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Qu'est-ce qu'une arme non létale ?

L'affaire des manifestants défigurés par tir de "LDB 40" (un lanceur de balles de défense plus puissant que l'ancien flashball) ou autres pose question : on projette une balle de caoutchouc sensée délivrer un grand effet de choc sans effet de pénétration. Il s’agirait, en somme, de vous infliger l'équivalent d'une grande bourrade qui secoue beaucoup, sans abîmer d'organe. Au pire un bon bleu dans les jambes qui vous empêchera de courir comme un cabri.

Évidemment la réalité est différente :

- de nombreuses images vidéos montrent de graves blessures ou des KO infligés par ces armes à des manifestants non armés et qui ne menaçaient pas grand monde

- il est vrai que les règles d’emploi de ces armes sont strictes : légitime défense, distance minimale, ne pas tirer au niveau du visage..., règles qui ne sont pas respectées. D’où le résultat 69 Gilets jaunes ou journalistes belssés dont 14 qui ont perdu un œil d’après le décompte de Libération

-des syndicalistes policiers plaident le manque de formation de leurs collègues, ce qui ne peut être qu’une explication partielle

- Jacques Toubon, Défenseur des Droits a demandé la suspension de l’usage du Lanceur de Balles de Défense, en particulier du modèle LDB 40x46

Derrière ce cas, apparaît le paradoxe d'un choix stratégique : limiter l'usage de la violence - ou du moins les dommages corporels qu'ils peuvent provoquer- , utiliser plus de technologie pour faire moins de dégâts. C’est ce que l’on appelle des <Armes Non Létales.

Des armes qui ne tuent pas (ni ne laissent de lésion définitive) ? Cet apparent paradoxe est né dans les années 1960 aux États Unis et s'est s’est développé dans une perspective de « Révolution dans les Affaires Militaires » d’après guerre froide. Militairement, il semblait intéressant de disposer d'armes qui permettent de mettre un individu ou une foule hostile hors d'état d'agir, de se déplacer ou de se coordonner. Le tout éventuellement pour faire des prisonniers, ou a minima pour éviter de faire des massacres qui soulèveront la population contre vous.

La même notion joue un rôle crucial dans les stratégies policières de maintien de l’ordre au quotidien. La gamme des armements s’étend depuis des moyens de disperser une foule par des gaz, des sons ou autres moyens «incapacitants» jusqu’à des engins de science-fiction comme des radars émettant des radiations et qui furent essayés dans certains pays.

Ceci dit “non-létal”, n'est pas si clair. Qui ne tue pas..., certes ! Mais, il n’y a probablement pas grand-chose qui ne puisse finir par tuer un être humain y compris les médicaments qui sont censés le guérir.
En poussant le raisonnement, un simple clic de souris pourrait avoir des conséquences mortelles au bout de la chaîne. Ainsi, un virus informatique pourrait contribuer à la paralysie des systèmes de communication d’un pays, retarder l’arrivée des services de secours, perturber les hôpitaux, provoquer indirectement des accidents routiers ou aériens, entraîner la mise sur le marché de produits avariés ou dangereux pour la santé...

Dans les textes officiels français, à côté de « non-létal » ou « de force intermédiaire », plus rarement « armes incapacitantes » qui correspond à une notion propre (mais à quoi l’on pourrait objecter qu’il n’y a rien de plus incapacitant que d’être mort). Le terme le plus répandu dans la littérature stratégique reste pourtant « Armes Non Létales » connu par son acronyme ANL.

Mais ce débat sémantique n’est rien en comparaison de celui qui s’est déroulé aux États-Unis. L’imagination verbale et le goût des acronymes ont toujours fleuri au DOD (Department of Defense), dans les « law enforcment agencies (les institutions de maintien de l’ordre), et dans les think tanks qui s’occupent de questions de stratégie et d’armement) avec les notions de « Soft kill, mission kill, life conserving, no collateral damages munitions (LCDMs), non injurious incapacitation, disabling munitions (DMs) , bloodless, less than letal weapons (LLWs), non lethal disabling technologies (NLDTs), non lethal weapons (NLWs) ».

En fait, derrière la notion de “ne pas tuer”, on peut envisager plusieurs finalités des ANL, chacun insistant suivant le cas sur l’une ou l’autre
- freiner, faire reculer, disperser des foules ou des groupes hostiles en évitant un bain de sang
- handicaper un individu hostile, le rendre incapable d’agir, le temps de le désarmer ou de l’arrêter
- éviter les dommages collatéraux sur des civils ou des passants, voire sur le matériel ou l’environnement, donc parfaitement cibler l’usage de la violence
- s’emparer (ou protéger) une zone précise, un bâtiment, un aéronef

Pour certaines ANL qui agissent sur le matériel et en particulier les véhicules il faudrait ajouter : paralyser les infrastructures adverses, créer du désordre et de la confusion dans l’organisation ennemie, sans faire de dégâts définitifs, ou simplement arrêter un fuyard.

Si le non-létal est c“ censé ne pas tuer dans des conditions normales d’emploi” ou “ qui ne tue pratiquement pas, sauf accident rare”, il faut introduire la notion de risque statistique (comme on l'a vu avec la mort d'un Zadiste tué par une grenade "non létatle").

La notion de probabilité apparaît dans quelques définitions comme celle-ci “des armes conçues pour mettre hors d’état de servir le personnel, les armements, l’approvisionnement ou les équipements de telle façon que la mort ou la mise hors d’état grave ou permanente sont improbables”.

Pour rester dans le vocabulaire militaire, les ANL ne sont pas orientées vers l’attrition. L’attrition (terme qui se réfère d’abord à l’offense envers Dieu en théologie et à l’usure des matériaux en physique) consiste à user la volonté de combattre de l’adversaire en lui causant des pertes. Au contraire, l’arme non-létale ne poursuit pas la recherche d’un dommage pour lui -même (et surtout pas un dommage irréversible), même pour une courte période mais plutôt un résultat pratique immédiat : X qui, il y a quelques secondes, était menaçant ou rebelle ne peut plus rien faire. Ses copains se dispersent.

Si elles sont “incapacitantes”, il faut comprendre qu’elles empêchent de faire quelque chose de fâcheux ou répréhensible (du point de vue de l'utilisateur). Elles mettent provisoirement hors d’état d’accomplir un acte, sans constituer un châtiment excessif ou définitif qui pourrait soit tomber sous le coup de la loi, soit augmenter la rage des adversaires ou des manifestants en leur fournissant des martyrs à déplorer.

Dans la pratique certaines armes non-létales remplissent leur fonction (le plus souvent : immobiliser) par une souffrance (sensation de nausée ou de brûlure, suffocation), certains la qualifieront d’inhumaine ou d’insupportable. Pourtant le but n’est pas, comme dans la Question d’antan, d’infliger la plus grande souffrance possible à quelqu’un réduit préalablement à l’impuissance, mais le moins de souffrance possible tout lui interdisant d’accomplir une action (courir, frapper...). Le Taser qui inflige une secousse électrique paralysant les muscles (au prix d'une grande souffrance) mais, théoriquement, sans atteindre un organe vital, est assez exemplaire;

Résumons les caractéristiques idéales de l’ANL

- incapacitant si possible sur le champ
- avec des effets temporaires et réversibles (on parle toujours « en principe »)
- offrant une alternative à l’usage d’une force supérieure et potentiellement mortelle
Mais aussi :
- utilisable dans une situation où il y a à recourir à la force, mais dans un environnement humain qu’il faut épargner, ou encore dans une situation confuse, bref là où des armes discriminantes sont de rigueur.

Le problème de ce brillant programme est que tout conflit suppose du hasard et des dysfonctionnements et que "bavure" est une façon moderne de dire "brouillard et friction", ce que les stratèges savent depuis plusieurs siècles.

La situation française - et en supposant même que personne ne meure par arme dans ce conflit, surtout pas le pompier bordelais qui est actuellement dans le coma- vient nous rappeler ce principe de réalité.

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