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Qu'est-ce qu'une arme non létale ?


L'affaire du manifestant qui a perdu un œil à Rennes (il y en eut des cas similaires aux cours des dernières années) pose la question des "bavures" des armes dites "non létales" En l'occurrence, il pourrait s'agir -mais ce n'est pas prouvé - d'un tir de "LDB 40" (un lanceur de balles de défense plus puissant que l'ancien flashball. : il projette une balle de caoutchouc sensée délivrer un grand effet de choc sans effet de pénétration, et en somme, vous délivrer l'équivalent d'une grande bourrade qui secoue beaucoup, sans abîmer d'organe). Derrière ce cas, le paradoxe d'un choix stratégique : limiter l'usage de la violence - ou du moins les dommages corporels qu'ils peuvent provoquer- , utiliser plus de technologie pour faire moins de dégâts.

Des armes qui ne tuent pas (ni ne laissent de lésion définitive) ? Cet apparent paradoxe est né dans les années 1960 aux États Unis et s'est s’est développé dans une perspective de « Révolution dans les Affaires Militaires » d’après guerre froide. Militairement, il semblait intéressant de disposer d'armes qui permettent de mettre un individu ou une foule hostile hors d'état d'agir, de se déplacer ou de se coordonner. Le tout éventuellement pour faire des prisonniers, a minima pour éviter de faire des massacres qui soulèveront la population contre vous.
La même notion joue un rôle crucial dans les stratégies policières de maintien de l’ordre au quotidien. La gamme des armements s’étend depuis des moyens de disperser une foule par des gaz, des sons ou autres moyens «incapacitants» jusqu’à des engins de science-fiction comme des radars émettant des radiations et qui furent essayés dans certains pays.

Ceci dit “non-létal”, n'est pas si clair. Qui ne tue pas..., certes ! Mais, il n’y a probablement pas grand-chose qui ne puisse finir par tuer un être humain y compris les médicaments qui sont censés le guérir.
En poussant le raisonnement, un simple clic de souris pourrait avoir des conséquences mortelles au bout de la chaîne. Ainsi, un virus informatique pourrait contribuer à la paralysie des systèmes de communication d’un pays, retarder l’arrivée des services de secours, perturber les hôpitaux, provoquer indirectement des accidents routiers ou aériens, entraîner la mise sur le marché de produits avariés ou dangereux pour la santé...

Dans les textes officiels français, à côté de « non-létal » ou « de force intermédiaire », plus rarement « armes incapacitantes » qui correspond à une notion propre (mais à quoi l’on pourrait objecter qu’il n’y a rien de plus incapacitant que d’être mort). Le terme le plus répandu dans la littérature stratégique reste pourtant « Armes Non Létales » connu par son acronyme ANL.
Mais ce débat sémantique n’est rien en comparaison de celui qui s’est déroulé aux États-Unis. L’imagination verbale et le goût des acronymes ont toujours fleuri au DOD (Department of Defense), dans les « law enforcment agencies » (les institutions de maintien de l’ordre), et dans les think tanks qui s’occupent de questions de stratégie et d’armement) avec les notions de « Soft kill, mission kill, life conserving, no collateral damages munitions (LCDMs), non injurious incapacitation, disabling munitions (DMs) , bloodless, less than letal weapons (LLWs), non lethal disabling technologies (NLDTs), non lethal weapons (NLWs).

En fait, derrière la notion de “ne pas tuer” se dissimulent plusieurs finalités des ANL, chacun insistant suivant le cas sur l’une ou l’autre
- freiner, faire reculer, disperser des foules ou des groupes hostiles en évitant un bain de sang
- handicaper un individu hostile, le rendre incapable d’agir, le temps de le désarmer ou de l’arrêter
- éviter les dommages collatéraux sur des civils ou des passants, voire sur le matériel ou l’environnement, donc parfaitement cibler l’usage de la violence
- s’emparer (ou protéger) une zone précise, un bâtiment, un aéronef

Pour certaines ANL qui agissent sur le matériel et en particulier les véhicules il faudrait ajouter : paralyser les infrastructures adverses, créer du désordre et de la confusion dans l’organisation ennemie, sans faire de dégâts définitifs, ou simplement arrêter un fuyard.

Si le non-létal est ce “ censé ne pas tuer dans des conditions normales d’emploi” ou “ qui ne tue pratiquement pas, sauf accident rare”, il faut introduire la notion de risque statistique (comme on l'a vu avec la mort d'un Zadiste tué par une grenade "non létatle" il y a deux ans).

La notion de probabilité apparaît dans quelques définitions comme celle-ci “des armes conçues pour mettre hors d’état de servir le personnel, les armements, l’approvisionnement ou les équipements de telle façon que la mort ou la mise hors d’état grave ou permanente sont improbables”.

Pour rester dans le vocabulaire militaire, les ANL ne sont pas orientées vers l’attrition. L’attrition (terme qui se réfère d’abord à l’offense envers Dieu en théologie et à l’usure des matériaux en physique) consiste à user la volonté de combattre de l’adversaire en lui causant des pertes. Au contraire, l’arme non-létale ne poursuit pas la recherche d’un dommage pour lui -même (et surtout pas un dommage irréversible) , pour une courte période mais plutôt un résultat pratique immédiat : X qui, il y a quelques secondes, était menaçant ou rebelle ne peut plus rien faire.

Si elles sont “incapacitantes”, elles empêchent de faire quelque chose de fâcheux ou répréhensible (du point de vue de l'utilisateur). Elles mettent provisoirement hors d’état d’accomplir un acte, sans châtiment excessif ou définitif;.

Dans la pratique certaines armes non-létales remplissent leur fonction (le plus souvent : immobiliser) en infligeant une souffrance (sensation de nausée ou de brûlure, suffocation), certains la qualifieront d’inhumaine ou d’insupportable. Pourtant le but n’est pas, comme dans la Question d’antan, d’infliger la plus grande souffrance possible à quelqu’un réduit préalablement à l’impuissance, mais le moins de souffrance possible tout lui interdisant d’accomplir une action (courir, frapper...). Le Taser qui inflige une secousse électrique paralysant les muscles (au prix d'une grande souffrance) mais, théoriquement, sans atteindre un organe vital, est assez exemplaire;

Résumons les caractéristiques idéales de l’ANL

- incapacitant si possible sur le champ
- avec des effets temporaires et réversibles (au moins en principe)
- offrant une alternative à l’usage d’une force supérieure et potentiellement mortelle
Mais aussi :
- utilisable dans une situation où il y a à recourir à la force, mais dans un environnement humain qu’il faut épargner, ou encore dans une situation confuse, bref là où des armes discriminantes sont de rigueur.

Le problème de ce brillant programme est que tout conflit suppose du hasard et des dysfonctionnements et que "bavure" est une façon moderne de dire "brouillard et friction", ce que les stratèges savent depuis plusieurs siècles.

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