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Forum franco-saoudien pour le dialogue
Dialogue des civilisations.


En guise de captatio benevolentiæ, il me faut avouer mon ignorance et mes doutes, prétexte à choisir le rôle facile du Candide de service. L'énormité du sujet paralyse.
Un spécialiste de l'influence (en médiologie : voies et moyens du faire croire, en intelligence stratégique : les manières d'amener autrui à penser de façon favorable à vos desseins) hésite à préconiser un méthode contre les préjugés, parce que, justement, ils précèdent le jugement, ils font grille de lecture, préformatage, préalable. Le problème touche au code d'interprétation plutôt qu'au contenu du message. Par définitions préjugés et stéréotypes sont ancrés et passablement à l'épreuve des faits. S'il suffisait d'une rhétorique thérapeutique, une bonne potion à base de vérité pour disperser les problèmes d'interprétation, la chose serait trop simple.
Dans tous les cas, quel démenti à l'utopie des moyens qui proclamait qu'à l'heure des télévisions satellites et d'internet, les hommes ne pourraient plus se haïr, tant ils dialogueraient librement sur l'Agora planétaire et tant ils se verraient semblables à travers ses différences. Cette utopie là ne valait pas mieux que celle qui prétendait que le cinéma mettrait fin aux guerres, lorsque les hommes découvriraient leur vrai visage et leurs plus belles œuvres de l'esprit grâce à la nouvelle invention. La surabondance des moyens de communication est parfaitement conciliable avec la formation de bulles informationnelles où s'isoler avec ceux qui pensent comme lui des troublantes contradictions de ceux qui voient le monde autrement. Nous pourrions voir les mêmes images sur les mêmes écrans, consommer les mêmes produits, partager la même technique et moins nous comprendre que Charlemagne et Haroun al Rachid ?

Méthodes
Et pourtant, il y a urgence. Même si personne ne prône ouvertement le choc des civilisations (pas plus que personne ne se dit partisan de la pensée unique).
Nul homme raisonnable ne souhaiterait, un monde qui se réduirait au face-à-face qui nous menace. D'un côté une culture du ressentiment victimaire pour qui, selon la phrase de Walter Benjamin " (la haine et l'esprit de sacrifice) se nourrissent de l'image des ancêtres asservis non de l'idée d'une descendance". Pour ceux-là, notre temps n'est qu'une préhistoire en attente d'une vraie histoire, une malheureuse parenthèse dans l'histoire vraie, parenthèse ouverte sans doute en 1285 avec la chute du califat de Bagdad, et qui ne serait plus depuis qu'une litanie de griefs. Ils fonctionnent selon le principe de ce que Sloterdjik appelle "une banque mondiale de la vengeance". En face, les partisans de la post-histoire et de la post-politique, aussi autistes qu'auto-suffisants dont l'unique idée est de "moderniser" l'autre en lui imposant leur système mentale, politique, économique, considéré comme universel et historiquement parfait. Quitte à mener une "guerre globale à la terreur", sans victoire possible.
Contre ces deux cauchemars caricaturaux, bien des méthodes furent expérimentées.
L'une est est la stratégie de l'interdit contre les discours discriminatoires ou haineux. Récemment notre premier ministre François Fillon promettait de durcir la répression de l'islamophobie et de la judéophobie (en attendant sans doute des lois contre l'homophobie, l'arménophobie..). Il se pourrait que l'intention soit excellente. Il se pourrait qu'il y ait du sens à réprimer l'incitation à la violence envers une catégorie de gens, donc les discours qui portent à l'action. Il se pourrait qu'il y ait du sens à aggraver la punition d'acte déjà pénalement répréhensibles mais rendus plus ignominieux par l'intention hostiles envers une ethnie, une religion, un peuple, etc. En revanche l'idée d'utiliser la loi pour faire reculer une "phobie" (donc littéralement de menacer de châtiments afin d'empêcher d'avoir peur et par conséquent de ne pas aimer) heurte un peu le sens de la langue. Sans compter un double risque : soit une compétition victimaire entre porteurs de douleurs et de défaites, soit une évaluation dangereusement subjective de la violence verbale à la douleur ressentie par ses victimes. Dans tous les cas, ce type de politique pourrait donner l'attrait de l'interdit (et l'alibi de la persécution) à ce qu'elles prétendent combattre. C'est ce que j'appellerai une illustration du principe Malboro, allusion aux anciennes publicités de cette cigarette qui proclamaient " c'est si bon que c'est presque un péché".
D'autres ont choisi la stratégie de la vitrine : se montrer, révéler sa vraie nature dissiper les malentendus en exhibant sa vraie image et faisant entendre son vrai discours. Telle fut, par exemple, la méthode que choisirent les États Unis, lorsqu'au lendemain du 11 septembre, ils confièrent à la publicitaire Charlotte Baers uns sous-secrétariat d'État chargé de la "diplomatie publique". Cette institution s'empressa de lancer force sondages pour répondre à la question "But why do they hate us ?" (mais pourquoi nous haïssent-ils ?) et de faire tourner des films pour montrer qu'il existait des mosquées aux USA et que les musulmans n'y étaient pas persécutés. Même si, pour ma part, je me félicite que mon pays se soit doté d'une chaîne internationale d'information continue en trois langues dont l'arabe, je ne pense pas que la multiplication de tels outils suffise. Comme je suis relativement sceptique sur une stratégie complémentaire, celle du décryptage, qui consisterait à apprendre dans les écoles à analyser les stéréotypes véhiculés par les médias, notamment à l'égard des minorités ou des étrangers pour en guérir les futurs adultes. Cette pratique que les anglo-saxons nomment media litteracy et que nous pourrions traduire par médialphabétisation semble encore limitée.

Et nous, me direz-vous, ne sommes nous pas en train de pratique une autre stratégie encore, celle du dialogue au sein de la communauté des pairs qu'est censée être l'Université ? la recherche paisible de ce qui nous rassemble et nous différencie, en se promettant mutuellement respect et ouverture ? Là encore, je serais très mal placé pour aller là contre et j'adhère sans restriction au projet puisque je suis là. Reste pourtant la crainte que nous ne jouions dans des théâtres à double foyer décrits par Régis Debray. "où sur une scène illuminée de brillants professionnels du dialogue pour le dialogue (l'alter ego diplomatique de l'art pour l'art) viendrait débiter d'édifiantes tirades - dans ces stations spatiales que sont nos grands hôtels mais sans avoir à vivre durablement ensemble - tandis que sur une scène obscure mais infiniment plus peuplée, ceux qui sont appelés à vivre côte à côte sans dialoguer continueraient à se tirer dessus comme par devant."

Témoignage
Faute de solutions, il faut bien se restreindre aux symptômes témoignages. Voire à l'auto-biographie. Qu'il me soit permis d'évoquer la période de ma vie où je participais au projet de l'Unesco "routes de la soie, route du dialogue", qui nous permit notamment à ma femme et à moi de parcourir presque cinq mois durant entre 1990 et 1991 les routes maritimes de la soie de Venise à Osaka en passant par 17 pays. Le tout sur un bateau prêté par le sultan d'Oman.
Que retenir d'une telle expérience, menée avec près de 130 personnes, universitaires et journalistes de toutes nationalités ?

La première chose fut la reconnaissance de mon ignorance abyssale. J'avais pu dépasser le stade du doctorat d'État sans avoir d'autres notions sur l'islam que de vagues notions sur ses principaux courants. Je découvris, par exemple qu'il existait des karidjites et pas seulement des sunnites et des chiites. Et j'ignorais totalement qu'il y avait des communautés de marchands arabes avec leurs quartiers et leurs mosquées jusque dans la Corée du VII° siècle, le royaume de Silla.
Je découvris aussi sur la route - promue média et métaphore à la fois - combien justement les routes qui transportent des choses, des gens et des idées, les mêlent intimement.
J'en conçus une passion pour les voyageurs arabes et pour la science qui leur permettait d'être omniprésents, du grand canal à la grande muraille.
Le livre de l'Inde et de la Chine du marchand Soleiman (dont s'inspira le conte de Sindbad), les récits plus savants d'al Idrissi, al Birouni, d'al Masoudi, la reprise et l'amélioration de la carte de Ptolémée, quelques rêveries sur les maisons de la sagesse des Abbassides, la lecture des rillha ou récits de voyage, des comparaisons entre Marco Polo et ibn Batouta, puis plus tard un intérêt pour les cosmologues islamiques furent ainsi mes voie initiatiques. Sans compter l'étonnante rencontre en sens inverse de Cheng Huo (Zheng He) dirigeant une impressionnante armada pour le compte des Ming au début du XV° siècle en Asie du sud est et jusqu'en Afrique et qui était musulman;
Le tout en découvrant sur le terrain traces monumentales, historiques et archéologiques de cette présence arabo-musulmane. Ce fut la décourverte de toute un littérature qui s'interroge sur l'antiquité et la richesse des relations avec l'autre.
Célébrations des "âges d'or" (comme les rapports de Charlemagne et d'al Rachid, ou la période d'al Andalous),
rappel de la date des explorations de navigateurs et voyageurs arabes,
relativité de la perception des croisades,
reconnaissance de l'excellence pendant plusieurs siècles et de l'antériorité de la science arabe en géographie, astronomie, optique, mécanique, médecine, etc. ,
recherches des influences arabo-musulmanes sur l'Europe médiévale (dont la fameuse transmission de l'héritage grec),
rappel du fait que le monde arabe aurait pu exploiter la poudre, l'imprimerie et la boussole, conditions de l'expansion européenne avant les Européens,
rapports de la Renaissance et de la culture arabe.
De tout cela que retenir ? Pas nécessairement une notion de dette envers la civilisation arabo-musulmane, qui elle même reconnaissait sa dette envers la civilisation grecque qui elle-même reconnaissait, notamment chez Platon, sa dette envers la civilisation égyptienne.
Mais davantage l'idée d'une interpénétration à opposer à l'interprétation divergente du réel que suppose la diversité des cultures. De réaliser la part de l'autre en soi, et l'ancienneté de notre histoire commune est certainement un remède envers le sentiment d'altérité. Et dans tous les cas une incitation à ce dialogue que nous souhaitons tous.
On m'objectera que ma méthode est relative et coûteuse. D'une part ce fut un luxe inouï que seule permit la générosité du sultan d'Oman. D'autre part, convaincra-t-on vraiment un xénophobe petit blanc en lui rappelant l'importance de l'avicénisme ou de l'averroïsme latin au XIII° siècle ? l'argument lui paraîtra peut-être un peu daté, tout comme une référence à la place d'Aristote dans la falsifia arabo-musulmane a peu de chances de rendre un jihadiste doux comme un agneau.

Pour conclure cet exercice d'auto-dérision, deux idées fort simples issues de cette expérience.
La première est que pour dialoguer avec l'autre, il faut commence par dialoguer avec soi et qu'accueillir l'altérité de l'autre c'est reconnaître sa propre étrangeté.
La seconde est plus simple encore et plus pratique. Elle touche à nos systèmes éducatifs : nous passons des années d'école à apprendre des théorèmes ou des taux de production de charbon et nous ignorons à peu près tout de la culture et de la religion de gens que nous côtoyons tous les jours. Pour reprendre le thème d'une conversation à l'hôtel le soir de notre arrivée : quels dragons bureaucratiques faudrait-il vaincre pour imposer quelques heures d'histoire des religions dans notre cursus éducatif ? Pour glisser un malheureux manuel comme "la grammaire des civilisations" de Braudel dans le cartable de nos potaches ? La culture c'est de la diversité qui se transmet, comment se fait-il que nous n'arrivions pas à transmettre cette diversité.


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