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Quelle guerre en Afghanistan ?
De l'embuscade aux photos de Paris Match

La mort de dix soldats français en Afghanistan a révélé un paradoxe typique des démocraties européennes : elles sont en guerre et elles ne le savent pas. L'immense majorité des citoyens oublie qu'ils ont des troupes engagées dans des conflits. De temps en temps, un militaire est tué par une mine, un attentat ou une embuscade. Suivant le nombre de morts ou la sensibilité du pays à ce moment là, soit la nouvelle passe presque inaperçue (qui se rappelle que nous avions également perdu des soldats d'élite en Afghanistan l'été 2007 ?), soit elle suscite une émotion et une unanimité nationales.

C'est aussi l'occasion pour les élus d'affirmer qu'il faut maintenir notre présence militaire, en dépit des sondages qui indiquent que la majorité de la population demande un retrait d'une expédition dont elle ne comprend pas la finalité. Ce refus officiel "de céder" implique a contrario qu'il aurait été possible de le faire et de se retirer au-delà de certaines pertes spectaculaires.

Apparemment guérie du complexe absurde du "zéro mort", la classe politique qui, droite et gauche à peu près confondues, a soutenu notre présence en Afghanistan et refusé l'envoi d'un contingent en Irak, peut certes se disputer sur des aspects secondaires.
Elle peut discuter si cette présence doit être renforcée "à l'américaine" ou allégée. Elle peut débattre si notre dispositif est le plus efficace ou si nous sommes trop ou trop peu indépendants du commandement américain.
Elle peut même suggérer d'afghaniser le conflit, donc d'impliquer de plus en plus des forces locales en renforçant le système démocratique dans le pays. On voit mal qui nierait qu'il faille construire une vraie armée afghane et un régime stable et reconnu, nullement impliqué dans le trafic de drogue de ce qui est devenu les premier narco-État du monde, depuis 2001. Reste à le réaliser sur le terrain.

Mais la critique reste une affaire de degré et tout le monde ou presque considère que se retirer d'Afghanistan serait "encourager le terrorisme". Et bien sûr, aucun individu sensé n'a envie de voir un jour les taliban revenir à Kaboul.

Cela dit, l'équation afghane soulève plusieurs questions :

- Ni l l'Empire britannique, ni l'Empire soviétique (et ce dernier au prix de pertes immenses des deux côtés) n'ont réussi à contrôler l'Afghanistan. Pourquoi l'Otan y parviendrait-elle ? Elle n'y a certainement pas contribué par la maladresse de ses méthodes : les victimes civiles de "dommages collatéraux", surtout si elles sont pachtounes ont aidé les talibans à recruter.

- La surprise n'est pas que les talibans soient capables de monter une embuscade réussie à 50 km de Kaboul, mais qu'ils contrôlent des zones territoriales de plus en plus étendues. Qui aurait parié en 2001 que le système unanimement condamné, chassé par la plus puissante armée du monde, soutenant de très importantes forces de guérilla bien implantées reconquerrait des provinces sept ans plus tard ? Qui aurait cru qu'Omar, le mollah borgne qui s'enfuyait sur une moto devant la coalition du Nord menacerait Kaboul en 2008 ?

À quoi sert toute la technologie des drones, des satellites, des missiles intelligents... si elle permet à l'adversaire, non pas de mener des opérations terroristes - cela aucune technique militaire ne peut le prévenir -, mais de se conduire comme une guérilla? Rappelons que ce qui distingue une guérilla d'un mouvement terroriste est que la première contrôle un territoire, donc une population, au lieu d'être totalement clandestine. Bien entendu, un mouvement politique peut combiner les deux : guerre des villes (terrorisme) et guerre des champs (guérilla et actions de partisans). Le même jour où les talibans tendaient une embuscade "classique" à nos soldats et tenaient plusieurs heures sans décrocher (tandis, il est vrai que les secours tardaient singulièrement), ils attaquaient la base américaine de Khost dans le sud-est du pays par des méthodes "kamikazes" : voiture et gilets d'explosifs pour un attentat suicide. Ce qui est tout aussi typique dans son genre.

- La montée en puissance des talibans se fait dans un contexte international qui n'a peut-être pas échappé à leurs dirigeants : une double vacance ou presque du pouvoir aux États-Unis et au Pakistan.
Aux USA, l'attente de l'élection présidentielle et la pression mise sur l'Irak rendent peu vraisemblables de grandes initiatives militaires en Afghanistan.

- Le conflit en Afghanistan est internationalisé des deux côtés : il y a des brigades internationales islamistes qui aident les talibans d'Afghanistan. Elles ont deux composantes principales. D'une part des Pachtounes du Pakistan à qui le passage de la frontière ne semble pas poser de difficultés insurmontables. Les zones tribales où est sans doute réfugié ben Laden offrent le sanctuaire indispensable à toute guérilla. D'autre part, des jihadistes internationaux. Venus d'Irak, du Cachemire ou d'autres théâtres d'opération islamistes. Comme à la grande époque de l'occupation soviétique il y a désormais une composante de jihadistes "arabes" (c'est leur surnom même si tous ne sont pas ethniquement) liés à la nébuleuse al Qaïda qui est tout sauf négligeable.

- Les succès relatifs de la stratégie du général Petraeus en Irak reposent sur l'idée d'armer des sunnites hostiles à al Qaïda et à négliger le problème chiite. Rien ne prouve que la méthode soit efficace à long terme. Or il est évident qu'il y a une relation dans la situation du triangle Irak, Pakistan, Afghanistan. La montée du terrorisme islamiste, plus ou moins d'obédience al Qaïda / talibans est impressionnante au Pakistan où il a tué 1200 personnes au cours des quinze derniers mois. Exemple, dans un quasi silence de la presse occidentale, un double attentat devant une usine d'armement proche d'Islamabad a fait 64 morts, le 2 août.

- Une des plus grandes inconnues est le rapport entre talibans et al Quaïda. Les premiers qui avaient accueilli les seconds avant 2001 (et payé leur addition après le onze septembre) bénéficient sans doute de l'expertise de l'internationale salafiste. Reste un problème de fond : les talibans se battent pour chasser les étrangers de leur pays et pour instaurer un État islamiste. Mais al Quaïda ? Quelles sont les priorités de sa stratégie, qui la dirige vraiment et quel contrôle a-t-elle sur les multiples initiatives jihadistes à travers le monde ? À quelques jours de l'anniversaire du 11 septembre, la question devient cruciale des relations entre des guerres de partisans visant à chasser des étrangers et à renverser un régime et la nouvelle forme de la guerre globale sans limite ni frontières.


P.S. L'affaire de la publication par Paris Match de photos de talibans paradant avec les dépouilles de soldats français révèlent quelques dimensions supplémentaires de cette affaire :

- Pour une part, les talibans se conduisent de façon archaïque et presque instinctive : ils exhibent les dépouilles du vaincu en guise de trophée. Il n'y a pas besoin d'être ethnologue pour comprendre qu'il s'agit là d'un comportement presque universel : parade et humiliation symbolique de l'ennemi. En ce sens, les talibans se conduisent comme des chefs de bande de banlieue fiers de montrer les trophées pris à la bande rivale, mais aussi comme Achille traînant le corps d'Hector dans la poussière derrière son char.

- Mais il y a une tout autre dimension. Ils ont été à l'école d'al Qaïda et s'inspirent des méthodes d'autres groupes jihadistes. La réflexion stratégique guide leur démarche : envoyer aux Occidentaux, via leurs propres médias, des images de la mort ou de la souffrance de leurs fils, c'est démontrer qu'ils sont des tigres en papier. Le message est : toute leur technologie et toute leur supériorité matérielle ne leur sert à rien contre des combattants prêts à tuer et à mourir.
Les mouhajidines sont conscients de notre sensibilité au spectacle de la violence, une sensiblerie efféminée à leurs yeux. eux ne croient ni aux guerres zéro morts, ni aux armes non létales, ni aux frappes chirurgicales ; ils utilisent les symboles et le spectacle de la mort comme armes offensives. S'en prendre au moral de l'ennemi et de l'arrière est une vieille règle de la propagande. Les chefs jihadistes ont, en outre, réfléchi sur la façon dont les armées les plus puissantes du monde sont reparties tels les Français après l'attentat sanglant du Drakkar à Beyrouth en 83, ou comme les Américains après le massacre de Mogadiscio en 93. Ce n'est pas par hasard que ben Laden a produit il y a sept ans tout à la fois l'événement le plus filmé de l'histoire et le plus grand défi symbolique contre ce qu'il appelle lui-même les "icônes" de l'Occident : les Twin Towers. Ce n'est pas par hasard qu'al Qaïda s'est dotée d'as Sahab, une société de production produisant des vidéos islamistes : testaments de kamikazes séquences d'attentats ou d'exécution d'otages. Les jihadistes sont persuadés qu'en retournant nos propres médias contre nous, ils peuvent agir sur l'opinion publique.Ils ont compris l'effet multiplicateur d'un cadavre à l'écran et savent combien la violence de l'image relaie la violence physique.

- Reste, bien sûr, la question de la participation de nos propres médias à l'opération, car tout ce qui précède n'est un secret pour personne. Nul n'ignore l'effet recherché par les talibans en contactant les spécialistes du "choc des images". De même que les terroristes domestiques font du "judo" avec les médias du "Système" qu'ils détestent (en produisant des actions spectaculaires dont ils seront obligés de parler car ils se nourrissent d'événements et de drames humains), de même les talibans mettent en scène une dramaturgie qui est sûre de trouver son audience. Ils comprennent nos règles, retournent notre technologie de la communication contre nous, tandis que nous sommes incapables de comprendre leur code.

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