificiels… Tel est le thème que reprendra inlassablement l’école de Francfort, par exemple, considérant le statut de spectateur comme la forme suprême de l’aliénation, celle qui touche jusqu’à l’inconscient.



Plus pragmatique, peut-être, la vision de l’influence des médias en terme de sélection. Parmi des milliards d’événements, certains seront censés concerner ou intéresser des millions de gens. Parmi des millions d’œuvres ou de projets, certains seront portés à l’attention du public. Parmi des milliers d’aspirants à la gloire ou à une forme quelconque de reconnaissance par le public, quelques uns seront précisément « médiatisés ». Les mécanismes d’élimination et de mise en lumière de ce qui est important, significatif, bouleversant, remarquable… ne sont pas si faciles à analyser, sauf pour les partisans de la théorie du complot. Pour ces derniers une poignée d’hommes (quelques capitalistes pour Chomsky ) décident avec leur serviteurs journalistes de ce qui sera ou non connu des masses. Même s’il est facile de pointer des inégalités de traitement ou de singulière myopies (par exemple des traitements très inégaux des horreurs du monde selon leurs auteurs ou leurs attitudes), on se doute que l’affaire n’est pas si simple.

Il y a bien d’autres filtres qui s’instaurent entre la réalité et nous et s’ajoutent pour la construire sous une forme « médiatisable ». Certains sont du côté du « produit brut ». L’événement qui souffre d’un déficit d’images, qui ne se prête pas à une lecture simple, qui n’est pas incarné par une figure frappante part avec un gros handicap. Mais d’autres critères interviennent pour faire que ceci « intéressera le public » et non cela : habitudes culturelles journalistiques, conformisme des milieux qui sélectionnent l’information, tendance des médias à parler de ce dont parlent les médias, tabous, mais aussi critères « formels » de choix de l'évènement ou du thèmes spectaculaires, attractifs…., Et il y a bien sûr les efforts des groupes d’influence pour pousser tel ou tel sujet sous les feux de l’actualité.



Une très grande partie du contenu des médias est formaté pour les médias. D’une conférence de presse à un attentat (qui est après tout un spectacle scénarisé), d’une manifestation qui cherche plus à attirer l’attention des caméras que des passants au « look » et au discours d’un homme politique conseillé par ses spécialistes du marketing politique. Ce que nous voyons et entendons a été pour une très large part pensé en vue d’un effet sur le public. Les producteurs d’événements deviennent des producteurs de spectacles. Ils tentent d’imposer un impact et une interprétation de leurs actes et des leurs déclarations. À cette intentionnalité s’en ajoute une seconde, celle du journaliste qui construit l’événement par un découpage, un commentaire, un contexte, une hiérarchie. Un troisième filtre, celui du récepteur avec ses propres attentes, préjugés, stéréotypes, mais aussi avec son esprit critique et une certaine imprévisibilité parachèvera le processus.

Tout ce qui précède s’applique à plus forte raison aux contenus distractifs ou semi-distractifs (comme la téléréalité).



Tout cela pose à l‘évidence la question « qui exerce le pouvoir sur les médias ? », au sens de qui décide de leur contenu. Les réponses les plus fréquentes mettent en cause les forces de l’argent et les maléfices de l’Audimat (ou les taux de diffusion et les publicitaires qui financent le système et exigent en retour un public bien ciblé).



En une heureuse formule Daniel Bougnoux a désigné les trois risques pour l’information: « l’argent, l’urgent, les gens ». Si le premier est assez évident, les deux autres ne sont pas moins importants.

Le facteur temps (ce qui est d’actualité, ce qui est dépassé donc ringard, ce dont il faut parler immédiatement quitte à ne prendre aucun recul, mais aussi la façon de découper la vision de la réalité en unités de temps ou de longueur standardisée) est une pression constante. Qui a jamais fréquenté les coulisses d’un journal télévisé sait bien que la rédaction ne passe pas son temps à répondre obséquieusement à des coups de téléphone de ministres ou de gros capitalistes, mais plutôt à surveiller le chronomètre pour bien calibrer le temps consacré à chaque sujet en fonction des bonnes images disponibles.

Quant aux gens, cette vaste désignation recouvre à la fois ceux que rencontrent les journalistes et le milieu social qu’ils forment et celui dont ils dépendent. Le « milieu médiatique » est exactement comme celui des marins pêcheurs ou ou des enseignants auteurs en sciences humaines: spécifique. Il a ses codes, ses hiérarchies et réseaux internes, ses valeurs, son jargon, ses intérêts, ses solidarités, ses lois du silence… Il présente un certain taux de déformation par rapport à l’opinion moyenne. Un sondage sur les journalistes réalisé en 2002 avait démontré combien ils avaient des goûts culinaires, culturels ou politiques décalés par rapport au reste de la population. Si tous les Français avaient été comme eux « Astérix conte Cléopatre » aurait eu bien moins de succès que « In the mood for love » et l’élection de 2002 aurait largement placé Lionel Jospin en tête au premier tour, le Pen n’ayant qu’une poignée de voix. Mais cela ne veut pas dire que les médias reflètent automatiquement les choix des journalistes. Ainsi le fait indéniable que le milieu journalistique soit plus progressiste que la moyenne n’implique pas forcément que les médias écrits ou audiovisuels soient forcément de gauche. D’autant que la notion d’influence des médias serait à préciser selon que l’on parle de celle des Échos ou de celle du JT de 13h sur TF1.



Reste que le contrôle des médias par la propriété ou l’autorité n’est pas la plus mauvaise façon d’exercer de l’influence et de ce point de vue on peut trouver plus à plaindre qu’un Maxwell ou un Poutine.





À suivre




















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