huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
ADN et identification ethnique
Des "test d'orientation géo-génétique » ? Cette bizarre expression recouvre un service proposé aux juges d'instruction à titre expérimental pour les enquêtes (mais néanmoins pour quelques milliers d'euros). Il est offert par l'IGNA, un laboratoire d'analyses génétiques.


Il permettrait rien de moins que de déterminer si un échantillon d' ADN a une origine «caucasienne», «d'Afrique sub-saharienne», «d'Asie de l'Est», «d'Afrique méditerranéenne» ou «indienne». De là à penser "couleur de peau" et statisitiques ethniques, il n'y a qu'un pas. Le sujet est d'autant plus sensible que, dans l'opinion publique, les trois lettre ADN évoquent les crimes à la façon des séries TV comme "Les experts". Ou la controverse sur les tests génétiques pour contrôler le regroupement familial des immigrés. Une texte adoptée avec difficulté et qui a provoqué les accusations de racisme ou de déterminisme génétique.



Or la législation française interdit toute utilisation de l'ADN pour connaître la race ou l'ethnie de quelqu'un. Par ailleurs, la loi sur la bioéthique fait obligation de ne travailler que sur de l'ADN dit non codant et qui constitue sans doute jusqu'à 95% de l'ensemble. L'ADN non codant ne porte aucune instruction génétique. Il ne peut donc en principe déterminer (ni indiquer) la couleur de yeux ou des cheveux, ni celle de la peau.



Et comme la brochure de l'IGNA précise que la loi est bien respectée, qu'il n'est fait usage que de marqueurs autorisés (des zones d'ADN choisies pour analyse et comparaison), que l'ensemble ne sert qu'à des enquêtes de justice... Où est le problème ?






La réponse est simple. L'ADN peut être à la fois non codant et typique d'une origine ethnique. En effet, même s'il n'y a pas de lien de causalité, certaines variations de fragments d'ADN (les loci, c'est-à-dire en réalité, certaines séquences de nucléotides sur lesquelles travaillent les laboratoires afin de les comparer entre deux échantillons) ne sont pas également répartis. Ces mêmes variations (les allèles dans le jargon de la génétique) ne se retrouvent pas également en Afrique ou en Asie. Cela peut indiquer une corrélation statistique entre ces allèles et sa répartition génétique. Pour simplifier disons que si quelqu'un possède une série de bases (les constituantes de l'ADN sur lesquelles travaillent les laboratoires) dans un certain ordre à un certain "endroit", cela indique avec une certaine probabilité qu'il peut être issu d'un groupe géographique présentant les mêmes caractéristiques. Mais si ledit groupe se trouve être situé en Afrique ou en Asie, il commence à y avoir une certaines vraisemblance à ce que le "possesseur" de l'ADN ait la peau noire ou jaune.



Personne n'a tourné la loi, mais l'analyse vient de révéler une donnée qui peut avoir sa valeur pour un enquêteur.



Supposons par exemple qu'il fasse analyser de l'ADN trouvé sur une scène de crime, par exemple une goutte de sang sans doute laissée là par l'assassin, ce n'est pas rien que d'apprendre la couleur de sa peau si cela permet de réduire le cercle des suspects. Et, objectera-t-on, l'ADN révèle bien le sexe de son propriétaire (le fameux chromosome X X ou XY), ce qui est bien une donnée personnelle.






Le problème n'est pas nouveau. Ainsi aux États-Unis, certain services des Forensic Sciences (la criminalistique) travaillent sur des fragments d'ADN très courts qui ne portent que sur un seul nucléotide (les SNP Single Nucleotid Polymorphism), mais qui ont une fréquence très variable selon les populations. Une simple recherche sur Internet permet de connaître les statistiques sur des séries de 56 SNP inégalement présents à travers le monde. Les manuels de criminologie américains ne font d'ailleurs pas mystère de cette possibilité de déduire l'appartenance ethnique d'après le choix des bons loci et de l'utilisation de cette information pour une enquête.






Pour prendre un cas célèbre, en 2003 en Louisiane la faculté de prédiction ou présomption de l'ethnie a résolu spectaculairement un cas de crime. Sur la foi de témoignages, la police était la piste d'un suspect blanc et comparait les traces d'ADN sur une scène de crime avec celui de "personnes supectables" (un euphémisme pour désigner des voisins ou des gens, parfois très nombreux, qui auraient pu commettre matériellement le crime sans qu'on puisse vraiment les dire suspects) mais toutes étaient blanches. Puis une analyse plus fine révéla que l'échantillon génétique était à 85% d'origine africaine, et pour le reste "natif Américain" : en clair, il fallait chercher un métis de noir et d'indien mais qui avait la peau assez claire pour paraître blanc de loin. Et bientôt, un certain Derrick Todd Lee, un récidiviste de 34 ans, fut rapidement identifié.






Quoi que l'on pense d'un point de vue éthique de cette faculté de "prédiction" de l'ethnie, elle pose un problème typique de nos sociétés de l'information : comment interdire de savoir ? Comment, au nom de valeurs, imposer une limitation à une connaissance que la technique et les moyens de communication rendent si aisément accessible ? Nous avions vu comment un particulier peut envoyer des échantillons génétiques de l'autre côté de la frontière à un laboratoire choisi sur Internet : il lui donnera des réponses (par exemple sur la paternité d'un enfant) que la loi française lui interdirait de recueillir.






















 Imprimer cette page