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Ingrid, Carla et Narcisse
Le premier réflexe d’Ingrid Bétancourt à sa libération a été de remercier “Dieu et l’armée colombienne”. Celui des innombrables personnalités interviewées de congratuler “ceux qui n’ont jamais renoncé”, comprenez les comités de soutien, les médias, les peoples qui défilaient en tenue blanche pour “Ingrid”, une très télégénique et très francophone famille légèrement frappée par le complexe de Stockholm, et, il faut bien le dire, des milliers d’anonymes tout à fait sincères.
Pour Dieu, nous laisserons chacun décider en conscience. Pour l’armée colombienne, il est difficile de lui contester le point. Et le président Uribe en retirera les dividendes, plus sans doute une petite revanche personnelle sur son histrionique rival Chavez.
Quant aux troisièmes, la question reste ouverte. Ont-ils, avec les meilleures intentions du monde, retardé objectivement la libération d’une otage dont la valeur médiatique augmentait tous les jours à mesure de son audimat ? Le système des Farc qui repose sur l'enlèvement à grande échelle (plusieurs milliers d’otages et guère de famille colombienne qui n’ait été touchée par le phénomène) n’en a-t-il pas profité ? Est-ce un “combat” bien utile qu’ils ont mené par écrans interposés ?
Il est une autre personne qu’Ingrid Bétancourt a remerciée : Carla Bruni Sarkozy lors d’un bref entretien téléphonique avec le président et son épouse. Juste retour des choses : Nicolas Sarkozy avait fait de la libération de l’otage colombienne une priorité et n’a jamais été avare de déclarations à ce sujet.
D’où une petite polémique naissante : qui touchera les dividendes de cette affaire en France ? Le maire de Paris qui avait lui-même beaucoup ingridolâtré espère dans un communiqué que cette affaire ne donnera pas lieu à récupération politique. Traduisez, il souhaite que le président n’en profite pas pour regagner quelques points de popularité en s’affichant avec la “franco-colombienne” et en s’attribuant une part du mérite de sa libération. Certes, ce ne sont pas les initiatives françaises qui ont beaucoup aidé, et les journalistes complaisants en sont réduits à évoquer la "pression" qu'a exercé Nicolas Sarkozy, et sans laquelle, on n'en doute pas, le président Uribe aurait ignoré le sort d'Ingrid Bétancourt

Mais notre aviation sert à quelque chose et l'arrivée de l'ex otage en France, prévue pour le vendredi 4, pourrait valoir crédit médiatique à notre pays dans un univers où il importe souvent moins d’être efficace que d’apparaître concerné.
En termes de marketing politique, la vraie question pourrait bien être : Ingrid compensera-t-elle Carla ?
En effet, au même moment l’affaire de la promotion du disque de Carla Bruni trouble la stratégie de reconquête de l’opinion.
Pour la petite histoire, les paroles de sa chanson “Tu es ma came” avaient il y a environ une semaine provoqué un mini incident diplomatique avec la Colombie. Le ministre des Affaires étrangères colombien s’était dit choqué de certains vers comme : "Tu es ma came/Plus mortel que l'héroïne afghane/Plus dangereux que la blanche colombienne".
Libération s’était fait agonir d’injures par ses lecteurs pour avoir consacré cinq pages à la première dame de France dans son édition du 21 Juin (lui donnant l’occasion d’étaler ses rapports fusionnels avec Nicolas et de rappeler combien elle était épidermiquement de gauche).
Outre cet épisode de peoplelisation/bancarisation de l’ancien quotidien maoiste, divers indices montraient que cette affaire était plus significative qu’un scoop pour pages de Gala.
Selon un sondage BVA pour l'Express, 55 % des Français estiment que Nicolas Sarkozy « utilise son épouse pour son image personnelle “. Oui, mais en quel sens ?
Première période : au moment où l’opinion se lasse du cocktail bling bllng + people + omniprésence et omnivisibilité, la jeune femme est perçue comme un trophée. Nicolas Sarkozy accumule les signes du pouvoir. Il s’affiche avec la plus belle, la plus désirable, la plus intelligente, la plus chic, la plus douée... et cela contribue à son impopularité. Car pour être le chef, il ne suffit par d’avoir les signes de la puissance (aller sur de yachts, sortir avec des top models...). Il faut aussi avoir les signes de l’autorité qui s’hérite par la fonction et qui dépasse son titulaire. Le président ne doit pas seulement nous faire fantasmer comme personnes privées, être un Ego face aux égaux, il doit nous représenter en tant que citoyens pour nous faire consentir à ce qui nous dépasse.
Phase deux : Carla Bruni Sarkozy devient une icône, assurant sa mission de représentation de la France avec l’efficacité discrète d’une fille de patriciens milanais cultivés. Elle “lisse” son bouillant mari et l’aide à prendre la distance qui lui manquait. Elle le hisse vers la dignité de sa fonction et l’aide à incarner le chef au lieu de l’animateur hystérique narcissique qu’il devenait aux yeux de beaucoup.
Phase trois : l’icône redevient star. Et l’opinion s’agace de voir des moyens publics au service d’une promotion privée ou d’entendre des concerts d’éloges courtisans qui ne sont peut-être pas dus au seul amour de la musique.
Même si Carla Bruni est très talentueuse et si elle reverse ses gains à la Fondation de France, elle est, en tant que chanteuse, un autre personnage public dont le succès (y compris financier) dépend de l’exposition médiatique. Or en apparaissant sur une autre scène que celle du pouvoir d’État et dans un autre personnage que celui de la très digne accompagnatrice du président, elle brouille les cartes. Elle suscite un soupçon qui touche au tabou de l’argent : après le président qui jouit sans entraves, la présidente qui encaisse sans vergogne ? Ou encore elle suggère par là, qu’elle refuse de renoncer à sa jouissance narcissique privée : être admirée comme artiste. Comme son époux refuse de sacrifier à l’institution le plaisir d’étaler son plaisir.
Alors Ingrid la tragique est-elle plus rentable en termes de communication politique que Carla la troublante ? Réponse dans les sondages.

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