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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Affrontements, stratégies et images
Guerre du faible
Irak, Afghanistan, Gaza : de nouvelles guerres sans victoire possible posent le problème de l’inutilité de la puissance. Celui qui, en armement, compétence technique, qualité de troupes, ressources économiques, voire nombre d’alliés devrait l’emporter sans difficulté, celui qui, dans tous les cas, vaincrait haut la main des troupes régulières est confronté aux problèmes des batailles après la bataille.
En zone urbaine, le risque des actes terroristes, bombes artisanales, bombes humaines, tireurs embusqués et toujours le risque d’être confronté à une foule en colère. Ou comme Tsahal au Liban sud à des milices efficaces et combatives.
En zone rurale, des guérillas qui connaissent le terrain, s’assurent par conviction ou par menace l’aide des villageois, multiplient les embuscades et qui, parfois même comme en Afghanistan, reconquièrent des provinces entières...
Le tout sur fond de lassitude de leur propre population qui comprend mal pourquoi les pertes continuent après de le succès de la « libération » ou de la « simple opération de maintien de la paix». Le tout, en « live » sur tous les écrans de télévision (et maintenant d’ordinateur) sans le moindre contrôle sur les images diffusées ou en étant comme l’Otan en Afghanistan, obligé de reconnaître la supériorité de l’adversaire en matière de communication.
On a dit et redit que la guerre n’était plus « clausewitzienne » en ce sens qu’elle ne ressemble plus guère à son schéma canonique - deux entités politiques opposées par un différend précis luttent par la force (tendant sans cesse à l’escalade des moyens jusqu’aux extrêmes) jusqu’au moment où une des deux cède, disparaît ou établit un compromis-.
Il nous semble même que ce bouleversement affecte les principales composantes de la guerre.
Les moyens  ?
Le fort est par définition doté d’une panoplie moderne et efficace. Mais l’expérience montre que celle-ci peut être d’une efficacité contestable, qu’elle peut poser des problèmes d’acheminement du matériel (comme c’est, là aussi, le cas en Afghanistan) et surtout qu’elle a un coût impressionnant. Pendant la guerre du Viet-nâm, un livre avait pris pour titre « 1 million de dollars le Viet », selon les calculs d’un expert militaire un Palestinien mort « coûterait » six millions de dollars aujourd’hui. Le coût de la guerre d’Irak se chiffrera, lui, en milliers de milliards de dollars.
Le faible, lui, bricole. Condamné par la rareté de ses moyens à l’innovation perpétuelle, il découvre sans cesse de nouveaux moyens de s’en prendre à des cibles « molles », quant il n’importe pas - tels les insurgés afghans - des méthodes qui ne relevaient pas de sa culture stratégique, comme l’attentat-suicide. Le rapport coût/efficacité (surtout si l’on n’affecte pas la vie humaine de ses propres troupes du même coefficient) est sans commune mesure.
Les acteurs  ?
Côté des « faibles » (guérilleros, insurgés, miliciens, terroristes, mouvements de libération), il n’y a pas forcément une seule entité, et moins encore une entité souveraine. Souvent, au contraire, une pluralité de groupes armés, avec un vaste éventail du plus radical au plus ouvert aux solutions politiques, du plus idéologisé à l’armée privée la plus prédatrice... Le problème de « qui vaincre  ? » se redouble du problème du « Avec qui négocier  ? ».
Mais l’ambiguïté du statut du « fort » n’est parfois pas moins grande. Dans le cas de Tsahal, chacun sait bien que ses troupes défendent les intérêts d’un État. Mais que représente une coalition (où l’adversaire s’empressera de dénoncer les valets des USA)  ? Des soldats de l’Universel venus mettre à raison un tyran ou une bande terroriste, s’emparer de dépôts d’armes de destruction massive  ? Une police planétaire  ? Le caractère hybride de leur statut, entre conquérants et bras armé d’une loi prétendue mondiale - censés venus aider des populations qu’ils occupent - ne facilite pas la clarté du rapport.
Le but de la guerre  ?
Ici la différence est aveuglante. Le fort veut avant tout mettre fin à un trouble  : son but n’était pas (ou cesse d’être après une phase initiale de renversement des autorités locales) de faire signer une reddition. Il s’est transformé en quête de la sécurité et suppose la lutte contre tous le facteurs de désordre (après installation d’un gouvernement ami, dit démocratique et reconnu par la communauté internationale). C’est à dire en un objectif qui relève de l’ordre intérieur et qui, une fois encore, est plus policier que militaire. À moins que son objectif à long terme soit de faire de l’autre un semblable  : de rendre des populations entières démocrates, prêtes pour le marché et le développement, attachées à leurs institutions, américaines en somme.

Mais le faible  ? Cherche-t-il la libération d’un territoire en en chassant les troupes étrangères  ? Oui, le plus souvent. Mais au-delà, certains cherchent à participer à un jihad sans frontières, acte qui serait comme autosuffisant aux yeux de Dieu.
Et la pluralité d’acteurs dans le camp du faible complique les choses en vertu du principe de concurrence/conflit soit entre milices, soit entre milices et forces armées « officielles » comme au Liban et en Palestine.

Plus profondément encore le faible et le fort n’établissent pas les mêmes rapports entre objectifs militaires et objectifs symboliques de la guerre. Pour le premier, la violence est le message  : elle est censée défier le puissant en montrant sa vulnérabilité et rassembler le camp des victimes et des croyants. Ainsi, un soldat ou un policier abattu, voire même des victimes innocentes (innocentes pour nous) constituent un spectacle pédagogique voire exaltant.
Côté du fort le message est censé combattre la violence. Qu’il s’agisse de dissimuler au maximum la brutalité du conflit à sa propre opinion (et surtout les inévitables victimes civiles) ou de désarmer l’agressivité adverse (par exemple par des opérations dites de « psyops » destinées à convaincre une population locale de l’excellence de ses intentions pour qu’elle ne rejoigne pas la rébellion).
Resterait évidemment à inventer une stratégie efficace pour le fort (outre celle qui consisterait à ne pas traîner sur place une fois renversé le régime que l’on visait).
Nous en voyons déjà se dessiner quelques éléments  :
- savoir jouer de la pluralité des acteurs dans l’autre camp pour ses trouver des interlocuteurs « raisonnables » et diviser les adversaires (par exemple séparer jihadistes « étrangers » et talibans en Afghanistan et au Pakistan).
- se doter d’alliés locaux présentables sans les compromettre par son seul soutien
- adapter les technologies de guerre aux besoins de discrétion (voire de furtivité), de surveillance et de précision de la frappe. Telle semble être l’idée qui guide le développement des drones, par exemple.


Mais dans tous les cas, il resterait à mener la guerre principale  : non pas - pas seulement - celle « pour les cœurs et les esprits » au sens classique, c’est-à-dire censée persuader de son message avec davantage de médias et une meilleure rhétorique que l’autre, mais la guerre pour l’interprétation.
Il s’agit désormais de changer la doxa de l’autre camp et de donner un autre sens à la guerre, c’est-à-dire de changer son système mental. Une tâche auquel l’autisme de l’Occident le prépare mal.


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