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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Septième anniversaire du 11 septembre
Sept ans, sept paradoxes de la lutte contre al Qaïda

Sept ans, sept surprises :

1) La première est évidente et souvent évoquée ici : la contre-productivité de la "Guerre globale au terrorisme". Ni pour l'élimination des organisations terroristes, promues au rang d'ennemi principal et presque métaphysique, ni dans son ambition d'éliminer les Armes de Destruction Massives en dissuadant ou renversant les régimes censés en posséder, ni dans son projet de démocratiser le Proche-Orient, cette guerre n'a rempli ses objectifs. Elle a, au contraire, provoqué une dissémination du terrorisme quantitative sinon qualitative, un renouvellement et un rajeunissement de son recrutement, une montée globale de l'anti-américanisme. Plus un paradoxe remarquable : elle a suscité trois guerres insurrectionnelles, différentes et également dangereuses. Celle de l'insurrection irakienne : même si le taux de pertes a baissé et même si les jihadistes étrangers peinent à s'y implanter, les groupes armés sunnites et chiites représentent un danger croissant. Celle des talibans afghans, visiblement en voie de reconquête de régions entières. Celle des talibans pakistanais à qui la faiblesse de l'actuel pouvoir ne devrait pas a priori porter ombrage...

2) Une guerre engendre un phénomène de psychologie collective : le sentiment d'être en guerre, expérience collective séculaire qui consiste à admettre que les règles normales sont bouleversées (c'est l'époque où "les pères enterrent les fils", celle où il est licite de tuer, où tout peut arriver). Il est évident que les Européens, les Français en particulier n'ont guère ce sentiment (voir la surprise de l'opinion découvrant avec horreur que des soldats français peuvent mourir en Afghanistan). En est-il autrement aux USA ? nous le parierions de moins en moins.

3) Le fait qu'al Qaïda ait survécu à l'invasion de deux pays, à des milliers d'arrestations, à sept ans d'efforts, à une chasse menée par une coalition planétaire dotée moyens plusieurs fois supérieurs à ceux qui ont gagné la seconde guerre mondiale et qu'elle reste largement invisible en dépit des technologie de surveillance électronique ultra-sophistiquées : voilà qui pose pour le moins problème. La réponse peut se formuler ainsi : nul ne doute que cette capacité de survie tient à la structure en réseaux d'al Qaïda. Il est souvent comparé à un système de franchise : de l'expertise professionnelle et un label apportés à des groupes locaux très autonomes. Cette structure réticulaire ou en rhizome ultra-résistante a été analysée de façon très minutieuse. Reste une question : à partir de quel moment une structure cesse-t-elle d'être une structure pour devenir un mot ? Plus trivialement : quel forme de contrôle (instructions, conseils, coordination, fourniture de moyens, commandement..) exerce l'entité censée s'appeler al Qaïda sur les multiples groupes que l'on dit émaner d'elle ? Quelle hypothèse choisir ? Ben Laden envoyant ses messages codés à des milliers de séides à travers le monde et dirigeant tout le mal du monde comme le N°1 de Spectre dans James Bond ? Un type malade, crapahutant dans les zones tribales et dirigeant autant les jeunes musulmans qui se réclament de lui que Che Guevara les jeunes gens qui portent son T-Shirt ?

4) La "rusticité" du terrorisme reste une constante. Même s'il y a eu des évolutions dans l'usage de l'attentat suicide et de la voiture piégée, aucun des scénarios catastrophe annoncés ne s'est réalisé : pas de cyberattaque, pas de d'utilisation d'armes biologiques ou chimiques, pas de bombe du pauvre. Le jihadisme fonctionne avec une piétaille "consommable" : des milliers de gens prêts à se faire sauter, à faire le coup de feu dans une passe de montagne ou à enlever des gens généralement non armés. Même l'usage du téléphone portable pour faire sauter une bombe à distance (et économiser une vie humaine) reste l'exception.

4) La guerre "pour les cœurs et les esprits" n'est pas remportée par le pays qui a inventé Holywood. « On pourrait s’attendre à ce qu’une «bataille des idées» soit gagnée par une superpuissance qui possède plus de conseillers en communication, de cadres de la pub, de spécialistes des médias et de la presse, de conseillers politiques, de professionnels des relations publiques et de psychologues que le nombre total (des ennemis)… » disait déjà Daniel Barnett au moment de la guerre du Vietnam. Quarante ans plus tard, c'est pire : le soft power, la diplomatie publique, les bureaux d'influence, les agences de com, les spin doctors, les beaux sites Internet, les télévisions arabophones (pour contrer al Jazira), les manifestes d'intellectuels et les feuilletons télévisés, rien n'y fait. En revanche (et sans même parler des remarquables du Hamas en termes de propagande et sur ses propres médias, et sur les médias "adverses"), les jihadistes peuvent toujours s'exprimer. Les prêches de Zawahiri et ben Laden, les images d'entraînement de mouhadjidines ou d'exécution des ennemis, souvent produits par as-Sahab la "boîte à images" d'al Qaïda , les forums sur Internet ou les réseaux humains dans les mosquées.., tout cela fonctionne à plein. La synergie entre les technologies numériques (pour diffuser) et les structures mentales archaïques (pour expliquer) est tout à fait redoutable.


6) Il se pourrait que le pire ennemi d'al Qaïda - les Zawahiri accusant l'Iran d'être complice des Américains ne sont pas de nature à clarifier les choses !
Il se pourrait aussi (là encore en supposant que la "direction" ait la moindre prise sur ce qui se fait en son nom). Mais surtout, après l'incroyable impact de l'humiliation symbolique le 11 septembre 2001, tous les "succès" même s'ils sont aussi spectaculaires que les attentats de Londres et de Madrid, ne se traduisent finalement que par une capacité de nuisance publicitaire. Mais quel objectif politique a été accompli ?

7) Au lendemain du 11 septembre, on nous avait dit que plus rien ne serait comme avant. Les illusions d'après la chute du Mur se déchiraient : ni fin des guerres, ni triomphe de la démocratie libérale comme système historiquement indépassable, ni unification de la planète par la culture ou la technologie (pas d'unification des cerveaux, en tout cas). Nous entrions dans une nouvelle phase tragique polarisée par la guerre unique, l'ennemi absolu (la guerre de la civilisation contre la barbarie nihiliste) et par la division du monde en deux camps, faisant passer au second plan les vieilles catégories. Sept ans après que reste-t-il de cette phraséologie ? Bien sûr, personne ne pense que le 11 septembre ait été un événement secondaire. Mais ce n'est pas l'événement inaugural d'une post-histoire : les réalités de puissance et d'intérêts ne se laissent pas oublier, ni les fondamentaux géopolitiques, ni l'importance du facteur territorial. Et le monde est tout sauf divisé en deux camps ou deux idéologies ! Voir la Chine, voir la Russie....


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