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Négocier avec les talibans ?
L'idée est plus que dans l'air

Le général Petraeus a-t-il vendu la mèche ? L'homme à qui l'opinion publique américaine fait le crédit, sinon d'une victoire, du moins de progrès de la pacification en Irak vient de le confirmer dans un des temples du conservatisme US, le think tank Heritage : le président afghan Karzaï aurait demandé à l'Arabie saoudite d'organiser des négociations entre son gouvernement et le mollah Omar, l'homme qui avait accueilli et protégé ben Laden. Et Petraeus qui ne manque pas d'humour ajoute  qu'il ne veut pas interférer avec des "affaires intérieures afghanes". Mieux : il précise que les USA "devraient négocier avec leurs ennemis", à condition que ce soit avec le soutien total du président afghan

La déclaration de Petraeus est à situer dans un contexte où se multiplient les signaux convergents :

1) Un rapport de 16 agences du renseignement, le National Intelligence Estimate, révélé par le Nex York Times dresse un bilan catastrophique de la situation afghane : faiblesse et corruption du pouvoir central, progrès des talibans soutenus par leurs homologues des zones tribales pakistanaises qui leur fournissent les sanctuaires indispensables à toute action de guérilla, expansion du trafic de l'héroïne - partiellement combattu du temps des talibans mais qui représente maintenant la moitié des revenus du pays. Dans ces conditions, difficile de croire à "l'afghanisation" du conflit (vous vous souvenez de la vietnamisation et de son efficacité face au vietcong?), entendez la construction d'une armée nationale crédible obéissant à un pouvoir politique démocratique capable de prendre ses affaires en main et de remplacer progressivement les troupes étrangères.

2) Dans tous les cas, la maison Blanche envisage sérieusement suivant le Washington Post, une révision de sa politique afghane rendue plus difficile par les interactions entre jihadistes de la mouvane al Qaïda, talibans afghans, seigneurs de la guerre et talibans pakistanais.

3) Les déclarations de l'amiral Mullen, l'officer américain de plus haut rang, qui annonce une aggravation de la situation dans le pays. Il exprimerait l'opinion de bon nombre d'officiers, à savoir que les USA ne pourraient plus soutenir l'effort de guerre, même par une méthode "à la Petraeus" en augmentant considérablement la présence sur place. Cela semble paradoxal si l'on songe que 42 pays (dont le notre) sont engagés sur place, mais les moyens occidentaux ne suffiraient pas, surtout en temps de crise, même en tablant sur une réduction des troupes US en Irak.
Cette réduction reposerait d'ailleurs sur un pari sur l'avenir :  l'armement de milices locales irakiennes chargées de combattre les mouhadjidines sunnites proches d'al Qaïda ou assimilés. Or, beaucoup d'experts militaires pensent que cette politique qui s'est traduite à court terme par une réduction des pertes et des attentats équivaut à long terme à armer des chefs de guerre. Le vrai problème se révélerait quand milices sunnites, milices chiites sous influences iranienne et kurdes se partageraient le gateau au premier signe de départ US.

4) Voir ausi  les déclarations du Brigadier Mark Carleton-Smith, commandant des troupes britannniques en Afghanistan, qui déclare au Times qu'une victoire sur les talibans ne serait ni possible, ni supportable. Si l'on tient compte d'autres réactions britanniques, comme celle de l'ambassadeur Sir Sherard Cowper-Coles qui prédit un échec, et des rumeurs persistances sur un désengagement du Royaume-Uni préparé par Gordon Brown, on ne peut plus parler de signaux faibles.

5) Quant au général Jean-Louis Georgelin, il déclare franchement qu'il n'y a "pas de solution militaire à la crise afghane".

6) Cerise sur le gâteau : les représentants du gouvernement afghan auraient déjà rencontré du 24 au 27 septembre, en présence du roi Abdallah d'Arabie saoudite, onze délégués talibans (mais pas ceux du mollah Omar qui refuse officiellement de négocier avec Karzaï, "marionette de Washington") ansi qu'un représentant d'Hekmatiar.



Rappelons aussi le débat entre Obama et McCain au cours duquel le second a reproché au premier d'être, dans sa grande naïveté, prêt à négocier avec l'Iran ou des ennemis des USA. Peut-être n'y aura-t-il pas le choix demain.

Dans ces conditions on peut imaginer qu'un Obama élu en novembre applique sa politique : renforcer les troupes en Irak, comme il l'a promis, et engager des négociations politiques.

Mais la nouvelle stratégie reposerait sur trois paris implicites:
- que la situation en Irak ne se dégrade pas sous l'effet d'un partage de fait entre armées privées
- que l'on puisse faire quoi que ce soit sur un Pakistan chaotique incapable de combattre ses propres talibans
- que la nouvelle administration US puisse obtenir un semblant de trêve côté iranien : les USA renonceraient à la stratégie du "Bomb, bomb, bomb Iran" annoncée par McCain, et obtiendraient en échange quelques concessions sur la question de l'atome (assez pour empêcher les Israéliens de prendre l'initiative), plus qu'ils n'avancent pas trop leurs pions en Irak.

Une telle équation est pour le moins compliquée. Mais c'est un problème inhérent à un jeu de billard qui comporte quatre bandes Irak, Iran, Afghanistan et Pakistan.


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